Les contemplations, 1843· Livre troisième Les luttes et les rêves
XXVI. Joies du soir
Le soleil, dans les monts‖ où sa clarté s'étale,Ajuste à son arc d'or‖ sa flèche horizontale ;Les hauts taillis sont pleins‖ de biches et de faons ;Là rit dans les rochers,‖ veinés comme des marbres,Une chaumière heureuse ;‖ en haut, un bouquet d'arbres ;Au-dessous, un bouquet d'enfants.
C'est l'instant de songer‖ aux choses redoutables.On entend les buveurs‖ danser autour des tables ;— Tandis que, gais, joyeux,‖ heurtant les escabeaux,Ils mêlent aux refrains‖ leurs amours peu farouches,Les lettres des chansons‖ qui sortent de leurs bouchesVont écrire autour d'eux‖ leurs noms sur leurs tombeaux.
— Mourir ! demandons-nous,‖ à toute heure, en nous-même :— Comment passerons-nous‖ le passage suprême ? —Finir avec grandeur‖ est un illustre effort.Le moment est lugubre‖ et l'âme est accablée ;Quel pas que la sortie !‖ — Oh ! l'affreuse valléeQue l'embuscade de la mort !
Quel frisson dans les os‖ de l'agonisant blême !Autour de lui tout marche‖ et vit, tout rit, tout aime ;La fleur luit, l'oiseau chante‖ en son palais d'été,Tandis que le mourant,‖ en qui décroît la flamme,Frémit sous ce grand ciel,‖ précipice de l'âme,Abîme effrayant d'ombre‖ et de tranquillité !
Souvent, me rappelant‖ le front étrange et pâleDe tous ceux que j'ai vus‖ à cette heure fatale,Êtres qui ne sont plus,‖ frères, amis, parents,Aux instants où l'esprit‖ à rêver se hasarde,Souvent je me suis dit :‖ Qu'est-ce donc qu'il regardeCet œil effaré des mourants ?
Que voit-il ?… — O terreur !‖ de ténébreuses routes,Un chaos composé‖ de spectres et de doutes,La terre vision,‖ le ver réalité,Un jour oblique et noir‖ qui, troublant l'âme errante,Mêle au dernier rayon‖ de la vie expiranteTa première lueur,‖ sinistre éternité !
On croit sentir dans l'ombre‖ une horrible piqûre.Tout ce qu'on fit s'en va‖ comme une fête obscure,Et tout ce qui riait‖ devient peine ou remord.Quel moment, même, hélas !‖ pour l'âme la plus haute,Quand le vrai tout à coup‖ paraît, quand la vie ôteSon masque, et dit : « Je suis la mort ! »
Ah ! si tu fais trembler‖ même un cœur sans reproche,Sépulcre ! le méchant‖ avec horreur t'approche.Ton seuil profond lui semble‖ une rougeur de feu ;Sur ton vide pour lui‖ quand ta pierre se lève,Il s'y penche ; il y voit,‖ ainsi que dans un rêve,La face vague et sombre‖ et l'œil fixe de Dieu.
Biarritz, juillet 1843.
Versification
- Forme
- 8 sizains (sizains)
- Rimes
- 8(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins surtout (44 de 12, 4 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 8 sizains
- Mots à la rime
- a s'étale / horizontale féminine, classiqueb faons / d'enfants masculine, classiquec marbres / d'arbres féminine, classiquea redoutables / tables féminine, classiqueb escabeaux / tombeaux masculine, classiquec farouches / bouches féminine, classiquea nous-même / suprême féminine, classiqueb effort / mort masculine, classiquec accablée / vallée féminine, classiquea blême / aime féminine, classiqueb d'été / tranquillité masculine, classiquec flamme / l'âme féminine, classiquea pâle / fatale féminine, classiqueb parents / mourants masculine, classiquec hasarde / regarde féminine, classiquea routes / doutes féminine, classiqueb réalité / éternité masculine, classiquec errante / expirante féminine, classiquea piqûre / obscure féminine, classiqueb remord / mort masculine, classiquec haute / ôte féminine, classiquea reproche / t'approche féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquec lève / rêve féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources