Les quatre vents de l’esprit, 1881· III Le livre lyrique — La destinée —
XXXIII. « Ma vie entre déjà dans l’ombre de la mort »
I
Ma vie entre déjà‖ dans l’ombre de la mort,Et je commence à voir‖ le grand côté des choses.L’homme juste est plus beau,‖ terrassé par le sort ;Et les soleils couchants‖ sont des apothéoses.
Brutus vaincu n’a rien‖ dont s’étonne Caton ;Morus voit Thraséas‖ et se laisse proscrire ;Socrate, qu’Anitus‖ fait boire au Phlégéthon,Mourant, n’empêche pas‖ Jésus-Christ de sourire.
Le monde passe, ingrat,‖ vain, stupide et moqueur.Le blâme intérieur,‖ Dieu juste, est le seul blâme.Les caresses que fait‖ la conscience au cœurFont saigner notre chair‖ et rayonner notre âme.
Apaisé, je médite‖ au bord du gouffre amer ;J’aime ce bruit sauvage‖ où l’infini commence ;La nuit, j’entends les flots,‖ les vents, les cieux, la mer ;Je songe, évanoui‖ dans cette plainte immense.
II
Il faut toujours quelqu’un‖ qui dise : je suis prêt.Je m’immole. Sans quoi,‖ ma France bien-aimée,La conscience au cœur‖ de l’homme se romprait ;Peuple ! Il ne resterait‖ pas une âme allumée.
Il est bon en tout temps,‖ aujourd’hui comme hier,Que des hommes sereins,‖ en qui rien ne recule,Se sentent un amour‖ mystérieux et fierPour l’exil, nuit sinistre,‖ et la mort, crépuscule.
Je suis de ceux sur qui‖ le char roule effrayant ;L’épreuve me flagelle‖ et le devoir me broie ;Je ne vois pas pourquoi‖ je serais triste, ayantCe lugubre bonheur‖ et cette sombre joie.
D’autres, meilleurs que moi,‖ dans le deuil et l’affrontExpirèrent ; ils sont‖ dans la lumière pure.Gloire à ces combattants‖ du Golgotha ! Leur frontEst d’autant plus serein‖ que l’épine est plus dure.
Ils furent grands. Ils ont‖ souffert, ils ont aimé.Leur linceul laisse voir‖ leur clarté sous ses voiles ;Et le rude chemin‖ du martyre est seméDe leurs gouttes de sang‖ qu’on prend pour des étoiles.
III
Socrate est un voyant ;‖ je ne suis qu’un témoin.Je vais. J’ai laissé tout‖ aux mains du sort rapace,Et j’entends mes amis‖ d’autrefois rire au loinPendant qu’à l’horizon,‖ seul et pensif, je passe.
Ils disent, me voyant‖ paraître tout à coup :— Qu’est-ce donc que cette ombre‖ au loin sur cette grève ?Regardez donc là-bas.‖ Cela reste debout.Est-ce un homme qui marche ?‖ Est-ce un spectre qui rêve ?
C’est l’homme et c’est le spectre !‖ Ô mes anciens amis,C’est un songeur tourné‖ vers les profondeurs calmes,Qui, devant le tombeau‖ priant pour être admis,Rêve sous la nuée‖ où frissonnent les palmes.
Sachez, amis de l’âge‖ où l’on se comprenait,Que, si je vous parlais,‖ ce serait de vous-même.Je suis l’être pensif‖ que la douleur connaît ;Mon soir mystérieux‖ touche à l’aube suprême.
Vous qui tournez la tête‖ et qui dites : c’est bien !Et qui vous remettez‖ à rire à votre porte,Ce que j’endure est peu,‖ ce que je suis n’est rien,Et ce n’est pas à moi‖ que ma souffrance importe ;
Mais, quoi que vous fassiez‖ et qui que vous soyez,Quoi donc ! N’avez-vous rien‖ au cœur qui vous déchire ?N’avez-vous rien perdu‖ de ceux que vous aimiez ?Qui sait où sont les morts ?‖ Comment pouvez-vous rire ?
IV
Heureux les éprouvés !‖ Voilà ce que je vois ;Et je m’en vais, fantôme,‖ habiter les décombres.Les pêcheurs, dont j’entends‖ sur les grèves la voix,Regardent les flots croître ;‖ et moi, grandir les ombres.
Je souris au désert ;‖ je contemple et j’attends ;J’emplis de paix mon cœur‖ qui n’eut jamais d’envie ;Je tâche, craignant Dieu,‖ de m’éveiller à tempsDu rêve monstrueux‖ qu’on appelle la vie.
La mort va m’emmener‖ dans la sérénité ;J’entends ses noirs chevaux‖ qui viennent dans l’espace.Je suis comme celui‖ qui, s’étant trop hâté,Attend sur le chemin‖ que la voiture passe.
Ne plaignez pas l’élu‖ qu’on nomme le proscrit.Mon esprit, que le deuil‖ et que l’aurore attire,Voit le jour par les trous‖ des mains de Jésus-Christ.Toute lumière sort‖ ici-bas du martyre.
V
Je songe, ô vérité,‖ de toi seule ébloui !Ai-je des ennemis ?‖ J’en ignore le nombre.Tous les chers souvenirs,‖ tout s’est évanoui.Je sens monter en moi‖ le vaste oubli de l’ombre.
Je ne sais même plus‖ le nom de ceux qui m’ontFait mordre, moi rêveur,‖ par le mensonge infâme.J’aperçois les blancheurs‖ de la cime du mont,Et le bout de ton aile‖ est déjà bleu, mon âme !
En dehors du combat‖ pour la cause de tous,Si j’ai frappé quelqu’un‖ pour me venger moi-même,Si j’ai laissé pleurant‖ quelque être fier et doux,Si j’ai dit : Haïssez,‖ à ceux qui disaient : J’aime ;
Dieu ! Si j’ai fait saigner‖ des cœurs dans le passé,Que votre grande voix‖ me courbe et m’avertisse !Je demande pardon‖ à ceux que j’offensai,Voulant traîner ma peine‖ et non mon injustice.
Je marche, à travers l’ombre‖ et les torts expiés,Dans la vie, aujourd’hui‖ sans fleurs et jadis verte,Morne plaine où déjà‖ s’allongent à mes piedsLes immenses rayons‖ de la tombe entr’ouverte.
1854.
Versification
- Forme
- 24 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 24(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 24 quatrains
- Mots à la rime
- a mort / sort masculine, classiqueb choses / apothéoses féminine, classiquea Caton / Phlégéthon masculine, classiqueb proscrire / sourire féminine, classiquea moqueur / cœur masculine, classiqueb blâme / âme féminine, classiquea amer / mer masculine, classiqueb commence / immense féminine, classiquea prêt / romprait masculine, classiqueb bien-aimée / allumée féminine, classiquea hier / fier masculine, classiqueb recule / crépuscule féminine, classiquea effrayant / ayant masculine, classiqueb broie / joie féminine, classiquea l’affront / front masculine, classiqueb pure / dure féminine, classiquea aimé / semé masculine, classiqueb voiles / étoiles féminine, classiquea témoin / loin masculine, classiqueb rapace / passe féminine, classiquea coup / debout masculine, non classiqueb grève / rêve féminine, classiquea amis / admis masculine, classiqueb calmes / palmes féminine, classiquea comprenait / connaît masculine, classiqueb vous-même / suprême féminine, classiquea bien / rien masculine, classiqueb porte / importe féminine, classiquea soyez / aimiez masculine, classiqueb déchire / rire féminine, classiquea vois / voix masculine, classiqueb décombres / ombres féminine, classiquea j’attends / temps masculine, classiqueb d’envie / vie féminine, classiquea sérénité / hâté masculine, classiqueb l’espace / passe féminine, classiquea proscrit / Jésus-Christ masculine, classiqueb attire / martyre féminine, classiquea ébloui / évanoui masculine, classiqueb nombre / l’ombre féminine, classiquea m’ont / mont masculine, classiqueb infâme / âme féminine, classiquea tous / doux masculine, classiqueb moi-même / J’aime féminine, classiquea passé / j’offensai masculine, classiqueb m’avertisse / injustice féminine, équivalentea expiés / pieds masculine, classiqueb verte / entr’ouverte féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources