Les feuilles d’automne, 1831
XV. « Laissez. — Tous ces enfants sont bien là. — Qui vous dit »
Sinite parvulos venire ad me.JÉSUS.
Laissez. — Tous ces enfants‖ sont bien là. — Qui vous ditQue la bulle d'azur‖ que mon souffle agranditÀ leur souffle indiscret s'écroule ?Qui vous dit que leurs voix,‖ leurs pas, leurs jeux, leurs cris,Effarouchent la muse‖ et chassent les péris ? … —Venez, enfants, venez en foule !
Venez autour de moi.‖ Riez, chantez, courez !Votre œil me jettera‖ quelques rayons dorés,Votre voix charmera mes heures.C'est la seule en ce monde‖ où rien ne nous souritQui vienne du dehors‖ sans troubler dans l'espritLe chœur des voix intérieures !
Fâcheux ! qui les vouliez‖ écarter ! — Croyez-vousQue notre cœur n'est pas‖ plus serein et plus douxAu sortir de leurs jeunes rondes ?Croyez-vous que j'ai peur‖ quand je vois au milieuDe mes rêves rougis‖ ou de sang ou de feuPasser toutes ces têtes blondes ?
La vie est-elle donc‖ si charmante à vos yeuxQu'il faille préférer‖ à tout ce bruit joyeuxUne maison vide et muette ?N'ôtez pas, la pitié‖ même vous le défend,Un rayon de soleil,‖ un sourire d'enfant,Au ciel sombre, au cœur du poète !
— Mais ils s'effaceront‖ à leurs bruyants ébatsCes mots sacrés que dit‖ une muse tout bas,Ces chants purs d'où l'âme se noie ?… —Eh ! que m'importe à moi,‖ muse, chants, vanité,Votre gloire perdue‖ et l'immortalité,Si j'y gagne une heure de joie !
La belle ambition‖ et le rare destin !Chanter ! toujours chanter‖ pour un écho lointain,Pour un vain bruit qui passe et tombe !Vivre abreuvé de fiel,‖ d'amertume et d'ennuis !Expier dans ses jours‖ les rêves de ses nuits !Faire un avenir à sa tombe !
Oh ! que j'aime bien mieux‖ ma joie et mon plaisir,Et toute ma famille‖ avec tout mon loisir,Dût la gloire ingrate et frivole,Dussent mes vers, troublés‖ de ces ris familiers,S'enfuir, comme devant‖ un essaim d'écoliersUne troupe d'oiseaux s'envole !
Mais non. Au milieu d'eux‖ rien ne s'évanouit.L'orientale d'or‖ plus riche épanouitSes fleurs peintes et ciselées ;La ballade est plus fraîche,‖ et dans le ciel grondantL'ode ne pousse pas‖ d'un souffle moins ardentLe groupe des strophes ailées !
Je les vois reverdir‖ dans leurs jeux éclatants,Mes hymnes, parfumés‖ comme un champ de printemps.Ô vous, dont l'âme est épuisée,Ô mes amis ! l'enfance‖ aux riantes couleursDonne la poésie‖ à nos vers, comme aux fleursL'aurore donne la rosée !
Venez, enfants ! — À vous‖ jardins, cours, escaliers !Ébranlez et planchers,‖ et plafonds, et piliers !Que le jour s'achève ou renaisse,Courez et bourdonnez‖ comme l'abeille aux champs !Ma joie et mon bonheur‖ et mon âme et mes chantsIront où vous irez, jeunesse !
Il est pour les cœurs sourds‖ aux vulgaires clameursD'harmonieuses voix,‖ des accords, des rumeurs,Qu'on n'entend que dans les retraites,Notes d'un grand concert‖ interrompu souvent,Vents, flots, feuilles des bois,‖ bruits dont l'âme en rêvantSe fait des musiques secrètes !
Moi, quel que soit le monde‖ et l'homme et l'avenir,Soit qu'il faille oublier‖ ou se ressouvenir,Que Dieu m'afflige ou me console,Je ne veux habiter‖ la cité des vivantsQue dans une maison‖ qu'une rumeur d'enfantsFasse toujours vivante et folle.
De même, si jamais‖ enfin je vous revois,Beau pays dont la langue‖ est faite pour ma voix,Dont mes yeux aimaient les campagnes,Bords où mes pas enfants‖ suivaient Napoléon,Fortes villes du Cid !‖ ô Valence, ô Léon,Castille, Aragon, mes Espagnes !
Je ne veux traverser‖ vos plaines, vos cités,Franchir vos ponts d'une arche‖ entre deux monts jetés,Voir vos palais romains ou maures,Votre Guadalquivir‖ qui serpente et s'enfuit,Que dans ces chars dorés‖ qu'emplissent de leur bruitLes grelots des mules sonores.
Mai 1830.
Versification
- Forme
- 14 sizains (sizains)
- Rimes
- 14(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (56 de 12, 28 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 14 sizains
- Mots à la rime
- a dit / agrandit masculine, classiqueb s'écroule / foule féminine, classiquec cris / péris masculine, classiquea courez / dorés masculine, classiqueb heures / intérieures féminine, classiquec sourit / l'esprit masculine, classiquea Croyez-vous / doux masculine, classiqueb rondes / blondes féminine, classiquec milieu / feu masculine, classiquea yeux / joyeux masculine, classiqueb muette / poète féminine, classiquec défend / d'enfant masculine, classiquea ébats / bas masculine, classiqueb noie / joie féminine, classiquec vanité / l'immortalité masculine, classiquea destin / lointain masculine, classiqueb tombe féminine, classiquec d'ennuis / nuits masculine, classiquea plaisir / loisir masculine, classiqueb frivole / s'envole féminine, classiquec familiers / d'écoliers masculine, classiquea s'évanouit / épanouit masculine, classiqueb ciselées / ailées féminine, classiquec grondant / ardent masculine, classiquea éclatants / printemps masculine, classiqueb épuisée / rosée féminine, classiquec couleurs / fleurs masculine, classiquea escaliers / piliers masculine, classiqueb renaisse / jeunesse féminine, classiquec champs / chants masculine, classiquea clameurs / rumeurs masculine, classiqueb retraites / secrètes féminine, classiquec souvent / rêvant masculine, classiquea l'avenir / ressouvenir masculine, classiqueb console / folle féminine, classiquec vivants / d'enfants masculine, classiquea revois / voix masculine, classiqueb campagnes / Espagnes féminine, classiquec Napoléon / Léon masculine, classiquea cités / jetés masculine, classiqueb maures / sonores féminine, classiquec s'enfuit / bruit masculine, équivalente
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources