Les rayons et les ombres, 1840
I. Fonction du poète
I
Pourquoi t'exiler, ô poète,Dans la foule où nous te voyons ?Que sont pour ton âme inquièteLes partis, chaos sans rayons ?Dans leur atmosphère souilléeMeurt ta poésie effeuillée ;Leur souffle égare ton encens.Ton cœur, dans leurs luttes serviles,Est comme ces gazons des villesRongés par les pieds des passants.
Dans les brumeuses capitalesN'entends-tu pas avec effroi,Comme deux puissances fatales,Se heurter le peuple et le roi ?De ces haines que tout réveilleÀ quoi bon emplir ton oreille,Ô Poète, ô maître, ô semeur ?Tout entier au Dieu que tu nommes,Ne te mêle pas à ces hommesQui vivent dans une rumeur !
Va résonner, âme épurée,Dans le pacifique concert !Va t'épanouir, fleur sacrée,Sous les larges cieux du désert !Ô rêveur, cherche les retraites,Les abris, les grottes discrètes,Et l'oubli pour trouver l'amour,Et le silence, afin d'entendreLa voix d'en haut, sévère et tendre,Et l'ombre, afin de voir le jour !
Va dans les bois ! va sur les plages !Compose tes chants inspirésAvec la chanson des feuillagesEt l'hymne des flots azurés !Dieu t'attend dans les solitudes ;Dieu n'est pas dans les multitudes ;L'homme est petit, ingrat et vain.Dans les champs tout vibre et soupire.La nature est la grande lyre,Le poète est l'archet divin !
Sors de nos tempêtes, ô sage !Que pour toi l'empire en travail,Qui fait son périlleux passageSans boussole et sans gouvernail,Soit comme un vaisseau qu'en décembreLe pêcheur, du fond de sa chambreOù pendent les filets séchés,Entend la nuit passer dans l'ombreAvec un bruit sinistre et sombreDe mâts frissonnants et penchés !
II
Hélas ! hélas ! dit le poète,J'ai l'amour des eaux et des bois ;Ma meilleure pensée est faiteDe ce que murmure leur voix.La création est sans haine.Là, point d'obstacle et point de chaîne.Les prés, les monts, sont bienfaisants ;Les soleils m'expliquent les roses ;Dans la sérénité des chosesMon âme rayonne en tous sens.
Je vous aime, ô sainte nature !Je voudrais m'absorber en vous ;Mais, dans ce siècle d'aventure,Chacun, hélas ! se doit à tous.Toute pensée est une force.Dieu fit la sève pour l'écorce,Pour l'oiseau les rameaux fleuris,Le ruisseau pour l'herbe des plaines,Pour les bouches, les coupes pleines,Et le penseur pour les esprits !
Dieu le veut, dans les temps contraires,Chacun travaille et chacun sert.Malheur à qui dit à ses frères :Je retourne dans le désert !Malheur à qui prend des sandalesQuand les haines et les scandalesTourmentent le peuple agité ;Honte au penseur qui se mutile,Et s'en va, chanteur inutile,Par la porte de la cité !
Le poète en des jours impiesVient préparer des jours meilleurs.Il est l'homme des utopies ;Les pieds ici, les yeux ailleurs.C'est lui qui sur toutes les têtes,En tout temps, pareil aux prophètes,Dans sa main, où tout peut tenir,Doit, qu'on l'insulte ou qu'on le loue,Comme une torche qu'il secoue,Faire flamboyer l'avenir !
Il voit, quand les peuples végètent !Ses rêves, toujours pleins d'amour,Sont faits des ombres que lui jettentLes choses qui seront un jour.On le raille. Qu'importe ? il pense.Plus d'une âme inscrit en silenceCe que la foule n'entend pas.Il plaint ses contempteurs frivoles ;Et maint faux sage à ses parolesRit tout haut et songe tout bas !
Foule qui répands sur nos rêvesLe doute et l'ironie à flots,Comme l'océan sur les grèvesRépand son râle et ses sanglots,L'idée auguste qui t'égaieÀ cette heure encore bégaie ;Mais de la vie elle a le sceau !Ève contient la race humaine,Un œuf l'aiglon, un gland le chêne !Une utopie est un berceau !
De ce berceau, quand viendra l'heure,Vous verrez sortir, éblouis,Une société meilleurePour des cœurs mieux épanouis,Le devoir que le droit enfante,L'ordre saint, la foi triomphante,Et les mœurs, ce groupe mouvantQui toujours, joyeux ou morose,Sur ses pas sème quelque choseQue la loi récolte en rêvant !
Mais, pour couver ces puissants germes,Il faut tous les cœurs inspirés,Tous les cœurs purs, tous les cœurs fermes,De rayons divins pénétrés.Sans matelots la nef chavire ;Et, comme aux deux flancs d'un navire,Il faut que Dieu, de tous compris,Pour fendre la foule insensée,Aux deux côtés de sa penséeFasse ramer de grands esprits !
Loin de vous, saintes théories,Codes promis à l'avenir,Ce rhéteur aux lèvres flétries,Sans espoir et sans souvenir,Qui jadis suivait votre étoile,Mais qui, depuis, jetant le voileOù s'abrite l'illusion,A laissé violer son âmePar tout ce qu'ont de plus infâmeL'avarice et l'ambition !
Géant d'orgueil à l'âme naine,Dissipateur du vrai trésor,Qui, repu de science humaine,A voulu se repaître d'or,Et, portant des valets au maîtreSon faux sourire d'ancien prêtreQui vendit sa divinité,S'enivre, à l'heure où d'autres pensent,Dans cette orgie impure où dansentLes abus au rire effronté !
Loin ces scribes au cœur sordide,Qui dans l'ombre ont dit sans effroiÀ la corruption splendide :Courtisane, caresse-moi !Et qui parfois, dans leur ivresse,Du temple où rêva leur jeunesseOsent reprendre les chemins,Et, leurs faces encor fardées,Approcher les chastes idées,L'odeur de la débauche aux mains !
Loin ces docteurs dont se défieLe sage, sévère à regret !Qui font de la philosophieUne échoppe à leur intérêt !Marchands vils qu'une église abrite !Qu'on voit, noire engeance hypocrite,De sacs d'or gonfler leur manteau,Troubler le prêtre qui contemple,Et sur les colonnes du templeClouer leur immonde écriteau !
Loin de vous ces jeunes infâmesDont les jours, comptés par la nuit,Se passent à flétrir des femmesQue la faim aux antres conduit !Lâches à qui, dans leur délire,Une voix secrète doit dire :Cette femme que l'or salit,Que souille l'orgie où tu tombes,N'eut qu'à choisir entre deux tombes :La morgue hideuse ou ton lit !
Loin de vous les vaines colèresQui s'agitent au carrefour !Loin de vous ces chats populairesQui seront tigres quelque jour !Les flatteurs du peuple ou du trône !L'égoïste qui de sa zoneSe fait le centre et le milieu !Et tous ceux qui, tisons sans flamme,N'ont pas dans leur poitrine une âme,Et n'ont pas dans leur âme un Dieu !
Si nous n'avions que de tels hommes,Juste Dieu ! comme avec douleurLe poète au siècle où nous sommesIrait criant : Malheur ! malheur !On le verrait voiler sa face ;Et, pleurant le jour qui s'efface,Debout au seuil de sa maison,Devant la nuit prête à descendre,Sinistre, jeter de la cendreAux quatre points de l'horizon !
Tels que l'autour dans les nuées,On entendrait rire, vainqueurs,Les noirs poètes des huées,Les Aristophanes moqueurs.Pour flétrir nos hontes sans nombre,Pétrone, réveillé dans l'ombre,Saisirait son stylet romain.Autour de notre infâme époqueL'iambe boiteux d'ArchiloqueBondirait, le fouet à la main !
Mais Dieu jamais ne se retire.Non ! jamais, par les monts caché,Ce soleil, vers qui tout aspire,Ne s'est complètement couché !Toujours, pour les mornes vallées,Pour les âmes d'ombre aveuglées,Pour les cœurs que l'orgueil corrompt,Il laisse au-dessus de l'abîme,Quelques rayons sur une cime,Quelques vérités sur un front !
Courage donc ! esprit, pensées,Cerveaux d'anxiétés rongés,Cœurs malades, âmes blessées,Vous qui priez, vous qui songez !
Ô générations ! courage !Vous qui venez comme à regret,Avec le bruit que fait l'orageDans les arbres de la forêt !
Douteurs errants sans but ni trêve,Qui croyez, étendant la main,Voir les formes de votre rêveDans les ténèbres du chemin !
Philosophes dont l'esprit souffre,Et qui, pleins d'un effroi divin,Vous cramponnez au bord du gouffre,Pendus aux ronces du ravin !
Naufragés de tous les systèmes,Qui de ce flot triste et vainqueurSortez tremblants et de vous-mêmesN'avez sauvé que votre cœur !
Sages qui voyez l'aube écloreTous les matins parmi les fleurs,Et qui revenez de l'aurore,Trempés de célestes lueurs !
Lutteurs qui pour laver vos membresAvant le jour êtes debout !Rêveurs qui rêvez dans vos chambres,L'œil perdu dans l'ombre de tout !
Vous, hommes de persévérance,Qui voulez toujours le bonheur,Et tenez encor l'espérance,Ce pan du manteau du Seigneur !
Chercheurs qu'une lampe accompagne !Pasteurs armés de l'aiguillon !Courage à tous sur la montagne !Courage à tous dans le vallon !
Pourvu que chacun de vous suiveUn sentier ou bien un sillon ;Que, flot sombre, il ait Dieu pour rive,Et, nuage, pour aquilon ;
Pourvu qu'il ait sa foi qu'il garde,Et qu'en sa joie ou sa douleurParfois doucement il regardeUn enfant, un astre, une fleur ;
Pourvu qu'il sente, esclave ou libre,Tenant à tout par un côté,Vibrer en lui par quelque fibreL'universelle humanité ;
Courage ! — Dans l'ombre et l'écumeLe but apparaîtra bientôt !Le genre humain dans une brume,C'est l'énigme et non pas le mot !
Assez de nuit et de tempêteA passé sur vos fronts penchés.Levez les yeux ! levez la tête !La lumière est là-haut ! marchez !
Peuples ! écoutez le poète !Écoutez le rêveur sacré !Dans votre nuit, sans lui complète,Lui seul a le front éclairé.Des temps futurs perçants les ombres,Lui seul distingue en leurs flancs sombresLe germe qui n'est pas éclos.Homme, il est doux comme une femme.Dieu parle à voix basse à son âmeComme aux forêts et comme aux flots.
C'est lui qui, malgré les épines,L'envie et la dérision,Marche, courbé dans vos ruines,Ramassant la tradition.De la tradition fécondeSort tout ce qui couvre le monde,Tout ce que le ciel peut bénir,Toute idée, humaine ou divine,Qui prend le passé pour racineA pour feuillage l'avenir.
Il rayonne ! il jette sa flammeSur l'éternelle vérité !Il la fait resplendir pour l'âmeD'une merveilleuse clarté.Il inonde de sa lumièreVille et désert, Louvre et chaumière,Et les plaines et les hauteurs ;À tous d'en haut il la dévoile ;Car la poésie est l'étoileQui mène à Dieu rois et pasteurs !
Avril 1839.
Versification
- Forme
- Dizains
- Rimes
- 24(ababccdeed) 1(ababccbddb) 14(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 25 dizains, 14 quatrains
- Mots à la rime
- a poète / inquiète féminine, classiqueb voyons / rayons masculine, classiquec souillée / effeuillée féminine, classiqued encens / passants masculine, classiquee serviles / villes féminine, classiquea capitales / fatales féminine, classiqueb effroi / roi masculine, classiquec réveille / oreille féminine, classiqued semeur / rumeur masculine, classiquee nommes / hommes féminine, classiquea épurée / sacrée féminine, classiqueb concert / désert masculine, classiquec retraites / discrètes féminine, classiqued l'amour / jour masculine, classiquee d'entendre / tendre féminine, classiquea plages / feuillages féminine, classiqueb inspirés / azurés masculine, classiquec solitudes / multitudes féminine, classiqued vain / divin masculine, classiquee soupire / lyre féminine, classiquea sage / passage féminine, classiqueb travail / gouvernail masculine, classiquec décembre / chambre féminine, classiqued séchés / penchés masculine, classiquee l'ombre / sombre féminine, classiquea poète / faite féminine, classiqueb bois / voix masculine, classiquec haine / chaîne féminine, classiqued bienfaisants / sens masculine, classiquee roses / choses féminine, classiquea nature / d'aventure féminine, classiqueb vous / tous masculine, classiquec force / l'écorce féminine, classiqued fleuris / esprits masculine, classiquee plaines / pleines féminine, classiquea contraires / frères féminine, classiqueb sert / désert masculine, classiquec sandales / scandales féminine, classiqued agité / cité masculine, classiquee mutile / inutile féminine, classiquea impies / utopies féminine, classiqueb meilleurs / ailleurs masculine, classiquec têtes / prophètes féminine, classiqued tenir / l'avenir masculine, classiquee loue / secoue féminine, classiquea végètent / jettent féminine, classiqueb d'amour / jour masculine, classiquec pense / silence féminine, classiqued pas / bas masculine, classiquee frivoles / paroles féminine, classiquea rêves / grèves féminine, classiqueb flots / sanglots masculine, classiquec t'égaie / bégaie féminine, classiqued sceau / berceau masculine, classiquee humaine / chêne féminine, classiquea l'heure / meilleure féminine, classiqueb éblouis / épanouis masculine, classiquec enfante / triomphante féminine, classiqued mouvant / rêvant masculine, classiquee morose / chose féminine, classiquea germes / fermes féminine, classiqueb inspirés / pénétrés masculine, classiquec chavire / navire féminine, classiqued compris / esprits masculine, classiquee insensée / pensée féminine, classiquea théories / flétries féminine, classiqueb l'avenir / souvenir masculine, classiquec étoile / voile féminine, classiqued l'illusion / l'ambition masculine, classiquee âme / infâme féminine, classiquea naine / humaine féminine, classiqueb trésor / d'or masculine, classiquec maître / prêtre féminine, classiqued divinité / effronté masculine, classiquee pensent / dansent féminine, classiquea sordide / splendide féminine, classiqueb effroi / caresse-moi masculine, classiquec ivresse / jeunesse féminine, classiqued chemins / mains masculine, classiquee fardées / idées féminine, classiquea défie / philosophie féminine, classiqueb regret / intérêt masculine, classiquec abrite / hypocrite féminine, classiqued manteau / écriteau masculine, classiquee contemple / temple féminine, classiquea infâmes / femmes féminine, classiqueb nuit / conduit masculine, classiquec délire / dire féminine, classiqued salit / lit masculine, classiquee tombes féminine, classiquea colères / populaires féminine, classiqueb carrefour / jour masculine, classiquec trône / zone féminine, classiqued milieu / Dieu masculine, classiquee flamme / âme féminine, classiquea hommes / sommes féminine, classiqueb douleur / malheur masculine, classiquec face / s'efface féminine, classiqued maison / l'horizon masculine, classiquee descendre / cendre féminine, classiquea nuées / huées féminine, classiqueb vainqueurs / moqueurs masculine, classiquec nombre / l'ombre féminine, classiqued romain / main masculine, classiquee époque / d'Archiloque féminine, classiquea retire / aspire féminine, classiqueb caché / couché masculine, classiquec vallées / aveuglées féminine, classiqued corrompt / front masculine, classiquee l'abîme / cime féminine, classiquea pensées / blessées féminine, classiqueb rongés / songez masculine, classiquea courage / l'orage féminine, classiqueb regret / forêt masculine, classiquea trêve / rêve féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea souffre / gouffre féminine, classiqueb divin / ravin masculine, classiquea systèmes / vous-mêmes féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquea éclore / l'aurore féminine, classiqueb fleurs / lueurs masculine, classiquea membres / chambres féminine, classiqueb debout / tout masculine, classiquea persévérance / l'espérance féminine, classiqueb bonheur / Seigneur masculine, classiquea accompagne / montagne féminine, classiqueb l'aiguillon / vallon masculine, classiquea suive / rive féminine, classiqueb sillon / aquilon masculine, classiquea garde / regarde féminine, classiqueb douleur / fleur masculine, classiquea libre / fibre féminine, classiqueb côté / humanité masculine, classiquea l'écume / brume féminine, classiqueb bientôt / mot masculine, classiquea tempête / tête féminine, classiqueb penchés / marchez masculine, classiquea poète / complète féminine, classiqueb sacré / éclairé masculine, classiquec ombres / sombres féminine, classiqued éclos / flots masculine, classiquee femme / âme féminine, classiquea épines / ruines féminine, classiqueb dérision / tradition masculine, classiquec féconde / monde féminine, classiqued bénir / l'avenir masculine, classiquee divine / racine féminine, classiquea flamme / l'âme féminine, classiqueb vérité / clarté masculine, classiquec lumière / chaumière féminine, classiqued hauteurs / pasteurs masculine, classiquee dévoile / l'étoile féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
306 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources