Les contemplations, 1843· Livre troisième Les luttes et les rêves
XX. Insomnie
Quand une lueur pâle‖ à l'orient se lève,Quand la porte du jour,‖ vague et pareille au rêve,Commence à s'entr'ouvrir‖ et blanchit l'horizon,Comme l'espoir blanchit‖ le seuil d'une prison,Se réveiller, c'est bien,‖ et travailler, c'est juste.Quand le matin à Dieu‖ chante son hymne auguste,Le travail, saint tribut‖ dû par l'homme mortel,Est la strophe sacrée‖ au pied du sombre autel ;Le soc murmure un psaume ;‖ et c'est un chant sublimeQui, dès l'aurore, au fond‖ des forêts, sur l'abîme,Au bruit de la cognée,‖ au choc des avirons,Sort des durs matelots‖ et des noirs bûcherons.
Mais, au milieu des nuits,‖ s'éveiller ! quel mystère !Songer, sinistre et seul,‖ quand tout dort sur la terre !Quand pas un œil vivant‖ ne veille, pas un feu ;Quand les sept chevaux d'or‖ du grand chariot bleuRentrent à l'écurie‖ et descendent au pôle,Se sentir dans son lit‖ soudain toucher l'épaulePar quelqu'un d'inconnu‖ qui dit : Allons ! c'est moi !Travaillons ! — La chair gronde‖ et demande pourquoi.— Je dors. Je suis très las‖ de la course dernière ;Ma paupière est encor‖ du somme prisonnière ;Maître mystérieux,‖ grâce ! que me veux-tu ?Certe, il faut que tu sois‖ un démon bien têtuDe venir m'éveiller‖ toujours quand tout repose !Aie un peu de raison.‖ Il est encor nuit close ;Regarde, j'ouvre l'œil‖ puisque cela te plaît ;Pas la moindre lueur‖ aux fentes du volet ;Va-t'en ! je dors, j'ai chaud,‖ je rêve à ma maîtresse.Elle faisait flotter‖ sur moi sa longue tresse,D'où pleuvaient sur mon front‖ des astres et des fleurs.Va-t'en, tu reviendras‖ demain, au jour, ailleurs.Je te tourne le dos,‖ je ne veux pas ! décampe !Ne pose pas ton doigt‖ de braise sur ma tempe.La biche illusion‖ me mangeait dans le creuxDe la main ; tu l'as fait‖ enfuir. J'étais heureux,Je ronflais comme un bœuf ;‖ laisse-moi. C'est stupide.Ciel ! déjà ma pensée,‖ inquiète et rapide,Fil sans bout, se dévide‖ et tourne à ton fuseau.Tu m'apportes un vers,‖ étrange et fauve oiseauQue tu viens de saisir‖ dans les pâles nuées.Je n'en veux pas. Le vent,‖ de ses tristes huées,Emplit l'antre des cieux ;‖ les souffles, noirs dragons,Passent en secouant‖ ma porte sur ses gonds.— Paix-là ! va-t'en, bourreau !‖ quant au vers, je le lâche. —Je veux toute la nuit‖ dormir comme un vieux lâche ;Voyons, ménage un peu‖ ton pauvre compagnon.Je suis las, je suis mort, laisse-moi dormir !
— Non !Est-ce que je dors, moi ?‖ dit l'idée implacable.Penseur, subis ta loi ;‖ forçat, tire ton câble.Quoi ! cette bête a goût‖ au vil foin du sommeil !L'orient est pour moi‖ toujours clair et vermeil.Que m'importe le corps !‖ qu'il marche, souffre et meure !Horrible esclave, allons,‖ travaille ! c'est mon heure.
Et l'ange étreint Jacob,‖ et l'âme tient le corps ;Nul moyen de lutter ;‖ et tout revient alors,Le drame commencé‖ dont l'ébauche frissonne,Ruy Blas, Marion, Job,‖ Sylva, son cor qui sonne,Ou le roman pleurant‖ avec des yeux humains,Ou l'ode qui s'enfonce‖ en deux profonds chemins,Dans l'azur près d'Horace‖ et dans l'ombre avec Dante ;Il faut dans ces labeurs‖ rentrer la tête ardente ;Dans ces grands horizons‖ subitement rouverts,Il faut de strophe en strophe,‖ il faut de vers en vers,S'en aller devant soi,‖ pensif, ivre de l'ombre ;Il faut, rêveur nocturne‖ en proie à l'esprit sombre,Gravir le dur sentier‖ de l'inspiration ;Poursuivre la lointaine‖ et blanche vision,Traverser, effaré,‖ les clairières désertes,Le champ plein de tombeaux,‖ les eaux, les herbes vertes,Et franchir la forêt,‖ le torrent, le hallier,Noir cheval galopant‖ sous le noir cavalier.
1843, nuit.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 36((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a lève / rêve féminine, classiqueb l'horizon / prison masculine, classiquec juste / auguste féminine, classiqued mortel / autel masculine, classiquee sublime / l'abîme féminine, classiquef avirons / bûcherons masculine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb feu / bleu masculine, classiquec pôle / l'épaule féminine, classiqued moi / pourquoi masculine, classiquee dernière / prisonnière féminine, classiquef veux-tu / têtu masculine, classiqueg repose / close féminine, classiqueh plaît / volet masculine, classiquei maîtresse / tresse féminine, classiquej fleurs / ailleurs masculine, classiquek décampe / tempe féminine, classiquel creux / heureux masculine, classiquem stupide / rapide féminine, classiquen fuseau / oiseau masculine, classiqueo nuées / huées féminine, classiquep dragons / gonds masculine, classiqueq lâche féminine, classiquer compagnon / dormir / Non masculine, classiqueb implacable / câble féminine, classiquec sommeil / vermeil masculine, classiqued meure / heure féminine, classiquea corps / alors masculine, classiqueb frissonne / sonne féminine, classiquec humains / chemins masculine, classiqued Dante / ardente féminine, classiquee rouverts / vers masculine, classiquef l'ombre / sombre féminine, classiqueg l'inspiration / vision masculine, classiqueh désertes / vertes féminine, classiquei hallier / cavalier masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
73 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources