Les voix intérieures, 1837
XIX. À un riche
Jeune homme ! je te plains ;‖ et cependant j'admireTon grand parc enchanté‖ qui semble nous sourire,Qui fait, vu de ton seuil,‖ le tour de l'horizon,Grave ou joyeux suivant‖ le jour et la saison,Coupé d'herbe et d'eau vive,‖ et remplissant huit lieuesDe ses vagues massifs‖ et de ses ombres bleues.J'admire ton domaine,‖ et pourtant je te plains !Car dans ces bois touffus‖ de tant de grandeur pleins,Où le printemps épanche‖ un faste sans mesure,Quelle plus misérable‖ et plus pauvre masureQu'un homme usé, flétri,‖ mort pour l'illusion,Riche et sans volupté,‖ jeune et sans passion,Dont le cœur délabré,‖ dans ses recoins livides,N'a plus qu'un triste amas‖ d'anciennes coupes vides,Vases brisés qui n'ont‖ rien gardé que l'ennui,Et d'où l'amour, la joie‖ et la candeur ont fui !
Oui, tu me fais pitié,‖ toi qui crois faire envie !Ce splendide séjour‖ sur ton cœur, sur ta vie,Jette une ombre ironique,‖ et rit en écrasantTon front terne et chétif‖ d'un cadre éblouissant.
Dis-moi, crois-tu, vraiment‖ posséder ce royaumeD'ombre et de fleurs, où l'arbre‖ arrondi comme un dôme,L'étang, lame d'argent‖ que le couchant fait d'or,L'allée entrant au bois‖ comme un noir corridor,Et là, sur la forêt,‖ ce mont qu'une tour garde,Font un groupe si beau‖ pour l'âme qui regarde !Lieu sacré pour qui sait‖ dans l'immense univers,Dans les prés, dans les eaux‖ et dans les vallons verts,Retrouver les profils‖ de la face éternelleDont le visage humain‖ n'est qu'une ombre charnelle !
Que fais-tu donc ici ?‖ Jamais on ne te voit,Quand le matin blanchit‖ l'angle ardoisé du toit,Sortir, songer, cueillir‖ la fleur, coupe iriséeQue la plante à l'oiseau‖ tend pleine de rosée,Et parfois t'arrêter,‖ laissant pendre à ta mainUn livre interrompu,‖ debout sur le chemin,Quand le bruit du vent coupe‖ en strophes incertainesCette longue chanson‖ qui coule des fontaines.
Jamais tu n'as suivi‖ de sommets en sommetsLa ligne des coteaux‖ qui fait rêve ; jamaisTu n’as joui de voir, sur l’eau qui le reflète,Quelque saule noueux‖ tordu comme un athlète.Jamais, sévère esprit‖ au mystère attaché,Tu n'as questionné‖ le vieux orme penchéQui regarde à ses pieds toute la plaine vivreComme un sage qui rêve‖ attentif à son livre.
L'été, lorsque le jour‖ est par midi frappé,Lorsque la lassitude‖ a tout enveloppé,À l'heure où l'andalouse‖ et l'oiseau font la sieste,Jamais le faon peureux,‖ tapi dans l'antre agreste,Ne te vois, à pas lents,‖ loin de l'homme importun,Grave, et comme ayant peur‖ de réveiller quelqu'un,Errer dans les forêts‖ ténébreuses et doucesOù le silence dort‖ sur le velours des mousses.
Que te fais tout cela ?‖ Les nuages des cieux,La verdure et l'azur‖ sont l'ennui de tes yeux.Tu n'est pas de ces fous‖ qui vont, et qui s'en vantent,Tendant partout l'oreille‖ aux voix qui partout chantent,Rendant grâce au Seigneur‖ d'avoir fait le printemps,Qui ramassent un nid,‖ ou contemplent longtempsQuelque noir champignon,‖ monstre étrange de l'herbe.Toi, comme un sac d'argent,‖ tu vois passer la gerbe.Ta futaie, en avril,‖ sous ses bras plus nombreuxA l'air de réclamer‖ bien des pas amoureux,Bien des cœurs soupirants,‖ bien des têtes pensives ;
Toi qui jouis aussi‖ sous ses branches massives,Tu songes, calculant‖ le taillis qui s'accroît,Que Paris, ce vieillard‖ qui, l'hiver, a si froid,Attend, sous ses vieux quais‖ percés de rampes neuves,Ces longs serpents de bois‖ qui descendent les fleuves !Ton regard voit, tandis‖ que ton œil flotte au loin,Les blés d'or en farine‖ et la prairie en foin ;Pour toi le laboureur‖ est un rustre qu'on paie ;Pour toi toute fumée‖ ondulant, noire ou gaie,Sur le clair paysage,‖ est un foyer impurOù l'on cuit quelque viande‖ à l'angle d'un vieux mur.Quand le soir tend le ciel‖ de ses moires ardentesAu dos d'un fort cheval‖ assis, jambes pendantes,Quand les bouviers hâlés,‖ de leur bras vigoureuxPique tes bœufs géants‖ qui par le chemin creuxSe hâtent pêle-mêle‖ et s'en vont à la crèche,Toi, devant ce tableau‖ tu rêves à la brècheQu'il faudra réparer,‖ en vendant tes silos,Dans ta rente qui tremble‖ aux pas de don Carlos !
Au crépuscule, après‖ un long jour monotone,Tu t'enferme chez toi.‖ Les tièdes nuits d'automneVersent leur chaste haleine‖ aux coteaux veloutés.Tu n'en sais rien. D'ailleurs,‖ qu'importe ! À tes côtés,Belles, leur bruns cheveux‖ appliqués sur les tempes,Fronts roses empourprés‖ par le reflet des lampes,Des femmes aux yeux purs‖ sont assises, formantUn cercle frais qui borde‖ et cause doucement ;Toutes, dans leurs discours‖ où rien n'ose apparaître,Cachant leurs vœux, leur âme‖ et leur cœur que peut-êtreEmbaume un vague amour,‖ fleur qu'on ne cueille pas,Parfum qu'on sentirait‖ en se baissant tout bas.Tu n'en sais rien. Tu fais,‖ parmi ces élégies,Tomber ton froid sourire,‖ où, sous quatre bougies,D'autres hommes et toi,‖ dans un coin attablésAutour d'un tapis vert,‖ bruyants, vous querellezLes caprices du whist,‖ du brelan ou de l'hombre.La fenêtre est pourtant‖ pleine de lune et d'ombre !
O risible insensé !‖ vraiment, je te le dis,Cette terre, ces prés,‖ ces vallons arrondis,Nids de feuilles et d'herbe‖ où jasent les villages,Ces blés où les moineaux‖ ont leurs joyeux pillages,Ces champs qui, l'hiver même,‖ ont d'austères appas,Ne t'appartiennent point :‖ tu ne les comprends pas.
Vois-tu, tous les passants,‖ les enfants, les poètes,Sur qui ton bois répand‖ ses ombres inquiètes,Le pauvre jeune peintre‖ épris de ciel et d'air,L'amant plein d'un seul nom,‖ le sage au cœur amer,Qui viennent rafraîchir‖ dans cette solitude,Hélas ! l'un son amour‖ et l'autre son étude,Tous ceux qui, savourant‖ la beauté de ce lieu,Aiment, en quittant l'homme,‖ à s'approcher de Dieu,Et qui, laissant ici‖ le bruit vague et moroseDes troubles de leur âme,‖ y prennent quelque choseDe l'immense repos‖ de la création,Tous ces hommes, sans or‖ et sans ambition,Et dont le pied poudreux‖ ou tout mouillé par l'herbeTe fait rire emporté‖ par ton landau superbe,Sont dans ce parc touffu,‖ que tu crois sous ta loi,Plus riches, plus chez eux,‖ plus les maîtres que toi,Quoique de leur forêt‖ que ta main grille et mureTu puisses couper l'ombre‖ et vendre le murmure !
Pour eux rien n'est stérile‖ en ces asiles frais.Pour qui les sait cueillir‖ tout a des dons secrets.De partout sort un flot‖ de sagesse abondante.L'esprit qu'a déserté‖ la passion grondante,Médite à l'arbre mort,‖ aux débris du vieux pont.Tout objet dont le bois‖ se compose répondÀ quelque objet pareil‖ dans la forêt de l'âme.Un feu de pâtre éteint‖ parle à l'amour en flamme.Tout donne des conseils‖ au penseur, jeune ou vieux.On se pique aux chardons‖ ainsi qu'aux envieux ;La feuille invite à croître ;‖ et l'onde, en coulant vite,Avertit qu'on se hâte‖ et que l'heure nous quitte.Pour eux rien n'est muet,‖ rien n'est froid, rien n'est mort.Un peu de plume en sang‖ leur éveille un remord ;Les sources sont des pleurs ;‖ la fleur qui boit aux fleuves,Leur dit : Souvenez-vous,‖ ô pauvres âmes veuves !
Pour eux l'antre profond‖ cache un songe étoilé ;Et la nuit, sous l'azur‖ d'un beau ciel constellé,L'arbre sur ses rameaux,‖ comme à travers ses branches,Leur montre l'astre d'or‖ et les colombes blanches,Choses douces aux cœurs‖ par le malheur ployés,Car l'oiseau dit : Aimez !‖ et l'étoile : Croyez !
Voilà ce que chez toi‖ verse aux âmes souffrantesLa chaste obscurité‖ des branches murmurantes !Mais toi, qu'en fais tu ? dis.‖ — Tous les ans, en flots d'or,Ce murmure, cette ombre,‖ ineffable trésor,Ces bruits de vent qui joue‖ et d'arbre qui tressaille,Vont s'enfouir au fond‖ de ton coffre qui bâille ;Et tu changes ces bois‖ où l'amour s'enivra,Toute cette nature,‖ en loge à l'opéra !
Encor si la musique‖ arrivait à ton âme !Mais entre l'art et toi‖ l'or met son mur infâme.L'esprit qui comprend l'art‖ comprend le reste aussi.Tu vas donc dormir là !‖ sans te douter qu'ainsiQue tous ces verts trésors‖ que dévore ta bourse,Gluck est une forêt‖ et Mozart une source.
Tu dors ; et quand parfois‖ la mode, en souriant,Te dit : Admire, riche !‖ alors, joyeux, criant,Tu surgis, demandant‖ comment l'auteur se nomme,Pourvu que toutefois‖ la muse soit un homme !Car tu te roidiras‖ dans ton étrange orgueilSi l'on t'apporte, un soir,‖ quelque musique en deuil,Urne que la pensée‖ a chauffée à sa flamme,Beau vase où s'est versé‖ tout le cœur d'une femme.
O seigneur malvenu‖ de ce superbe lieu !Caillou vil incrusté‖ dans ces rubis en feu !Maître pour qui ces champs‖ sont pleins de sourdes haines !Gui parasite enflé‖ de la sève des chênes !Pauvre riche ! — Vis donc,‖ puisque cela pour toiC'est vivre. Vis sans cœur,‖ sans pensée et sans foi.Vis pour l'or, chose vile,‖ et l'orgueil, chose vaine.Végète, toi qui n'as‖ que du sang dans la veine,
Toi qui ne sens pas Dieu‖ frémir dans le roseau,Regarder dans l'aurore‖ et chanter dans l'oiseau !
Car, — et bien que tu sois‖ celui qui rit aux bellesEt, le soir, se récrie‖ aux romances nouvelles, —Dans les coteaux penchants‖ où fument les hameaux,Près des lacs, près des fleurs,‖ sous les larges rameaux,Dans tes propres jardins,‖ tu vas aussi stupide,Aussi peu clairvoyant‖ dans ton instinct cupide,Aussi sourd à la vie‖ à l'harmonie, aux voix,Qu'un loup sauvage errant‖ au milieu des grands bois !
22 mai 1837.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 94((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a j'admire / sourire féminine, classiqueb l'horizon / saison masculine, classiquec lieues / bleues féminine, classiqued plains / pleins masculine, classiquee mesure / masure féminine, classiquef l'illusion / passion masculine, classiqueg livides / vides féminine, classiqueh l'ennui / fui masculine, classiquea envie / vie féminine, classiqueb écrasant / éblouissant masculine, classiquea royaume / dôme féminine, classiqueb d'or / corridor masculine, classiquec garde / regarde féminine, classiqued univers / verts masculine, classiquee éternelle / charnelle féminine, classiquea voit / toit masculine, classiqueb irisée / rosée féminine, classiquec main / chemin masculine, classiqued incertaines / fontaines féminine, classiquea sommets / jamais masculine, classiqueb reflète / athlète féminine, classiquec attaché / penché masculine, classiqued vivre / livre féminine, classiquea frappé / enveloppé masculine, classiqueb sieste / agreste féminine, classiquec importun / quelqu'un masculine, classiqued douces / mousses féminine, classiquea cieux / yeux masculine, classiqueb vantent / chantent féminine, classiquec printemps / longtemps masculine, classiqued l'herbe / gerbe féminine, classiquee nombreux / amoureux masculine, classiquef pensives / massives féminine, classiqueb s'accroît / froid masculine, classiquec neuves / fleuves féminine, classiqued loin / foin masculine, classiquee paie / gaie féminine, classiquef impur / mur masculine, classiqueg ardentes / pendantes féminine, classiqueh vigoureux / creux masculine, classiquei crèche / brèche féminine, classiquej silos / Carlos masculine, classiquea monotone / d'automne féminine, classiqueb veloutés / côtés masculine, classiquec tempes / lampes féminine, classiqued formant / doucement masculine, classiquee apparaître / peut-être féminine, classiquef pas / bas masculine, classiqueg élégies / bougies féminine, classiqueh attablés / querellez masculine, classiquei l'hombre / d'ombre féminine, classiquea dis / arrondis masculine, classiqueb villages / pillages féminine, classiquec appas / pas masculine, classiquea poètes / inquiètes féminine, classiqueb d'air / amer masculine, classiquec solitude / étude féminine, classiqued lieu / Dieu masculine, classiquee morose / chose féminine, classiquef création / ambition masculine, classiqueg l'herbe / superbe féminine, classiqueh loi / toi masculine, classiquei mure / murmure féminine, classiquea frais / secrets masculine, classiqueb abondante / grondante féminine, classiquec pont / répond masculine, classiqued l'âme / flamme féminine, classiquee vieux / envieux masculine, classiquef vite / quitte féminine, classiqueg mort / remord masculine, classiqueh fleuves / veuves féminine, classiquea étoilé / constellé masculine, classiqueb branches / blanches féminine, classiquec ployés / Croyez masculine, classiquea souffrantes / murmurantes féminine, classiqueb d'or / trésor masculine, classiquec tressaille / bâille féminine, classiqued s'enivra / l'opéra masculine, classiquea âme / infâme féminine, classiqueb aussi / qu'ainsi masculine, classiquec bourse / source féminine, classiquea souriant / criant masculine, classiqueb nomme / homme féminine, classiquec orgueil / deuil masculine, classiqued flamme / femme féminine, classiquea lieu / feu masculine, classiqueb haines / chênes féminine, classiquec toi / foi masculine, classiqued vaine / veine féminine, classiquea roseau / l'oiseau masculine, classiquea belles / nouvelles féminine, classiqueb hameaux / rameaux masculine, classiquec stupide / cupide féminine, classiqued voix / bois masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
188 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation poesies.net· Sources