Les quatre vents de l’esprit, 1881
« Je vis les quatre vents passer »
Je vis les quatre vents passer.— Ô vents, leur dis-je,Vents des cieux ! Croyez-vous‖ avoir seuls un quadrige ?Autans ! Masques hagards,‖ tumultueux démons,Croyez-vous pouvoir seuls‖ aller des mers aux monts ?Croyez-vous seuls pouvoir‖ quitter pour la montagneLes vagues que l'écume‖ éternelle accompagne,Fuir, puis, d'un coup de tête‖ effrayant, revenirÀ l'ombre où l'on entend‖ ces cavales hennir,Et vous en retourner‖ soudain, brusques méduses,Aux cimes dans l'aurore‖ éclatante diffuses,Et de là crier Gloire !‖ Aux quatre coins du ciel ?Ces allures d'éclair,‖ ce vol torrentiel,L'esprit humain les a‖ comme vous, vents tragiques ;Comme vous le printemps,‖ il a ses géorgiques ;Il est l'âcre Archiloque‖ et le Hamlet amer ;Il gonfle l'Iliade‖ ainsi que vous la mer.L'homme peut de l'abîme‖ effarer la prunelle.L'âme a comme le ciel‖ quatre souffles en elle ;L'âme a ses pôles ; l'âme‖ a ses points cardinaux.Vents ! Dragons qui sur nous‖ tordez vos bleus anneaux,Et qui vous dispersez‖ avec tant de furieDepuis le hurlement‖ jusqu'à la rêverie,L'esprit humain n'est pas‖ moins aquilon que vous.Comme vous il est vie,‖ amour, joie et courroux.Ses strophes ne sont pas‖ plus vite exténuéesDans leur vol à travers‖ l'azur que vos nuées ;Un vers court par-dessus‖ les tours et les rempartsMieux que l'errante bise‖ aux longs cheveux épars ;
Et le poëte, ouvrant‖ ses intègres registres,Ne met pas plus de temps‖ que vous, ô vents sinistres,Pour essuyer sa bouche‖ et changer de clairon.Comme vous sur la peste,‖ il souffle sur Néron ;Il parle bas aux saints‖ pensifs au fond des grottes ;Il donne une attitude‖ inquiète aux despotes ;La pensée est un aigle‖ à quatre ailes, qui vaDu gouffre où Noé flotte‖ à l'île où Jean rêva ;Et chacun de ses grands‖ ailerons, Épopée,Drame, Ode, Ïambe ardent,‖ coupe comme l'épée.Le génie a sur lui,‖ dans sa guerre aux fléaux,Toute l'éclaboussure‖ affreuse du chaos,Écume, fange, sang,‖ bave, et pas une tache.Il est un et divers.‖ L'idéal se rattacheComme une croix immense‖ aux quatre angles des cieux.Le grand char de l'Esprit‖ roule sur quatre essieux.Notre âme comme vous,‖ ô vents, groupe sonore,A son nord, son midi,‖ son couchant, son aurore ;Car c'est par la clarté‖ qu'en ce monde âpre et beauL'homme finit, son aube‖ étant dans le tombeau.Le poète est pasteur,‖ juge, prophète, apôtre ;En quatre pas, il peut‖ aller d'un bout à l'autreDe l'art sublime, ainsi‖ que vous de l'horizon ;Et comme vous, s'il est‖ terrible, il a raison ;Sa sagesse et la vôtre‖ ont un air de délire.
L'ombre a tout l'ouragan,‖ l'âme a toute la lyre.
Je vis Aldebaran‖ dans les cieux. Je lui dis :
— Ô toi qui luis ! Ô toi‖ qui des clairs paradisOu des hideux enfers‖ portes la torche énorme,Toi seul connais ta loi,‖ je ne vois que ta forme ;Car d'une énigme à l'autre‖ on ne peut traverser.Tout est sphinx ; quand on voit‖ la comète passerFarouche, et sans qu'aucun‖ firmament l'ose exclure,Sait-on ce qu'elle essuie‖ avec sa chevelure ?Dans cette mer de l'Être‖ où tout sert, où tout nuit,Qu'es-tu ? Fanal peut-être‖ au cap noir de la nuit,Peut-être feu de proue‖ à l'avant d'un navire.La vie autour de toi‖ naît, meurt, flotte, chavire.Astre ! Quand l'univers‖ naquit, fauve et sacré,Tu ne fus pas le jet‖ le moins démesuréDe ces convulsions‖ terribles et de l'ondeDu chaos frémissant‖ de devenir le monde.Tu fais partie, ainsi‖ que l'hydre et l'alcyon,Du rhythme monstrueux‖ de la création ;Tu complètes l'horreur‖ sidérale, et tu scelles,Comme une strophe ardente‖ et faite d'étincelles,L'immense hymne étoilé‖ qu'on appelle le ciel.Pan, le grand Tout fatal‖ ou providentiel,T'accepte stupéfait‖ comme on accepte un rêve.Aldebaran ! Clarté‖ de l'insondable grève,Tu n'es pas seulement,‖ dans les gouffres vermeils,Un de ces inconnus‖ que nous nommons soleils,Tu n'as pas seulement,‖ comme le kéroubime,Une face splendide‖ et sombre sur l'abîme,Ô spectre, ô vision,‖ tu n'es pas seulementAu fond du ciel sinistre‖ un éblouissement ;Ta merveille, c'est d'être‖ une roue inouïeDe lumière, à jamais‖ dans l'ombre épanouie,Une apparition‖ d'éternel tournoiement,Tour à tour perle, onyx,‖ saphir et diamant.Un effrayant éclair‖ sur toi sans cesse rôdeEt te fait de rubis‖ devenir émeraude,Et jadis tu troublais‖ le mage libyen,Monde sur qui se tord‖ un arc-en-ciel ! Eh bien,Tu n'es pas seul à luire‖ ainsi sans fin, sans voile !L'âme est comme toi, sphère,‖ une quadruple étoile.Ton prodige est en nous.‖ Astre, nous te l'offrons.L'antique poésie‖ avec ses quatre fronts,Orphée, Homère, Eschyle‖ et Juvénal, t'égale.Quand le soir tombe, à l'heure‖ où chante la cigale,Ou quand l'aube sourit‖ aux oiseaux éperdus,En tous lieux, sur l'Arno,‖ sur l'Avon, sur l'Indus,La muse, qui connaît‖ nos maux, en fait la somme,Et qui tient cette lampe‖ en main, l'esprit de l'homme,La muse est là, toujours,‖ partout, et n'est jamais,Même dans l'hiver triste,‖ absente des sommets.Tour à tour Calliope,‖ Érato, PolymnieEt Némésis, elle est‖ l'éternelle harmonieQui, sauvage et joyeuse,‖ allant de l'antre au nid,Commencée en idylle,‖ en tonnerre finit.Astre ! Elle a son amour,‖ son rire, sa colère,Et son deuil, comme toi‖ ton tourbillon stellaire ;Rayon, verbe, elle est douce‖ aux hommes asservis,Donne aux passants, tyrans‖ ou peuples, des avis,Chante pour les bons cœurs,‖ luit pour les cœurs funèbres,Parle, et sur la clarté‖ renseigne les ténèbres ;Elle est l'humanité‖ debout, changée en voix.Elle ôte les Césars‖ de dessus les pavois,Les découronne, et met‖ à leur place l'idée.Elle est France, Italie,‖ Hellénie et Chaldée.Satire, elle flétrit ;‖ drame, elle aime ; chansonOu psaume, elle a du sort‖ le lugubre frisson ;Épopée, elle peut‖ montrer aux rois tragiquesLa tyrannie aveugle‖ et toutes ses logiques,L'effrayante moisson‖ des noirs semeurs du mal,Et le carrosse d'or‖ du sacre triomphalDans l'ombre accompagné‖ par l'invisible roueD'un tombereau hideux‖ que le pavé secoue ;Elle fait, sur ce globe‖ où pleure Adam banni,La même fonction‖ que toi dans l'infini ;Et quoique, fixe et calme‖ au fond du ciel immense,Tu ramènes au but‖ la comète en démenceEt remettes l'étoile‖ errante en son chemin,Tu n'es pas lumineux‖ plus que l'esprit humainQui montre Dieu, l'enfer,‖ les bonheurs, les désastres,Ô phare à feux tournants‖ de l'océan des astres !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 67((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a passer / je / quadrige féminine, classiqueb démons / monts masculine, classiquec montagne / accompagne féminine, classiqued revenir / hennir masculine, classiquee méduses / diffuses féminine, classiquef ciel / torrentiel masculine, classiqueg tragiques / géorgiques féminine, classiqueh amer / mer masculine, classiquei prunelle / elle féminine, classiquej cardinaux / anneaux masculine, classiquek furie / rêverie féminine, classiquel vous / courroux masculine, classiquem exténuées / nuées féminine, classiquen remparts / épars masculine, classiquea registres / sinistres féminine, classiqueb clairon / Néron masculine, classiquec grottes / despotes féminine, classiqued va / rêva masculine, classiquee Épopée / l'épée féminine, classiquef fléaux / chaos masculine, classiqueg tache / rattache féminine, classiqueh cieux / essieux masculine, classiquei sonore / aurore féminine, classiquej beau / tombeau masculine, classiquek apôtre / l'autre féminine, classiquel l'horizon / raison masculine, classiquem délire / lyre féminine, classiquea dis / paradis masculine, classiqueb énorme / forme féminine, classiquec traverser / passer masculine, classiqued exclure / chevelure féminine, classiquee nuit masculine, classiquef navire / chavire féminine, classiqueg sacré / démesuré masculine, classiqueh l'onde / monde féminine, classiquei l'alcyon / création masculine, classiquej scelles / d'étincelles féminine, classiquek ciel / providentiel masculine, classiquel rêve / grève féminine, classiquem vermeils / soleils masculine, classiquen kéroubime / l'abîme féminine, classiqueo seulement / éblouissement masculine, classiquep inouïe / épanouie féminine, classiqueq tournoiement / diamant masculine, classiquer rôde / émeraude féminine, classiques libyen / bien masculine, classiquet voile / étoile féminine, classiqueu l'offrons / fronts masculine, classiquev t'égale / cigale féminine, classiquew éperdus / l'Indus masculine, classiquex somme / l'homme féminine, classiquey jamais / sommets masculine, classiquez Polymnie / harmonie féminine, classiquea nid / finit masculine, classiqueb colère / stellaire féminine, classiquec asservis / avis masculine, classiqued funèbres / ténèbres féminine, classiquee voix / pavois masculine, classiquef l'idée / Chaldée féminine, classiqueg chanson / frisson masculine, classiqueh tragiques / logiques féminine, classiquei mal / triomphal masculine, classiquej roue / secoue féminine, classiquek banni / l'infini masculine, classiquel immense / démence féminine, classiquem chemin / humain masculine, classiquen désastres / astres féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
135 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources