Les contemplations, 1843· Livre deuxième L’âme en fleur
XVIII. « Je sais bien qu'il est d'usage »
Je sais bien qu'il est d'usageD'aller en tous lieux criantQue l'homme est d'autant plus sageQu'il rêve plus de néant ;
D'applaudir la grandeur noire,Les héros, le fer qui luit,Et la guerre, cette gloireQu'on fait avec de la nuit ;
D'admirer les coups d'épée,Et la fortune, ce charDont une roue est Pompée,Dont l'autre roue est César ;
Et Pharsale et Trasimène,Et tout ce que les NéronsFont voler de cendre humaineDans le souffle des clairons !
Je sais que c'est la coutumeD'adorer ces nains géantsQui, parce qu'ils sont écume,Se supposent océans ;
Et de croire à la poussière,À la fanfare qui fuit,Aux pyramides de pierre,Aux avalanches de bruit.
Moi, je préfère, ô fontaines !Moi, je préfère, ô ruisseaux !Au Dieu des grands capitaines,Le Dieu des petits oiseaux !
O mon doux ange, en ces ombresOù, nous aimant, nous brillons,Au Dieu des ouragans sombresQui poussent les bataillons,
Au Dieu des vastes armées,Des canons au lourd essieu,Des flammes et des fumées,Je préfère le bon Dieu !
Le bon Dieu, qui veut qu'on aime,Qui met au cœur de l'amantLe premier vers du poëme,Le dernier au firmament !
Qui songe à l'aile qui pousse,Aux œufs blancs, au nid troublé,Si la caille a de la mousse,Et si la grive a du blé ;
Et qui fait, pour les Orphées,Tenir, immense et subtil,Tout le doux monde des féesDans le vert bourgeon d'avril !
Si bien, que cela s'envoleEt se disperse au printemps,Et qu'une vague auréoleSort de tous les nids chantants !
Vois-tu, quoique notre gloireBrille en ce que nous créons,Et dans notre grande histoirePleine de grands panthéons ;
Quoique nous ayons des glaives,Des temples, Chéops, Babel,Des tours, des palais, des rêves,Et des tombeaux jusqu'au ciel ;
Il resterait peu de chosesÀ l'homme, qui vit un jour,Si Dieu nous ôtait les roses,Si Dieu nous ôtait l'amour !
Chelles, septembre 18..
Versification
- Forme
- 16 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 16(abab)
- Mètre
- Heptasyllabes
- Strophes
- 16 quatrains
- Mots à la rime
- a d'usage / sage féminine, classiqueb criant / néant masculine, classiquea noire / gloire féminine, classiqueb luit / nuit masculine, classiquea d'épée / Pompée féminine, classiqueb char / César masculine, classiquea Trasimène / humaine féminine, classiqueb Nérons / clairons masculine, classiquea coutume / écume féminine, classiqueb géants / océans masculine, classiquea poussière / pierre féminine, classiqueb fuit / bruit masculine, classiquea fontaines / capitaines féminine, classiqueb ruisseaux / oiseaux masculine, classiquea ombres / sombres féminine, classiqueb brillons / bataillons masculine, classiquea armées / fumées féminine, classiqueb essieu / Dieu masculine, classiquea aime / poëme féminine, classiqueb l'amant / firmament masculine, classiquea pousse / mousse féminine, classiqueb troublé / blé masculine, classiquea Orphées / fées féminine, classiqueb subtil / d'avril masculine, classiquea s'envole / auréole féminine, classiqueb printemps / chantants masculine, classiquea gloire / histoire féminine, classiqueb créons / panthéons masculine, classiquea glaives / rêves féminine, classiqueb Babel / ciel masculine, classiquea choses / roses féminine, classiqueb jour / l'amour masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources