Les contemplations, 1843· Livre deuxième L’âme en fleur
VI. Lettre
Tu vois cela d'ici.‖ Des ocres et des craies ;Plaines où les sillons‖ croisent leurs mille raies,Chaumes à fleur de terre‖ et que masque un buisson ;Quelques meules de foin‖ debout sur le gazon ;De vieux toits enfumant‖ le paysage bistre ;Un fleuve qui n'est pas‖ le Gange ou le Caystre,Pauvre cours d'eau normand‖ troublé de sels marins ;À droite, vers le nord,‖ de bizarres terrainsPleins d'angles qu'on dirait‖ façonnés à la pelle ;Voilà les premiers plans ;‖ une ancienne chapelleY mêle son aiguille,‖ et range à ses côtésQuelques ormes tortus,‖ aux profils irrités,Qui semblent, fatigués‖ du Zéphyr qui s'en joue,Faire une remontrance‖ au vent qui les secoue.Une grosse charrette,‖ au coin de ma maison,Se rouille ; et, devant moi,‖ j'ai le vaste horizon,Dont la mer bleue emplit‖ toutes les échancrures ;Des poules et des coqs,‖ étalant leurs dorures,Causent sous ma fenêtre,‖ et les greniers des toitsMe jettent, par instants,‖ des chansons en patois.Dans mon allée habite‖ un cordier patriarche,Vieux qui fait bruyamment‖ tourner sa roue, et marcheÀ reculons, son chanvre‖ autour des reins tordu.J'aime ces flots où court‖ le grand vent éperdu ;Les champs à promener‖ tout le jour me convient ;Les petits villageois,‖ leur livre en main, m'envient,Chez le maître d'école‖ où je me suis logé,Comme un grand écolier‖ abusant d'un congé.Le ciel rit, l'air est pur ;‖ tout le jour, chez mon hôte,C'est un doux bruit d'enfants‖ épelant à voix haute ;L'eau coule, un verdier passe ;‖ et moi, je dis : Merci !Merci, Dieu tout-puissant !‖ — Ainsi je vis ; ainsi,Paisible, heure par heure,‖ à petit bruit, j'épancheMes jours, tout en songeant‖ à vous, ma beauté blanche !J'écoute les enfants‖ jaser, et, par moment,Je vois en pleine mer,‖ passer superbement,Au-dessus des pignons‖ du tranquille village,Quelque navire ailé‖ qui fait un long voyage,Et fuit, sur l'Océan,‖ par tous les vents traqué,Qui, naguère, dormait‖ au port, le long du quai,Et que n'ont retenu,‖ loin des vagues jalouses,Ni les pleurs des parents,‖ ni l'effroi des épouses,Ni le sombre reflet‖ des écueils dans les eaux,Ni l'importunité‖ des sinistres oiseaux.
Près le Tréport, juin 18..
Versification
- Forme
- 1 distiques (distiques)
- Rimes
- 22((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distiques
- Mots à la rime
- a craies / raies féminine, classiqueb buisson / gazon masculine, classiquec bistre / Caystre féminine, classiqued marins / terrains masculine, classiquee pelle / chapelle féminine, classiquef côtés / irrités masculine, classiqueg joue / secoue féminine, classiqueh maison / horizon masculine, classiquei échancrures / dorures féminine, classiquej toits / patois masculine, classiquek patriarche / marche féminine, classiquel tordu / éperdu masculine, classiquem convient / m'envient féminine, classiquen logé / congé masculine, classiqueo hôte / haute féminine, classiquep Merci / ainsi masculine, classiqueq j'épanche / blanche féminine, classiquer moment / superbement masculine, classiques village / voyage féminine, classiquet traqué / quai masculine, classiqueu jalouses / épouses féminine, équivalentev eaux / oiseaux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
44 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources