Les feuilles d’automne, 1831
IX. À M. de Lamartine
Te referent fluctus !HORACE.
Naguère une même tourmente,Ami, battait nos deux esquifs ;Une même vague écumanteNous jetait aux mêmes récifs ;Les mêmes haines débordéesGonflaient sous nos nefs inondéesLeurs flots toujours multipliés,Et, comme un océan qui roule,Toutes les têtes de la fouleHurlaient à la fois sous nos pieds !
Qu'allais-je faire en cet orage,Moi qui m'échappais du berceau ?Moi qui vivais d'un peu d'ombrage,Et d'un peu d'air, comme l'oiseau ?À cette mer qui le repoussePourquoi livrer mon nid de mousseOù le jour n'osait pénétrer ?Pourquoi donner à la rafaleMa belle robe nuptialeComme une voile à déchirer ?
C'est que, dans mes songes de flamme,C'est que, dans mes rêves d'enfant,J'avais toujours présents à l'âmeCes hommes au front triomphant,Qui, tourmentés d'une autre terre,En ont deviné le mystèreAvant que rien en soit venu,Dont la tête au ciel est tournée,Dont l'âme, boussole obstinée,Toujours cherche un pôle inconnu !
Ces Gamas en qui rien n'effaceLeur indomptable ambition,Savent qu'on n'a vu qu'une faceDe l'immense création.Ces Colombs, dans leur main profonde,Pèsent la terre et pèsent l'ondeComme à la balance du ciel,Et, voyant d'en haut toute cause,Sentent qu'il manque quelque choseÀ l'équilibre universel !
Ce contre-poids qui se dérobe,Ils le chercheront, ils iront ;Ils rendront sa ceinture au globe,À l'univers son double front ;Ils partent, on plaint leur folie !L'onde les emporte ; on oublieLe voyage et le voyageur !… —Tout à coup de la mer profondeIls ressortent avec leur monde,Comme avec sa perle un plongeur !
Voilà quelle était ma pensée.Quand sur le flot sombre et grossiJe risquai ma nef insensée,Moi, je cherchais un monde aussi !Mais, à peine loin du rivage,J'ai vu sur l'océan sauvageCommencer dans un tourbillonCette lutte qui me déchireEntre les voiles du navireEt les ailes de l'aquilon !
C'est alors qu'en l'orage sombreJ'entrevis ton mât glorieuxQui bien avant le mien, dans l'ombre,Fatiguait l'autan furieux.Alors, la tempête était haute,Nous combattîmes côte à côte,Tous deux, moi barque, toi vaisseau,Comme le frère auprès du frère,Comme le nid auprès de l'aire,Comme auprès du lit le berceau !
L'autan criait dans nos antennes,Le flot lavait nos ponts mouvants,Nos banderoles incertainesFrissonnaient au souffle des vents.Nous voyions les vagues humides,Comme des cavales numides,Se dresser, hennir, écumer ;L'éclair, rougissant chaque lame,Mettait des crinières de flammeÀ tous ces coursiers de la mer !
Nous, échevelés dans la brume,Chantant plus haut dans l'ouragan,Nous admirions la vaste écumeEt la beauté de l'océan !Tandis que la foudre sublimePlanait tout en feu sur l'abîme,Nous chantions, hardis matelots,La laissant passer sur nos têtes,Et ; comme l'oiseau des tempêtes,Tremper ses ailes dans ses flots !
Échangeant nos signaux fidèlesEt nous saluant de la voix,Pareils à deux sœurs hirondelles,Nous voulions, tous deux à la fois,Doubler le même promontoire,Remporter la même victoire,Dépasser le siècle en courroux ;Nous tentions le même voyage ;Nous voyions surgir dans l'orageLe même Adamastor jaloux !
Bientôt la nuit toujours croissante,Ou quelque vent qui t'emportait,M'a dérobé ta nef puissanteDont l'ombre auprès de moi flottait !Seul je suis resté sous la nue.Depuis, l'orage continue,Le temps est noir, le vent mauvais ;L'ombre m'enveloppe et m'isole,Et, si je n'avais ma boussole,Je ne saurais pas où je vais !
Dans cette tourmente fataleJ'ai passé les nuits et les jours,J'ai pleuré la terre natale,Et mon enfance et mes amours.Si j'implorais le flot qui gronde,Toutes les cavernes de l'ondeSe rouvraient jusqu'au fond des mers ;Si j'invoquais le ciel, l'orage,Avec plus de bruit et de rage,Secouait sa gerbe d'éclairs !
Longtemps, laissant le vent bruire,Je t'ai cherché, criant ton nom !Voici qu'enfin je te vois luireÀ la cime de l'horizon.Mais ce n'est plus la nef ployée,Battue, errante, foudroyéeSous tous les caprices des cieux,Rêvant d'idéales conquêtes,Risquant à travers les tempêtesUn voyage mystérieux !
C'est un navire magnifiqueBercé par le flot souriant,Qui, sur l'océan pacifique,Vient du côté de l'orient !Toujours en avant de sa voileOn voit cheminer une étoileQui rayonne à l'œil ébloui ;Jamais on ne le voit écloreSans une étincelante auroreQui se lève derrière lui !
Le ciel serein, la mer sereineL'enveloppent de tous côtés ;Par ses mâts et par sa carèneIl plonge aux deux immensités !Le flot s'y brise en étincelles ;Ses voiles sont comme des ailesAu souffle qui vient les gonfler ;Il vogue, il vogue vers la plage,Et, comme le cygne qui nage,On sent qu'il pourrait s'envoler !
Le peuple, auquel il se révèleComme une blanche vision,Roule, prolonge, et renouvelleUne immense acclamation.La foule inonde au loin la rive.Oh ! dit-elle, il vient, il arrive !Elle l'appelle avec des pleurs,Et le vent porte au beau navire,Comme à Dieu l'encens et la myrrhe,L'haleine de la terre en fleurs !
Oh ! rentre au port, esquif sublime !Jette l'ancre loin des frimas !Vois cette couronne unanimeQue la foule attache à tes mâts !Oublie et l'onde et l'aventure,Et le labeur de la mâture,Et le souffle orageux du nord ;Triomphe à l'abri des naufrages,Et ris-toi de tous les oragesQui rongent les chaînes du port !
Tu reviens de ton Amérique !Ton monde est trouvé ! — Sur les flotsCe monde, à ton souffle lyrique,Comme un œuf sublime est éclos !C'est un univers qui s'éveille !Une création pareilleÀ celle qui rayonne au jour !De nouveaux infinis qui s'ouvrent !Un de ces mondes que découvrentCeux qui de l'âme ont fait le tour !
Tu peux dire à qui doute encore :« J'en viens ! j'en ai cueilli ce fruit !Votre aurore n'est pas l'aurore,Et votre nuit n'est pas la nuit.Votre soleil ne vaut pas l'autre.Leur jour est plus bleu que le vôtre.Dieu montre sa face en leur ciel.J'ai vu luire une croix d'étoilesClouée à leurs nocturnes voilesComme un labarum éternel ! »
Tu dirais la verte savane,Les hautes herbes des déserts,Et les bois dont le zéphyr vanneToutes les graines dans les airs ;Les grandes forêts inconnues ;Les caps d'où s'envolent les nuesComme l'encens des saints trépieds ;Les fruits de lait et d'ambroisie,Et les mines de poésieDont tu jettes l'or à leurs pieds !
Et puis encor tu pourrais dire,Sans épuiser ton univers,Ses monts d'agate et de porphyre,Ses fleuves qui noieraient leurs mers ;De ce monde, né de la veille,Tu peindrais la beauté vermeille,Terre vierge et féconde à tous,Patrie où rien ne nous repousse ;Et ta voix magnifique et douceLes ferait tomber à genoux !
Désormais, à tous les voyagesVers ce monde trouvé par toi,En foule ils courront aux rivagesComme un peuple autour de son roi !Mille acclamations sur l'ondeSuivront longtemps ta voile blondeBrillante en mer comme un fanal,Salueront le vent qui t'enlève,Puis sommeilleront sur la grèveJusqu'à ton retour triomphal !
Ah ! soit qu'au port ton vaisseau dorme,Soit qu'il se livre sans effroiAux baisers de la mer difformeQui hurle béante sous moi,De ta sérénité sublimeRegarde parfois dans l'abîme,Avec des yeux de pleurs remplis,Ce point noir dans ton ciel limpide,Ce tourbillon sombre et rapideQui roule une voile en ses plis !
C'est mon tourbillon, c'est ma voile !C'est l'ouragan qui, furieux,À mesure éteint chaque étoileQui se hasarde dans mes cieux !C'est la tourmente qui m'emporte !C'est la nuée ardente et forteQui se joue avec moi dans l'air,Et tournoyant comme une roue,Fait étinceler sur ma proueLe glaive acéré de l'éclair !
Alors, d'un cœur tendre et fidèle,Ami, souviens-toi de l'amiQue toujours poursuit à coups d'aileLe vent dans ta voile endormi.Songe que du sein de l'orageIl t'a vu surgir au rivageDans un triomphe universel,Et qu'alors il levait la tête,Et qu'il oubliait sa tempêtePour chanter l'azur de ton ciel !
Et si mon invisible mondeToujours à l'horizon me fuit,Si rien ne germe dans cette ondeQue je laboure jour et nuit,Si mon navire de mystèreSe brise à cette ingrate terreQue cherchent mes yeux obstinés,Pleure, ami, mon ombre jalouse !Colomb doit plaindre Lapeyrouse.Tous deux étaient prédestinés !
Juin 1830.
Versification
- Forme
- 26 dizains (dizains)
- Rimes
- 26(ababccdeed)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 26 dizains
- Mots à la rime
- a tourmente / écumante féminine, classiqueb esquifs / récifs masculine, classiquec débordées / inondées féminine, classiqued multipliés / pieds masculine, classiquee roule / foule féminine, classiquea orage / d'ombrage féminine, classiqueb berceau / l'oiseau masculine, classiquec repousse / mousse féminine, classiqued pénétrer / déchirer masculine, classiquee rafale / nuptiale féminine, classiquea flamme / l'âme féminine, classiqueb d'enfant / triomphant masculine, classiquec terre / mystère féminine, classiqued venu / inconnu masculine, classiquee tournée / obstinée féminine, classiquea n'efface / face féminine, classiqueb ambition / création masculine, classiquec profonde / l'onde féminine, classiqued ciel / universel masculine, classiquee cause / chose féminine, classiquea dérobe / globe féminine, classiqueb iront / front masculine, classiquec folie / oublie féminine, classiqued voyageur / plongeur masculine, classiquee profonde / monde féminine, classiquea pensée / insensée féminine, classiqueb grossi / aussi masculine, classiquec rivage / sauvage féminine, classiqued tourbillon / l'aquilon masculine, classiquee déchire / navire féminine, classiquea sombre / l'ombre féminine, classiqueb glorieux / furieux masculine, classiquec haute / côte féminine, classiqued vaisseau / berceau masculine, classiquee frère / l'aire féminine, classiquea antennes / incertaines féminine, classiqueb mouvants / vents masculine, classiquec humides / numides féminine, classiqued écumer / mer masculine, classiquee lame / flamme féminine, équivalentea brume / écume féminine, classiqueb l'ouragan / l'océan masculine, classiquec sublime / l'abîme féminine, classiqued matelots / flots masculine, classiquee têtes / tempêtes féminine, classiquea fidèles / hirondelles féminine, classiqueb voix / fois masculine, classiquec promontoire / victoire féminine, classiqued courroux / jaloux masculine, classiquee voyage / l'orage féminine, classiquea croissante / puissante féminine, classiqueb t'emportait / flottait masculine, classiquec nue / continue féminine, classiqued mauvais / vais masculine, classiquee m'isole / boussole féminine, classiquea fatale / natale féminine, classiqueb jours / amours masculine, classiquec gronde / l'onde féminine, classiqued mers / d'éclairs masculine, classiquee l'orage / rage féminine, classiquea bruire / luire féminine, classiqueb nom / l'horizon masculine, classiquec ployée / foudroyée féminine, classiqued cieux / mystérieux masculine, classiquee conquêtes / tempêtes féminine, classiquea magnifique / pacifique féminine, classiqueb souriant / l'orient masculine, classiquec voile / étoile féminine, classiqued ébloui / lui masculine, classiquee éclore / aurore féminine, classiquea sereine / carène féminine, classiqueb côtés / immensités masculine, classiquec étincelles / ailes féminine, classiqued gonfler / s'envoler masculine, classiquee plage / nage féminine, classiquea révèle / renouvelle féminine, classiqueb vision / acclamation masculine, classiquec rive / arrive féminine, classiqued pleurs / fleurs masculine, classiquee navire / myrrhe féminine, classiquea sublime / unanime féminine, classiqueb frimas / mâts masculine, classiquec l'aventure / mâture féminine, classiqued nord / port masculine, classiquee naufrages / orages féminine, classiquea Amérique / lyrique féminine, classiqueb flots / éclos masculine, classiquec s'éveille / pareille féminine, classiqued jour / tour masculine, classiquee s'ouvrent / découvrent féminine, classiquea encore / l'aurore féminine, classiqueb fruit / nuit masculine, classiquec l'autre / vôtre féminine, classiqued ciel / éternel masculine, classiquee d'étoiles / voiles féminine, classiquea savane / vanne féminine, classiqueb déserts / airs masculine, classiquec inconnues / nues mixte, classiqued trépieds / pieds masculine, classiquee d'ambroisie / poésie féminine, mixtea dire / porphyre féminine, classiqueb univers / mers masculine, classiquec veille / vermeille féminine, classiqued tous / genoux masculine, classiquee repousse / douce féminine, classiquea voyages / rivages féminine, classiqueb toi / roi masculine, classiquec l'onde / blonde féminine, classiqued fanal / triomphal masculine, classiquee t'enlève / grève féminine, classiquea dorme / difforme féminine, classiqueb effroi / moi masculine, classiqued remplis / plis masculine, classiquee limpide / rapide féminine, classiqueb furieux / cieux masculine, classiquec m'emporte / forte féminine, classiqued l'air / l'éclair masculine, classiquee roue / proue féminine, classiquea fidèle / d'aile féminine, classiqueb l'ami / endormi masculine, classiquec l'orage / rivage féminine, classiqued universel / ciel masculine, classiquee tête / tempête féminine, classiquea monde / onde féminine, classiqueb fuit / nuit masculine, classiquec mystère / terre féminine, classiqued obstinés / prédestinés masculine, classiquee jalouse / Lapeyrouse féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
260 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources