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Les voix intérieures, 1837

IV. À l’arc de triomphe

Victor Hugo· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 446 vers

I

Toi dont la courbe au loin,‖ par le couchant doréeS'emplit d'azur céleste,‖ arche démesuréeToi qui lèves si haut‖ ton front large et sereinFait pour changer sous lui‖ la campagne en abîme,Et pour servir de base‖ à quelque aigle sublimeQui viendra s'y poser‖ et qui sera d'airain !

O vaste entassement‖ ciselé par l'histoire !Monceau de pierre assis‖ sur un monceau de gloire !Édifice inouï !Toi que l'homme par qui‖ notre siècle commence,De loin, dans les rayons‖ de l'avenir immense,Voyait, tout ébloui !

Non, tu n'es pas fini‖ quoique tu sois superbe !Non ; puisque aucun passant,‖ dans l'ombre assis sur l'herbe,Ne fixe un œil rêveur‖ à ton mur triomphant,Tandis que triviale,‖ errante et vagabonde,Entre tes quatre pieds‖ toute la ville abondeComme une fourmilière‖ aux pieds d'un éléphant !

À ta beauté royale‖ il manque quelque chose.Les siècles vont venir‖ pour ton apothéoseQui te l'apporteront.Il manque sur ta tête‖ un sombre amas d'annéesQui pendent pêle-mêle‖ et toutes ruinéesAux brèches de ton front !

Il te manque la ride‖ et l'antiquité fière,Le passé, pyramide‖ où tout siècle a sa pierre,Les chapiteaux brisés,‖ l'herbe sur les vieux fûts ;Il manque sous ta voûte‖ où notre orgueil s'élanceCe bruit mystérieux‖ qui se mêle au silence,Le sourd chuchotement‖ des souvenirs confus !

La vieillesse couronne‖ et la ruine achève.Il faut à l'édifice‖ un passé dont on rêve,Deuil, triomphe ou remords.Nous voulons, en foulant‖ son enceinte pavée,Sentir dans la poussière‖ à nos pieds soulevéeDe la cendre des morts !

Il faut que le fronton‖ s'effeuille comme un arbre.Il faut que le lichen,‖ cette rouille du marbre,De sa lèpre dorée‖ au loin couvre le mur ;Et que la vétusté,‖ par qui tout art s'efface,Prenne chaque sculpture‖ et la ronge à la face,Comme un avide oiseau‖ qui dévore un fruit mûr.

Il faut qu'un vieux dallage‖ ondule sous les portes,Que le lierre vivant‖ grimpe aux acanthes mortes,Que l'eau dorme aux fossés,Que la cariatide,‖ en sa lente révolte,Se refuse, enfin lasse,‖ à porter l'archivolte,Et dise : C'est assez !

Ce n'est pas, ce n'est pas‖ entre des pierres neuvesQue la bise et la nuit‖ pleurent comme des veuves.Hélas ! d'un beau palais‖ le débris est plus beau.Pour que la lune émousse‖ à travers la nuit sombreL'ombre par le rayon‖ et le rayon par l'ombre,Il lui faut la ruine‖ à défaut du tombeau !

Voulez-vous qu'une tour,‖ voulez-vous qu'une égliseSoient de ces monuments‖ dont l'âme idéaliseLa forme et la hauteur,Attendez que de mousse‖ elles soient revêtues,Et laissez travailler‖ à toutes les statuesLe temps, ce grand sculpteur !

Il faut que le vieillard,‖ chargé de jours sans nombre,Menant son jeune fils‖ sous l'arche pleine d'ombre,Nomme Napoléon‖ comme on nomme Cyrus,Et dise en la montrant‖ de ses mains décharnées :« Vois cette porte énorme !‖ elle a trois mille années.C'est par là qu'ont passé‖ des hommes disparus ! »

II

Oh ! Paris est la cité mère !Paris est le lieu solennelOù le tourbillon éphémèreTourne sur un centre éternel !Paris ! feu sombre ou pure étoile !Morne Isis couverte d'un voile !Araignée à l'immense toileOù se prennent les nations !Fontaine d'urnes obsédée !Mamelle sans cesse inondéeOù pour se nourrir de l'idéeViennent les générations !

Quand Paris se met à l'ouvrageDans sa forge aux mille clameurs,À tout peuple, heureux, brave ou sage,Il prend ses lois, ses dieux, ses mœurs.Dans sa fournaise, pêle-mêle,Il fond, transforme et renouvelleCette science universelleQu'il emprunte à tous les humains ;Puis il rejette aux peuples blêmesLeurs sceptres et leurs diadèmes,Leurs préjugés et leurs systèmes,Tout tordus par ses fortes mains !

Paris, qui garde, sans y croire,Les faisceaux et les encensoirs,Tous les matins dresse une gloire,Éteint un soleil tous les soirs ;Avec l'idée, avec le glaive,Avec la chose, avec le rêve,Il refait, recloue et relèveL'échelle de la terre aux cieux ;Frère des Memphis et des Romes,Il bâtit au siècle où nous sommesUne Babel pour tous les hommes,Un Panthéon pour tous les dieux !

Ville qu'un orage enveloppe !C'est elle, hélas ! qui, nuit et jour,Réveille le géant EuropeAvec sa cloche et son tambour !Sans cesse, qu'il veille ou qu'il dorme,Il entend la cité difformeBourdonner sur sa tête énormeComme un essaim dans la forêt.Toujours Paris s'écrie et gronde.Nul ne sait, question profonde !Ce que perdrait le bruit du mondeLe jour où Paris se tairait !

III

Il se taira pourtant !‖ — Après bien des aurores,Bien des mois, bien des ans,‖ bien des siècles couchés,Quand cette rive où l'eau‖ se brise aux ponts sonoresSera rendue aux joncs‖ murmurants et penchés ;

Quand la Seine fuira‖ de pierres obstruée,Usant quelque vieux dôme‖ écroulé dans ses eaux,Attentive au doux vent‖ qui porte à la nuéeLe frisson du feuillage‖ et le chant des oiseaux ;

Lorsqu'elle coulera,‖ la nuit, blanche dans l'ombre,Heureuse, en endormant‖ son flot longtemps troublé,De pouvoir écouter‖ enfin ces voix sans nombreQui passent vaguement‖ sous le ciel étoilé ;

Quand de cette cité,‖ folle et rude ouvrière,Qui, hâtant les destins‖ à ses murs réservés,Sous son propre marteau‖ s'en allant en poussière,Met son bronze en monnaie‖ et son marbre en pavés ;

Quand, des toits des clochers,‖ des ruches tortueuses,Des porches, des frontons,‖ des dômes pleins d'orgueilQui faisaient cette ville,‖ aux voix tumultueuses,Touffue, inextricable‖ et fourmillante à l'œil,

Il ne restera plus‖ dans l'immense campagne,Pour toute pyramide‖ et pour tout panthéon,Que deux tours de granit‖ faites par Charlemagne,Et qu'un pilier d'airain‖ fait par Napoléon ;

Toi, tu compléteras‖ le triangle sublime !L'airain sera la gloire‖ et le granit la foi ;Toi, tu seras la porte‖ ouverte sur la cimeQui dit : il faut monter‖ pour venir jusqu'à moi !

Tu salueras là-bas‖ cette église si vieille,Cette colonne altière‖ au nom toujours accru,Debout peut-être encore,‖ ou tombée, et pareilleAu clairon monstrueux‖ d'un Titan disparu.

Et sur ces deux débris‖ que les destins rassemblent,Pour toi l'aube fera‖ resplendir à la foisDeux signes triomphants‖ qui de loin se ressemblent.De près l'un est un glaive‖ et l'autre est une croix !

Sur vous trois poseront‖ mille ans de notre France.La colonne est le chant‖ d'un règne à peine ouvert,C'est toi qui finiras‖ l'hymne qu'elle commence.Elle dit : Austerlitz !‖ tu diras : Champaubert !

IV

Arche ! alors tu seras‖ éternelle et complète,Quand tout ce que la Seine‖ en son onde reflèteAura fui pour jamais,Quand de cette cité‖ qui fut égale à RomeIl ne restera plus‖ qu'un ange, un aigle, un homme,Debout sur trois sommets !

C'est alors que le roi,‖ le sage, le poète,Tous ceux dont le passé‖ presse l'âme inquiète,T'admireront vivante‖ auprès de Paris mort ;Et, pour mieux voir ta face‖ où flotte un sombre rêve,Lèveront à demi‖ ton lierre, ainsi qu'on lèveUn voile sur le front‖ d'une aïeule qui dort !

Sur ton mur qui pour eux‖ n'aura rien de vulgaire,Ils chercheront nos mœurs,‖ nos héros, notre guerre,Tous pensifs à tes pieds ;Ils croiront voir, le long‖ de ta frise animée,Revivre le grand peuple‖ avec la grande armée !— « Oh ! diront-ils, voyez !

Là, c'est le régiment,‖ ce serpent des batailles,Traînant sur mille pieds‖ ses luisantes écailles,Qui tantôt, furieux,‖ se roule au pied des tours,Tantôt, d'un mouvement‖ formidable et tranquille,Troue un rempart de pierre‖ et traverse une villeAvec son front sonore‖ où battent vingt tambours !

Là-haut, c'est l'empereur‖ avec ses capitaines,Qui songe s'il ira‖ vers ces terres lointainesOù se tourne son char,Et s'il doit préférer‖ pour vaincre ou se défendreLa courbe d'Annibal‖ ou l'ange d'AlexandreAu carré de César.

Là, c'est l'artillerie‖ aux cent gueules de fonte,D'où la fumée à flots‖ monte, tombe et remonte,Qui broie une cité,‖ détruit les garnisons,Ruine par la brèche‖ incessamment accrueTours, dômes, ponts, clochers,‖ et, comme une charrue,Creuse une horrible rue‖ à travers les maisons ! »

Et tous les souvenirs‖ qu'à ton front taciturneChaque siècle en passant‖ versera de son urneLeur reviendront au cœur.Ils feront de ton mur‖ jaillir ta vieille histoire,Et diront, en posant‖ un panache de gloireSur ton cimier vainqueur :

— « Oh ! que tout était grand‖ dans cette époque antique !Si les ans n'avaient pas‖ dévasté ce portique,Nous en retrouverions‖ encor bien des lambeaux !Mais le temps, grand semeur‖ de la ronce et du lierre,Touche les monuments‖ d'une main familière,Et déchire le livre‖ aux endroits les plus beaux ! »

V

Non, le temps n'ôte rien aux choses.Plus d'un portique à tort vantéDans ses lentes métamorphosesArrive enfin à la beauté.Sur les monuments qu'on révèreLe temps jette un charme sévèreDe leur façade à leur chevet.Jamais, quoiqu'il brise et qu'il rouille,La robe dont il les dépouilleNe vaut celle qu'il leur revêt.

C'est le temps qui creuse une rideDans un claveau trop indigent ;Qui sur l'ange d'un marbre aridePasse son pouce intelligent ;C'est lui qui, pour corriger l'œuvre,Mêle une vivante couleuvreAux nœuds d'une hydre de granit.Je cois voir rire un toit gothiqueQuand le temps dans la frise antiqueÔte une pierre et met un nid !

Aussi, quand vous venez,‖ c'est lui qui vous accueille ;Lui qui verse l'odeur‖ du vague chèvrefeuilleSur ce pavé souillé‖ peut-être d'ossements ;Lui qui remplit d'oiseaux‖ les sculptures farouches,Met la vie en leurs flancs,‖ et de leurs mornes bouchesFait sortir mille cris charmants !

Si quelque Vénus toute nueGémit, pauvre marbre désert,C'est lui, dans la verte avenue,Qui la caresse et qui la sert.À l'abri d'un porche héraldiqueSous un beau feuillage pudiqueIl la cache jusqu'au nombril ;Et sous son pied blanc et superbeÉtend les mille fleurs de l'herbe,Cette mosaïque d'avril !

La mémoire des morts demeureDans les monuments ruinés.Là, douce et clémente, à toute heure,Elle parle aux fronts inclinés.Elle est là, dans l'âme affaisséeFiltrant de pensée en pensée,Comme une nymphe au front dormantQui, seule sous l'obscure voûteD'où son eau suinte goutte à goutte,Penche son vase tristement !

VI

Mais, hélas ! hélas ! dit l'histoire,Bien souvent le passé‖ couvre plus d'un secretDont sur un mur vieilli‖ la tache reparaît !Toute ancienne muraille est noire !

Souvent, par le désert‖ et par l'ombre absorbé,L'édifice déchu‖ ressemble au roi tombé.Plus de gloire où n'est plus la foule !Rome est humiliée‖ et Venise est en deuil.La ruine de tout‖ commence par l'orgueil ;C'est le premier fronton qui croule !

Athène est triste, et cache‖ au front du ParthénonLes traces de l'Anglais‖ et celles du canon,Et, pleurant ses tours mutilées,Rêve à l'artiste grec‖ qui versa de sa mainQuelque chose de beau‖ comme un sourire humainSur le profil des propylées !

Thèbe a des temples morts‖ où rampe en serpentantLa vipère au front plat,‖ au regard éclatant,Autour de la colonne torse ;Et, seul, quelque grand aigle‖ habite en souverainLes piliers de Rhamsès‖ d'où les lames d'airainS'en vont comme une vieille écorce !

Dans les débris de Gur,‖ pleins du cri des hiboux,Le tigre en marchant ploie‖ et casse les bambous,D'où s'envole le vautour chauve,Et la lionne au pied‖ d'un mur mystérieuxMet le groupe inquiet‖ des lionceaux sans yeuxQui fouillent sous son ventre fauve.

La morne Palenquè‖ gît dans les marais verts.À peine entre ses blocs‖ d'herbe haute couvertsEntend-on le lézard qui bouge.Ses murs sont obstrués‖ d'arbres au fruit vermeilOù volent, tout moirés‖ par l'ombre et le soleil,De beaux oiseaux de cuivre rouge !

Muette en la douleur,‖ Jumièges gravementÉtouffe un triste écho‖ sous son portail normand,Et laisse chanter sur ses tombesTous ces nids dans ses tours‖ abrités et couvésD'où le souffle du soir‖ fait sur les noirs pavésNeiger des plumes de colombes !

Comme une mère sombre,‖ et qui, dans sa fierté,Cache sous son manteau‖ son enfant souffleté,L'Égypte au bord du Nil assiseDans sa robe de sable‖ enfonce enveloppésSes colosses camards‖ à la face frappésPar le pied brutal de Cambyse.

C'est que toujours les ans‖ contiennent quelque affront.Toute ruine, hélas !‖ pleure et penche le front !

VII

Mais toi ! rien s'atteindra‖ ta majesté pudique,Porte sainte ! jamais‖ ton marbre véridiqueNe sera profané.Ton cintre virginal‖ sera pur sous la nue ;Et les peuples à naître‖ accourront tête nueVers ton front couronné !

Toujours le pâtre, au loin‖ accroupi dans les seigles,Verra sur ton sommeil‖ planer un cercle d'aigles.Les chênes à tes blocs‖ noueront leur large tronc.La gloire sur ta cime‖ allumera son phare.Ce n'est qu'en te chantant‖ une haute fanfareQue sous ton arc altier‖ le siècles passeront !

Jamais rien qui ressemble‖ à quelque ancienne honteN'osera sur ton mur‖ où le flot des ans monteRépandre sa noirceur.Tu pourras, dans ces champs‖ où vous resterez seules,Contempler fièrement‖ les deux tours tes aïeules,La colonne ta sœur !

C’est qu’on na pas caché‖ de crime dans ta base,Ni dans tes fondements‖ de sang qui s’extravase !C’est qu’on ne te fit point‖ d’un ciment hasardeux !C’est qu’aucun noir forfait,‖ semé dans ta racinePour jeter quelque jour‖ son ombre à ta ruine,Ne mêle à tes lauriers‖ son feuillage hideux !

Tandis que ces cités,‖ dans leurs cendres enfouies,Furent pleines jadis‖ d'actions inouïes,Ivres de sang versé,Si bien que le Seigneur a dit à la nature :Refais-toi des palais‖ dans cette architectureDont l'homme a mal usé !

Aussi tout est fini.‖ Le chacal les visite ;Les murs vont décroissant‖ sous l'herbe parasite ;L'étang s'installe et dort‖ sous le dôme brisé ;Sur les Nérons sculptés‖ marche la bête fauve ;L'antre se creuse où fut‖ l'incestueuse alcôve.Le tigre peut venir‖ où le crime a passé !

VIII

Oh ! dans ces jours lointains‖ où l'on n'ose descendre,Quand trois mille ans auront‖ passé sur notre cendreÀ nous qui maintenant‖ vivons, pensons, allons,Quand nos fosses auront‖ fait place à des sillons,Si, vers le soir, un homme‖ assis sur la collineS'oublie à contempler‖ cette Seine orpheline,O Dieu ! de quel aspect‖ triste et silencieuxLes lieux où fut Paris‖ étonneront ses yeux !Si c'est l'heure où déjà‖ des vapeurs sont tombéesSur le couchant rougi‖ de l'or des scarabées,Si la touffe de l'arbre‖ est noire sur le ciel,Dans ce demi-jour pâle‖ où plus rien n'est réel,Ombre où la fleur s'endort,‖ où s'éveille l'étoile,De quel œil il verra,‖ comme à travers un voile,Comme un songe aux contours‖ grandissant et noyés,La plaine immense et brune‖ apparaître à ses pieds,S'élargir lentement‖ dans le vague nocturne,Et comme une eau qui s'enfle‖ et monte aux dors de l'urne,Absorbant par degrés‖ forêt, coteau, gazon,Quand la nuit sera noire,‖ emplir tout l'horizon !Oh ! dans cette heure sombre‖ où l'on croit voir les chosesFuir, sous une autre forme‖ étrangement éclose,Quelle extase de voir‖ dormir, quant rien ne luit,Ces champs dont chaque pierre‖ a contenu du bruit !Comme il tendra l'oreille‖ aux rumeurs indécises !Comme il ira rêvant‖ des figures assisesDans le buisson penché,‖ dans l'arbre aux bord des eaux,Dans le vieux pan de mur‖ que lèchent les roseaux !Qu'il cherchera de vie‖ en ce tombeau suprême !Et comme il se fera,‖ s'éblouissant lui-même,À travers la nuit trouble‖ et les rameaux touffus,Des visions de chars‖ et de passants confus !— Mais non, tout sera mort.‖ Plus rien dans cette plaineQu'un peuple évanoui‖ dont elle est encor pleine ;Que l'œil éteint de l'homme‖ et l'œil vivant de dieu ;Un arc, une colonne,‖ et, là-bas, au milieuDe ce fleuve argenté‖ dont on entend l'écume,Une église échouée‖ à demi dans la brume !

O spectacle ! — ainsi meurt‖ ce que les peuples fonts !Qu'un tel passé pour l'âme‖ est un gouffre profond !Pour ce passant pieux‖ quel poids de notre histoire !Surtout si tout à coup‖ réveillant sa mémoire,L'année a ce soir-là‖ ramené dans son coursUne des grandes nuits,‖ veilles de nos grands jours,Où l'empereur, rêvant‖ un lendemain de gloire,Dormait en attendant‖ l'aube d'une victoire !

Lorsqu'enfin, fatigué‖ de songes, vers minuit,Las d'écouter au seuil‖ de ce monde détruit,Après s'être accoudé‖ longtemps, oubliant l'heure,Au bord de ce néant‖ immense où rien ne pleure,Il aura lentement‖ regagné son chemin ;Quand dans ce grand désert,‖ pur de tout pas humain,Rien ne troublera plus‖ cette pudeur que RomeOu Paris ruiné‖ doit avoir devant l'homme ;Lorsque la solitude,‖ enfin libre et sans bruit,Pourra continuer‖ ce qu'elle fait la nuit,Si quelque être animé‖ veille encor dans la plainePeut-être verra-t-il,‖ comme sous une haleineSoudain un pâle éclair‖ de ta tête jaillir,Et la colonne au loin‖ répondre et tressaillir !Et ses soldats de cuivre‖ et tes soldats de pierreOuvrir subitement‖ leur pesante paupière !Et tous s'entre-heurter,‖ réveil miraculeux !Tels que d'anciens guerriers‖ d'un âge fabuleuxQu'un noir magicien,‖ loin des temps où nous sommes,Jadis aurait fait marbre‖ et qu'il referait homme !Alors l'aigle d'airain‖ à ton faîte endormi,Superbe, et tout à coup‖ se dressant à demi,Sur ces héros baignés‖ du feu de ses prunellesSecouera largement‖ ses ailes éternelles !D'où viendra ce réveil ?‖ d'où viendront ces clartés ?Et ce vent qui, soufflant‖ sur ces guerriers sculptés,Les fera remuer‖ sur ta face hautaineComme tremble un feuillage‖ autour du tronc de chêne ?Qu'importe ? Dieu le sait.‖ Le mystère est dans tout.L'un à l'autre à voix basse‖ ils se diront : Debout !Ceux de quatre-vingt-seize‖ et de mil huit cent onze,Ceux que conduit au ciel‖ la spirale de bronze,Ceux que scelle à la terre‖ un socle de granit,Tous, poussant au combat‖ le cheval qui hennit,Le drapeau qui se gonfle‖ et le canon qui roule,À l'immense mêlée‖ ils se rueront en foule !Alors on entendra‖ sur ton mur les clairons,Les bombes, les tambours,‖ le choc des escadrons,Les cris, et le bruit sourd‖ des plaines ébranlées,Sortir confusément‖ des pierres ciselées,Et du pied au sommet‖ du pilier souverainCent batailles rugir‖ avec des voix d'airain.Tout à coup, écrasant‖ l'ennemi qui s'effare,La victoire aux cent voix‖ sonnera sa fanfare.De la colonne à toi‖ les cris se répondront.Et puis tout se taira‖ sur votre double front ;Une rumeur de fête‖ emplira la vallée,Et Notre-Dame au loin,‖ aux ténèbres mêlée,Illuminant sa croix‖ ainsi qu'un labarum,Vous chantera dans l'ombre‖ un vague Te Deum !

Monument ! voilà donc‖ la rêverie immenseQu'à ton ombre déjà‖ le poète commence !Piédestal qu'eût aimé‖ Bélénus ou Mithra !Arche aujourd'hui guerrière,‖ un jour religieuse !Rêve en pierre ébauché !‖ porte prodigieuseD'un palais de géants‖ qu'on se figurera !

Quand d'un lierre poudreux‖ je couvre tes sculptures,Lorsque je vois, au fond‖ des époques futures,La liste des héros‖ sur ton mur constelléReluire et rayonner,‖ malgré les destinées,À travers les rameaux‖ des profondes années,Comme à travers un bois‖ brille un ciel étoilé ;

Quand ma pensée ainsi,‖ vieillissant ton attique,Te fait de l'avenir‖ un passé magnifique,Alors sous ta grandeur‖ je me courbe effrayé,J'admire, et, fils pieux,‖ passant que l'art anime,Je ne regrette rien‖ devant ton mur sublimeQue Phidias absent‖ et mon père oublié !

2 février 1837.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
36(aabccb) 4(ababcccdeeed) 10(abab) 4(ababccdeed) 1(abba) 1(aa) 48((aa))
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (317 de 12, 105 de 8, 24 de 6)· profil 6, 8, 6+6
Strophes
36 sizains, 11 quatrains, 4 douzains, 4 dizains, 3 distiquess, 1 distique
Mots à la rime
a dorée / démesurée féminine, classiqueb serein / d'airain masculine, classiquec abîme / sublime féminine, classiquea l'histoire / gloire féminine, classiqueb inouï / ébloui masculine, classiquec commence / immense féminine, classiquea superbe / l'herbe féminine, classiqueb triomphant / éléphant masculine, classiquec vagabonde / abonde féminine, classiquea chose / apothéose féminine, classiqueb l'apporteront / front masculine, classiquec d'années / ruinées féminine, classiquea fière / pierre féminine, classiqueb fûts / confus masculine, classiquec s'élance / silence féminine, classiquea achève / rêve féminine, classiqueb remords / morts masculine, classiquec pavée / soulevée féminine, classiquea arbre / marbre féminine, classiqueb mur / mûr masculine, classiquec s'efface / face féminine, classiquea portes / mortes féminine, classiqueb fossés / assez masculine, classiquec révolte / l'archivolte féminine, classiquea neuves / veuves féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquec sombre / l'ombre féminine, classiquea église / idéalise féminine, classiqueb hauteur / sculpteur masculine, classiquec revêtues / statues féminine, classiquea nombre / d'ombre féminine, classiqueb Cyrus / disparus masculine, classiquec décharnées / années féminine, classiquea mère / éphémère féminine, classiqueb solennel / éternel masculine, classiquec étoile / voile / toile féminine, classiqued nations / générations masculine, classiquee obsédée / inondée / l'idée féminine, classiquea l'ouvrage / sage féminine, classiqueb clameurs / mœurs masculine, classiquec pêle-mêle / renouvelle / universelle féminine, classiqued humains / mains masculine, classiquee blêmes / diadèmes / systèmes féminine, classiquea croire / gloire féminine, classiqueb encensoirs / soirs masculine, classiquec glaive / rêve / relève féminine, classiqued cieux / dieux masculine, classiquee Romes / sommes / hommes féminine, classiquea enveloppe / Europe féminine, classiqueb jour / tambour masculine, classiquec dorme / difforme / énorme féminine, classiqued forêt / tairait masculine, classiquee gronde / profonde / monde féminine, classiquea aurores / sonores féminine, classiqueb couchés / penchés masculine, classiquea obstruée / nuée féminine, classiqueb eaux / oiseaux masculine, classiquea l'ombre / nombre féminine, classiqueb troublé / étoilé masculine, classiquea ouvrière / poussière féminine, classiqueb réservés / pavés masculine, classiquea tortueuses / tumultueuses féminine, classiqueb d'orgueil / l'œil masculine, classiquea campagne / Charlemagne féminine, classiqueb panthéon / Napoléon masculine, classiquea sublime / cime féminine, classiqueb foi / moi masculine, classiquea vieille / pareille féminine, classiqueb accru / disparu masculine, classiquea rassemblent / ressemblent féminine, classiqueb fois / croix masculine, classiquea France / commence féminine, classiqueb ouvert / Champaubert masculine, classiquea complète / reflète féminine, classiqueb jamais / sommets masculine, classiquec Rome / homme féminine, classiquea poète / inquiète féminine, classiqueb mort / dort masculine, classiquec rêve / lève féminine, classiquea vulgaire / guerre féminine, classiqueb pieds / voyez masculine, classiquec animée / armée féminine, classiquea batailles / écailles féminine, classiqueb tours / tambours masculine, classiquec tranquille / ville féminine, classiquea capitaines / lointaines féminine, classiqueb char / César masculine, classiquec défendre / d'Alexandre féminine, classiquea fonte / remonte féminine, classiqueb garnisons / maisons masculine, classiquec accrue / charrue féminine, classiquea taciturne / urne féminine, classiqueb cœur / vainqueur masculine, classiquec histoire / gloire féminine, classiquea antique / portique féminine, classiqueb lambeaux / beaux masculine, classiquec lierre / familière féminine, classiquea choses / métamorphoses féminine, classiqueb vanté / beauté masculine, classiquec révère / sévère féminine, classiqued chevet / revêt masculine, classiquee rouille / dépouille féminine, classiquea ride / aride féminine, classiqueb indigent / intelligent masculine, classiquec l'œuvre / couleuvre féminine, classiqued granit / nid masculine, classiquee gothique / antique féminine, classiquea accueille / chèvrefeuille féminine, classiqueb d'ossements / charmants masculine, classiquec farouches / bouches féminine, classiquea nue / avenue féminine, classiqueb désert / sert masculine, classiquec héraldique / pudique féminine, classiqued nombril / d'avril masculine, classiquea demeure / heure féminine, classiqueb ruinés / inclinés masculine, classiquec affaissée / pensée féminine, classiqued dormant / tristement masculine, classiquee voûte / goutte féminine, classiquea l'histoire / noire féminine, classiqueb secret / reparaît masculine, classiquea absorbé / tombé masculine, classiqueb foule / croule féminine, classiquec deuil / l'orgueil masculine, classiquea Parthénon / canon masculine, classiqueb mutilées / propylées féminine, classiquec main / humain masculine, classiquea serpentant / éclatant masculine, classiqueb torse / écorce féminine, classiquec souverain / d'airain masculine, classiquea hiboux / bambous masculine, classiqueb chauve / fauve féminine, classiquec mystérieux / yeux masculine, classiquea verts / couverts masculine, classiqueb bouge / rouge féminine, classiquec vermeil / soleil masculine, classiquea gravement / normand masculine, classiqueb tombes / colombes féminine, classiquec couvés / pavés masculine, classiquea fierté / souffleté masculine, classiqueb assise / Cambyse féminine, classiquec enveloppés / frappés masculine, classiquea affront / front masculine, classiquea pudique / véridique féminine, classiqueb profané / couronné masculine, classiquec nue féminine, classiquea seigles / d'aigles féminine, classiqueb tronc / passeront masculine, classiquec phare / fanfare féminine, classiquea honte / monte féminine, classiqueb noirceur / sœur masculine, classiquec seules / aïeules féminine, classiquea base / s’extravase féminine, classiqueb hasardeux / hideux masculine, classiquec racine / ruine féminine, classiquea enfouies / inouïes féminine, classiqueb versé / usé masculine, classiquec nature / architecture féminine, classiquea visite / parasite féminine, classiqueb brisé / passé masculine, classiquec fauve / alcôve féminine, classiquea descendre / cendre féminine, classiqueb allons / sillons masculine, classiquec colline / orpheline féminine, classiqued silencieux / yeux masculine, classiquee tombées / scarabées féminine, classiquef ciel / réel masculine, classiqueg l'étoile / voile féminine, classiqueh noyés / pieds masculine, classiquei nocturne / l'urne féminine, classiquej gazon / l'horizon masculine, classiquek choses / éclose féminine, classiquel luit / bruit masculine, classiquem indécises / assises féminine, classiquen eaux / roseaux masculine, classiqueo suprême / lui-même féminine, classiquep touffus / confus masculine, classiqueq plaine / pleine féminine, classiquer dieu / milieu masculine, classiques l'écume / brume féminine, non classiquea fonts / profond masculine, classiqueb histoire / mémoire féminine, classiquec cours / jours masculine, classiqued gloire / victoire féminine, classiquea minuit / détruit masculine, classiqueb l'heure / pleure féminine, classiquec chemin / humain masculine, classiqued Rome / l'homme féminine, classiquee bruit / nuit masculine, non classiquef plaine / haleine féminine, classiqueg jaillir / tressaillir masculine, classiqueh pierre / paupière féminine, classiquei miraculeux / fabuleux masculine, classiquej sommes / homme féminine, classiquek endormi / demi masculine, classiquel prunelles / éternelles féminine, classiquem clartés / sculptés masculine, classiquen hautaine / chêne féminine, classiqueo tout / Debout masculine, classiquep onze / bronze féminine, classiqueq granit / hennit masculine, classiquer roule / foule féminine, non classiques clairons / escadrons masculine, classiquet ébranlées / ciselées féminine, classiquev s'effare / fanfare féminine, classiquew répondront / front masculine, classiquex vallée / mêlée féminine, classiquey labarum / Deum masculine, classiquea immense / commence féminine, classiqueb Mithra / figurera masculine, classiquec religieuse / prodigieuse féminine, classiquea sculptures / futures féminine, classiqueb constellé / étoilé masculine, classiquec destinées / années féminine, classiquea attique / magnifique féminine, classiqueb effrayé / oublié masculine, classiquec anime / sublime féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

446 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation poesies.net· Sources