Les contemplations, 1843· Livre troisième Les luttes et les rêves
XXIII. Le Revenant
Mères en deuil, vos cris‖ là-haut sont entendus.Dieu, qui tient dans sa main‖ tous les oiseaux perdus,Parfois au même nid‖ rend la même colombe.O mères, le berceau‖ communique à la tombe.L'éternité contient‖ plus d'un divin secret.
La mère dont je vais‖ vous parler demeuraitÀ Blois ; je l'ai connue‖ en un temps plus prospère ;Et sa maison touchait‖ à celle de mon père.Elle avait tous les biens‖ que Dieu donne ou permet.On l'avait mariée‖ à l'homme qu'elle aimait.Elle eut un fils ; ce fut‖ une ineffable joie.
Ce premier-né couchait‖ dans un berceau de soie ;Sa mère l'allaitait ;‖ il faisait un doux bruitÀ côté du chevet‖ nuptial ; et, la nuit,La mère ouvrait son âme‖ aux chimères sans nombre,Pauvre mère, et ses yeux‖ resplendissaient dans l'ombre,Quand, sans souffle ; sans voix,‖ renonçant au sommeil,Penchée, elle écoutait‖ dormir l'enfant vermeil.Dès l'aube, elle chantait,‖ ravie et toute fière.
Elle se renversait‖ sur sa chaise en arrière,Son fichu laissant voir‖ son sein gonflé de lait,Et souriait au faible‖ enfant, et l'appelaitAnge, trésor, amour ;‖ et mille folles choses.Oh ! comme elle baisait‖ ces beaux petits pieds roses !Comme elle leur parlait !‖ l'enfant, charmant et nu,Riait, et, par ses mains‖ sous les bras soutenu,Joyeux, de ses genoux‖ montait jusqu'à sa bouche.
Tremblant comme le daim‖ qu'une feuille effarouche,Il grandit. Pour l'enfant,‖ grandir, c'est chanceler.Il se mit à marcher,‖ il se mit à parler,Il eut trois ans ; doux âge,‖ où déjà la parole,Comme le jeune oiseau,‖ bat de l'aile et s'envole.Et la mère disait :‖ « Mon fils ! » et reprenait :« Voyez comme il est grand !‖ il apprend ; il connaîtSes lettres. C'est un diable !‖ Il veut que je l'habilleEn homme ; il ne veut plus‖ de ses robes de fille ;C'est déjà très méchant,‖ ces petits hommes-là !C'est égal, il lit bien ;‖ il ira loin ; il aDe l'esprit ; je lui fais‖ épeler l'Évangile. » —Et ses yeux adoraient‖ cette tête fragile,Et, femme heureuse, et mère‖ au regard triomphant,Elle sentait son cœur‖ battre dans son enfant.
Un jour, — nous avons tous‖ de ces dates funèbres ! —Le croup, monstre hideux,‖ épervier des ténèbres,Sur la blanche maison‖ brusquement s'abattit,Horrible, et, se ruant‖ sur le pauvre petit,Le saisit à la gorge ;‖ ô noire maladie !De l'air par qui l'on vit‖ sinistre perfidie !Qui n'a vu se débattre,‖ hélas ! ces doux enfantsQu'étreint le croup féroce‖ en ses doigts étouffants !Ils luttent ; l'ombre emplit‖ lentement leurs yeux d'ange,Et de leur bouche froide‖ il sort un râle étrange,Et si mystérieux,‖ qu'il semble qu'on entend,Dans leur poitrine, où meurt‖ le souffle haletant,L'affreux coq du tombeau‖ chanter son aube obscure.Tel qu'un fruit qui du givre‖ a senti la piqûre,L'enfant mourut. La mort‖ entra comme un voleurEt le prit. — Une mère ;‖ un père, la douleur,Le noir cercueil, le front‖ qui se heurte aux murailles,Les lugubres sanglots‖ qui sortent des entrailles,Oh ! la parole expire‖ où commence le cri ;Silence aux mots humains !
La mère au cœur meurtri,Pendant qu'à ses côtés‖ pleurait le père sombre,Resta trois mois sinistre,‖ immobile dans l'ombre,L'œil fixe, murmurant‖ on ne sait quoi d'obscur,Et regardant toujours‖ le même angle du mur.Elle ne mangeait pas ;‖ sa vie était sa fièvre ;Elle ne répondait‖ à personne ; sa lèvreTremblait ; on l'entendait,‖ avec un morne effroi,Qui disait à voix basse‖ à quelqu'un : — Rends-le-moi ! —Et le médecin dit‖ au père : — Il faut distraireCe cœur triste, et donner‖ à l'enfant mort un frère. —Le temps passa ; les jours,‖ les semaines, les mois.
Elle se sentit mère‖ une seconde fois.
Devant le berceau froid‖ de son ange éphémère,Se rappelant l'accent‖ dont il disait : — Ma mère, —Elle songeait, muette,‖ assise sur son lit.Le jour où, tout à coup,‖ dans son flanc tressaillitL'être inconnu promis‖ à notre aube mortelle,Elle pâlit. — Quel est‖ cet étranger ? dit-elle.Puis elle cria, sombre‖ et tombant à genoux :— Non, non, je ne veux pas !‖ non ! tu serais jaloux !O mon doux endormi,‖ toi que la terre glace,Tu dirais : « On m'oublie ;‖ un autre a pris ma place ;« Ma mère l'aime, et rit ;‖ elle le trouve beau,« Elle l'embrasse, et, moi,‖ je suis dans mon tombeau ! »Non, non ! —
Ainsi pleurait cette douleur profonde.
Le jour vint ; elle mit‖ un autre enfant au monde,Et le père joyeux‖ cria : — C'est un garçon.Mais le père était seul‖ joyeux dans la maison ;La mère restait morne,‖ et la pâle accouchée,Sur l'ancien souvenir‖ tout entière penchée,Rêvait ; on lui porta‖ l'enfant sur un coussin ;Elle se laissa faire‖ et lui donna le sein ;Et tout à coup, pendant‖ que, farouche, accablée,Pensant au fils nouveau‖ moins qu'à l'âme envolée,Hélas ! et songeant moins‖ aux langes qu'au linceul,Elle disait : — Cet ange‖ en son sépulcre est seul !— O doux miracle ! ô mère‖ au bonheur revenue ! —Elle entendit, avec‖ une voix bien connue,Le nouveau-né parler‖ dans l'ombre entre ses bras,Et tout bas murmurer :‖ — C'est moi. Ne le dis pas.
Août 1843.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 51((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a entendus / perdus masculine, classiqueb colombe / tombe féminine, classiquec secret / demeurait masculine, classiqueb prospère / père féminine, classiquec permet / aimait masculine, classiqued joie / soie féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquec nombre / l'ombre féminine, classiqued sommeil / vermeil masculine, classiquee fière / arrière féminine, classiqueb lait / l'appelait masculine, classiquec choses / roses féminine, classiqued nu / soutenu masculine, classiquee bouche / effarouche féminine, classiqueb chanceler / parler masculine, classiquec parole / s'envole féminine, classiqued reprenait / connaît masculine, classiquee l'habille / fille féminine, classiquef hommes-là / a masculine, classiqueg l'Évangile / fragile féminine, classiqueh triomphant / enfant masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb s'abattit / petit masculine, classiquec maladie / perfidie féminine, classiqued enfants / étouffants masculine, classiquee d'ange / étrange féminine, classiquef entend / haletant masculine, classiqueg obscure / piqûre féminine, classiqueh voleur / douleur masculine, classiquei murailles / entrailles féminine, classiquej cri / humains / meurtri masculine, classiqueb sombre / l'ombre féminine, classiquec d'obscur / mur masculine, classiqued fièvre / lèvre féminine, classiquee effroi / Rends-le-moi masculine, classiquef distraire / frère féminine, classiqueg mois / fois masculine, classiquea éphémère / mère féminine, classiqueb lit / tressaillit masculine, classiquec mortelle / dit-elle féminine, classiqued genoux / jaloux masculine, classiquee glace / place féminine, classiquef beau / tombeau masculine, classiquea non / profonde / monde féminine, classiqueb garçon / maison masculine, classiquec accouchée / penchée féminine, classiqued coussin / sein masculine, classiquee accablée / envolée féminine, classiquef linceul / seul masculine, classiqueg revenue / connue féminine, classiqueh bras / pas masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources