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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les contemplations, 1843· Livre troisième Les luttes et les rêves

XIII. La Chouette

Victor Hugo· dizains, octosyllabes et alexandrins, 93 vers

Une chouette était‖ sur la porte clouée ;Larve de l'ombre au toit‖ des hommes échouée.La nature, qui mêle‖ une âme aux rameaux verts,Qui remplit tout, et vit,‖ à des degrés divers,Dans la bête sauvage‖ et la bête de somme,Toujours en dialogue‖ avec l'esprit de l'homme,Lui donne à déchiffrer‖ les animaux, qui sontSes signes, alphabet‖ formidable et profond ;Et, sombre, ayant pour mots‖ l'oiseau, le ver, l'insecte,Parle deux langues : l'une,‖ admirable et correcte,L'autre, obscur bégaîment.‖ L'éléphant aux pieds lourds,Le lion, ce grand front‖ de l'antre, l'aigle, l'ours,Le taureau, le cheval,‖ le tigre au bond superbe,Sont le langage altier‖ et splendide, le verbe ;Et la chauve-souris,‖ le crapaud, le putois,Le crabe, le hibou,‖ le porc, sont le patois.Or, j'étais là, pensif,‖ bienveillant, presque tendre,Épelant ce squelette,‖ et tâchant de comprendreCe qu'entre les trois clous‖ où son spectre pendait,Aux vivants, aux souffrants,‖ au bœuf triste, au baudet,Disait, hélas ! la pauvre‖ et sinistre chouette,Du côté noir de l'être‖ informe silhouette

Elle disait :« Sur son front sombreComme la brume se répand !Il remplit tout le fond de l'ombre.Comme sa tête morte pend !De ses yeux coulent ses pensées.Ses pieds troués, ses mains percéesBleuissent à l'air glacial.Oh ! comme il saigne dans le gouffre !Lui qui faisait le bien, il souffreComme moi qui faisais le mal.

« Une lumière à son front tremble.Et la nuit dit au vent : « SoufflonsSur cette flamme ! » et, tous ensemble,Les ténèbres, les aquilons,La pluie et l'horreur, froides bouches,Soufflent, hagards, hideux, farouches,Et dans la tempête et le bruitLa clarté reparaît grandie… —Tu peux éteindre un incendie,Mais pas une auréole, ô nuit !

« Cette âme arriva sur la terre,Qu'assombrit le soir incertain ;Elle entra dans l'obscur mystèreQue l'homme appelle son destin ;Au mensonge, aux forfaits sans nombre,A tout l'horrible essaim de l'ombre,Elle livrait de saints combats ;Elle volait, et ses prunellesSemblaient deux lueurs éternellesQui passaient dans la nuit d'en bas.

« Elle allait parmi les ténèbres,Poursuivant, chassant, dévorantLes vices, ces taupes funèbres,Le crime, ce phalène errant ;Arrachant de leurs trous la haine,L'orgueil, la fraude qui se traîne,L'âpre envie, aspic du chemin,Les vers de terre et les vipères,Que la nuit cache dans les pierresEt le mal dans le cœur humain !

« Elle cherchait ces infidèles,L'Achab, le Nemrod, le Mathan,Que, dans son temple et sous ses ailes,Réchauffe le faux dieu Satan,Les vendeurs cachés sous les porches,Le brûleur allumant ses torchesAu même feu que l'encensoir ;Et, quand elle l'avait trouvée,Toute la sinistre couvéeSe hérissait sous l'autel noir.

« Elle allait, délivrant les hommesDe leurs ennemis ténébreux ;Les hommes, noirs comme nous sommes,Prirent l'esprit luttant pour eux ;Puis ils clouèrent, les infâmes,L'âme qui défendait leurs âmes,L'être dont l'œil jetait du jour ;Et leur foule, dans sa démence,Railla cette chouette immenseDe la lumière et de l'amour !

« Race qui frappes et lapides,Je te plains ! hommes, je vous plains !Hélas ! je plains vos poings stupides,D'affreux clous et de marteaux pleins !Vous persécutez pêle-mêleLe mal, le bien, la griffe et l'aile,Chasseurs sans but, bourreaux sans yeux !Vous clouez de vos mains mal sûresLes hiboux au seuil des masures,Et Christ sur la porte des cieux ! »

Mai 1843.

Versification

Forme
Dizains
Rimes
11((aa)) 7(ababccdeed)
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (71 de 8, 22 de 12)· profil 8, 6+6
Strophes
7 dizains, 1 distiques
Mots à la rime
a clouée / échouée féminine, classiqueb verts / divers masculine, classiquec somme / l'homme féminine, classiqued sont / profond masculine, classiquee l'insecte / correcte féminine, classiquef lourds / l'ours masculine, classiqueg superbe / verbe féminine, classiqueh putois / patois masculine, classiquei tendre / comprendre féminine, classiquej pendait / baudet masculine, classiquek chouette / silhouette féminine, classiquea disait / sombre / l'ombre féminine, classiqueb répand / pend masculine, classiquec pensées / percées féminine, classiqued glacial / mal masculine, classiquee gouffre / souffre féminine, classiquea tremble / ensemble féminine, classiqueb Soufflons / aquilons masculine, classiquec bouches / farouches féminine, classiqued bruit / nuit masculine, classiquee grandie / incendie féminine, classiquea terre / mystère féminine, classiqueb incertain / destin masculine, classiquec nombre / l'ombre féminine, classiqued combats / bas masculine, classiquee prunelles / éternelles féminine, classiquea ténèbres / funèbres féminine, classiqueb dévorant / errant masculine, classiquec haine / traîne féminine, classiqued chemin / humain masculine, classiquee vipères / pierres féminine, classiquea infidèles / ailes féminine, classiqueb Mathan / Satan masculine, classiquec porches / torches féminine, classiqued l'encensoir / noir masculine, classiquee trouvée / couvée féminine, classiquea hommes / sommes féminine, classiqueb ténébreux / eux masculine, classiquec infâmes / âmes féminine, classiqued jour / l'amour masculine, classiquee démence / immense féminine, classiquea lapides / stupides féminine, classiqueb plains / pleins masculine, classiquec pêle-mêle / l'aile féminine, classiqued yeux / cieux masculine, classiquee sûres / masures féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

93 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources