Les voix intérieures, 1837
XXII. À des oiseaux envolés
Enfants ! — Oh ! revenez !‖ tout à l'heure, imprudent,Je vous ai de ma chambre‖ exilés en grondant,Rauque et tout hérissé‖ de paroles morose.Et qu'aviez-vous donc fait,‖ bandits aux lèvres roses ?Quel crime ? Quel exploit ?‖ Quel forfait insensé ?Quel vase du Japon‖ en mille éclats brisé ?Quel vieux portrait crevé ?‖ Quel beau missel gothiqueEnrichi par vos mains‖ d'un dessin fantastique ?Non, rien de tout cela.‖ Vous aviez seulement,Ce matin, restés seuls‖ dans ma chambre un moment,Pris, parmi ces papiers‖ que mon esprit colore,Quelques vers, groupe informe,‖ embryons près d'éclore,Puis vous les aviez mis,‖ prompts à vous accorder,Dans le feu, pour jouer,‖ pour voir, pour regarderDans une cendre noire‖ errer des étincelles,Comme brillent sur l'eau‖ de nocturnes nacelles,Ou comme, de fenêtre‖ en fenêtre, on peut voirDes lumières courir‖ dans les maisons le soir.
Voilà tout. Vous jouiez‖ et vous croyiez bien faire.
Belle perte, en effet !‖ beau sujet de colère !Une strophe, mal née‖ au doux bruit de vos jeux,Qui remuait les mots‖ d'un vol trop orageux !Une ode qui chargeait‖ d'une rime gonfléeSa stance paresseuse‖ en marchant essoufflée !De lourds alexandrins‖ l'un sur l'autre enjambantComme des écoliers‖ qui sortent de leur banc !Un autre eût dit : — Merci !‖ Vous ôtez une proieAu feuilleton méchant‖ qui bondissait de joieEt d'avance poussait‖ des rires infernauxDans l'antre qu'il se creuse‖ au bas des grands journauxMoi, je vous ai grondés.‖ Tort grave et ridicule !Nains charmants que n'eût pas‖ voulu fâcher Hercule,Moi, je vous ai fait peur.‖ J'ai, rêveur triste et dur,Reculé brusquement‖ ma chaise jusqu'au mur,Et, vous jetant ces noms‖ dont l'envieux vous nomme,J'ai dit : — Allez-vous-en !‖ laissez-moi seul ! — Pauvre homme !Seul ! le beau résultat !‖ le beau triomphe ! seul !Comme on oublie un mort‖ roulé dans son linceul,Vous m'avez laissé là,‖ l'œil fixé sur ma porte,Hautain, grave et puni.‖ — Mais vous, que vous importe !Vous avez retrouvé‖ dehors la liberté,Le grand air, le beau parc,‖ le gazon souhaité,L'eau courante où l'on jette‖ une herbe à l'aventure,Le ciel bleu, le printemps,‖ la sereine nature,Ce livre des oiseaux‖ et des bohémiens,Ce poème de Dieu‖ qui vaut mieux que les miens,Où l'enfant peut cueillir‖ la fleur, strophe vivante,Sans qu'une grosse voix‖ tout à coup l'épouvante !Moi, je suis resté seul,‖ toute joie ayant fui,Seul avec ce pédant‖ qu'on appelle l'ennui.Car, depuis le matin‖ assis dans l'antichambre,Ce docteur, né dans Londre,‖ un dimanche, en décembre,Qui ne vous aime pas,‖ ô mes pauvres petits,Attendait pour entrer‖ que vous fussiez sortis.Dans l'angle où vous jouiez‖ il est là qui soupire,Et je le vois bâiller,‖ moi qui vous voyais rire !
Que faire ? lire un livre ?‖ oh non ! — Dicter des vers ?À quoi bon ? — Émaux bleus‖ ou blancs, céladons verts,Sphère qui fait tourner‖ tout le ciel sur son axe,Les beaux insectes peints‖ sur mes tasses de Saxe,Tout m'ennuie, et je pense‖ à vous. En vérité,Vous partis, j'ai perdu‖ le soleil, la gaîté,Le bruit joyeux qui fait‖ qu'on rêve, le délireDe voir le tout petit‖ s'aider du doigt pour lire,Les fronts pleins de candeur‖ qui disent toujours oui,L'éclat de rire franc,‖ sincère, épanoui,Qui met subitement‖ des perles sur les lèvres,Les beaux grands yeux naïfs‖ admirant mon vieux Sèvres,La curiosité‖ qui cherche à tout savoir,Et les coudes qu'on pousse‖ en disant : Viens donc voir !
Oh ! certes, les esprits,‖ les sylphes et les féesQue le vent dans ma chambre‖ apporte par bouffées,Les gnomes accroupis‖ là-haut, près du plafond,Dans les angles obscurs‖ que mes vieux livres font,Les lutins familiers,‖ nains à la longue échine,Qui parlent dans les coins‖ à mes vases de Chine.Tout l'invisible essaim‖ de ces démons joyeuxA dû rire aux éclats,‖ quand là, devant leurs yeux,Ils vous ont vus saisir‖ dans la boîte aux ébauchesCes hexamètres nus,‖ boiteux, difformes, gauches,Les traîner au grand jour,‖ pauvres hiboux fâchés,Et puis, battant des mains,‖ autour du feu penchés,De tout ces corps hideux‖ soudain tirant une âme,Avec ces vers si laids‖ faire une belle flamme !
Espiègles radieux‖ que j'ai fait envoler,Oh ! revenez ici‖ chanter, danser, parler,Tantôt, groupe folâtre,‖ ouvrir un gros volume,Tantôt courir, pousser‖ mon bras qui tient ma plume,Et faire dans le vers‖ que je viens retoucherSaillir soudain un angle‖ aigu comme un clocherQui perce tout à coup‖ un horizon de plaines.Mon âme se réchauffe‖ à vos douces haleines.Revenez près de moi,‖ souriant de plaisir,Bruire et gazouiller,‖ et sans peur obscurcirLe vieux livre où je lis‖ de vos ombres penchées,Folles têtes d'enfants !‖ gaîtés effarouchées !
J'en conviens, j'avais tort,‖ et vous aviez raison.Mais qui n'a quelquefois‖ grondé hors de saison ?Il faut être indulgent.‖ Nous avons nos misères.Les petits pour les grands‖ ont tort d'être sévères.Enfants ! chaque matin,‖ votre âme avec amourS'ouvre à la joie ainsi‖ que la fenêtre au jour.Beau miracle, vraiment,‖ que l'enfant, gai sans cesse,Ayant tout le bonheur,‖ ait toute la sagesse !Le destin vous caresse‖ en vos commencements.Vous n'avez qu'à jouer‖ et vous êtes charmants.Mais nous, nous qui pensons,‖ nous qui vivons, nous sommeHargneux, tristes, mauvais,‖ ô mes chers petits hommes !
On a ses jours d'humeur,‖ de déraison, d'ennui.Il pleuvait ce matin.‖ Il fait froid aujourd'hui.Un nuage mal fait‖ dans le ciel tout à l'heureA passé. Que nous veut‖ cette cloche qui pleure ?Puis on a dans le cœur‖ quelque remords. VoilàCe qui nous rend méchants.‖ Vous saurez tout cela,Quand l'âge à votre tour‖ ternira vos visages,Quand vous serez plus grands,‖ c'est-à-dire moins sages.
J'ai donc eu tort. C'est dit.‖ Mais c'est assez punir,Mais il faut pardonner,‖ mais il faut revenir.Voyons, faisons la paix,‖ je vous prie à mains jointes.Tenez, crayons, papiers,‖ mon vieux compas sans pointes,Mes laques et mes grès,‖ qu'une vitre défend,Tous ces hochets de l'homme‖ enviés par l'enfant,Mes gros chinois ventrus‖ faits comme des concombres,Mon vieux tableau trouvé‖ sous d'antiques décombres,Je vous livrerai tout,‖ vous toucherez à tout !Vous pourrez sur ma table‖ être assis ou debout,Et chanter, et traîner,‖ sans que je me récrie,Mon grand fauteuil de chêne‖ et de tapisserie,Et sur mon banc sculpté‖ jeter tous à la foisVos jouets anguleux‖ qui déchirent le bois !Je vous laisserai même,‖ et gaîment, et sans crainte,O prodige ! en vos mains‖ tenir ma bible peinte,Que vous n'avez touchée‖ encor qu'avec terreur,Où l'on voit Dieu le père‖ en habit d'empereur !
Et puis, brûlez les vers‖ dont ma table est semée,Si vous tenez à voir‖ ce qu'ils font de fumée !Brûlez ou déchirez !‖ — Je serais moins clémentSi c'était chez Méry,‖ le poète charmant,Que Marseille la grecque,‖ heureuse et noble ville,Blonde fille d'Homère,‖ a fait fils de Virgile.Je vous dirais : — « Enfants,‖ ne touchez que des yeuxÀ ces vers qui demain‖ s'envoleront aux cieux.Ces papiers, c'est le nid,‖ retraite caressée,Où du poète ailé‖ rampe encor la pensée.Oh ! n'en approchez pas !‖ car les vers nouveau-nés,Au manuscrit natal‖ encore emprisonnés,Souffrent entre vos mains‖ innocemment cruelles.Vous leur blessez le pied,‖ vous leur froissez les ailes ;Et, sans vous en douter,‖ vous leur faites ces mauxQue les petits enfants‖ font aux petits oiseaux. » —
Mais qu'importe les miens !‖ — Toute ma poésie,C'est vous, et mon esprit‖ suit votre fantaisie.Vous êtes les reflets‖ et les rayonnementsDont j'éclaire mon vers‖ si sombre par moments.Enfants, vous dont la vie‖ est faite d'espérance,Enfants, vous dont la joie‖ est faite d'ignorance,Vous n'avez pas souffert‖ et vous ne savez pas,Quand la pensée en nous‖ a marché pas à pas,Sur le poète morne‖ et fatigué d'écrireQuelle douce chaleur‖ répand votre sourire !Combien il a besoin,‖ quand sa tête se rompt,De la sérénité‖ qui luit sur votre front ;Et quel enchantement‖ l'enivre et le fascine,Quand le charmant hasard‖ de quelque cour voisine,Où vous vous ébattez‖ sous un arbre penchant,Mêle vos joyeux cris‖ à son douloureux chant !
Revenez donc, hélas !‖ revenez dans mon ombre,Si vous ne voulez pas‖ que je sois triste et sombre,Pareil, dans l'abandon‖ où vous m'avez laissé,Au pêcheur d'Étretat,‖ d'un long hiver lassé,Qui médite appuyé‖ sur son coude, et s'ennuieDe voir à sa fenêtre‖ un ciel rayé de pluie.
23 avril 1837.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 86((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a imprudent / grondant masculine, classiqueb morose / roses féminine, non classiquec insensé / brisé masculine, classiqued gothique / fantastique féminine, classiquee seulement / moment masculine, classiquef colore / d'éclore féminine, classiqueg accorder / regarder masculine, classiqueh étincelles / nacelles féminine, classiquei voir / soir masculine, classiquea faire / colère féminine, classiqueb jeux / orageux masculine, classiquec gonflée / essoufflée féminine, classiqued enjambant / banc masculine, classiquee proie / joie féminine, classiquef infernaux / journaux masculine, classiqueg ridicule / Hercule féminine, classiqueh dur / mur masculine, classiquei nomme / homme féminine, classiquej seul / linceul masculine, classiquek porte / importe féminine, classiquel liberté / souhaité masculine, classiquem l'aventure / nature féminine, classiquen bohémiens / miens masculine, classiqueo vivante / l'épouvante féminine, classiquep fui / l'ennui masculine, classiqueq l'antichambre / décembre féminine, classiquer petits / sortis masculine, classiques soupire / rire féminine, classiquea vers / verts masculine, classiqueb axe / Saxe féminine, classiquec vérité / gaîté masculine, classiqued délire / lire féminine, classiquee oui / épanoui masculine, classiquef lèvres / Sèvres féminine, classiqueg savoir / voir masculine, classiquea fées / bouffées féminine, classiqueb plafond / font masculine, classiquec échine / Chine féminine, classiqued joyeux / yeux masculine, classiquee ébauches / gauches féminine, classiquef fâchés / penchés masculine, classiqueg âme / flamme féminine, classiquea envoler / parler masculine, classiqueb volume / plume féminine, classiquec retoucher / clocher masculine, classiqued plaines / haleines féminine, classiquee plaisir / obscurcir masculine, classiquef penchées / effarouchées féminine, classiquea raison / saison masculine, classiqueb misères / sévères féminine, classiquec amour / jour masculine, classiqued cesse / sagesse féminine, classiquee commencements / charmants masculine, classiquef somme / hommes féminine, non classiquea d'ennui / aujourd'hui masculine, classiqueb l'heure / pleure féminine, classiquec Voilà / cela masculine, classiqued visages / sages féminine, classiquea punir / revenir masculine, classiqueb jointes / pointes féminine, classiquec défend / l'enfant masculine, classiqued concombres / décombres féminine, classiquee tout / debout masculine, classiquef récrie / tapisserie féminine, classiqueg fois / bois masculine, classiqueh crainte / peinte féminine, classiquei terreur / d'empereur masculine, classiquea semée / fumée féminine, classiqueb clément / charmant masculine, classiquec ville / Virgile féminine, classiqued yeux / cieux masculine, classiquee caressée / pensée féminine, classiquef nouveau-nés / emprisonnés masculine, classiqueg cruelles / ailes féminine, classiqueh maux / oiseaux masculine, classiquea poésie / fantaisie féminine, classiqueb rayonnements / moments masculine, classiquec d'espérance / d'ignorance féminine, classiqued pas masculine, classiquee d'écrire / sourire féminine, classiquef rompt / front masculine, classiqueg fascine / voisine féminine, classiqueh penchant / chant masculine, classiquea ombre / sombre féminine, classiqueb laissé / lassé masculine, classiquec s'ennuie / pluie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
172 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation poesies.net· Sources