Odes et ballades, 1826· Odes· Livre troisième 1824-1828
ODE SEPTIÈME. À la colonne de la place Vendôme
Parva magnis.
I
Ô monument vengeur !‖ trophée indélébile !Bronze qui, tournoyant‖ sur ta base immobile,Sembles porter au ciel‖ ta gloire et ton néant ;Et, de tout ce qu'a fait‖ une main colossale,Seul es resté debout ;‖ — ruine triomphaleDe l'édifice du géant !
Débris du Grand Empire‖ et de la Grande Armée,Colonne, d'où si haut‖ parle la renommée !Je t'aime : l'étranger‖ t'admire avec effroi.J'aime tes vieux héros,‖ sculptés par la Victoire,Et tous ces fantômes de gloireQui se pressent autour de toi.
J'aime à voir sur tes flancs,‖ colonne étincelante,Revivre ces soldats‖ qu'en leur onde sanglanteOnt roulés le Danube,‖ et le Rhin, et le Pô !Tu mets comme un guerrier‖ le pied sur ta conquête.J'aime ton piédestal‖ d'armures, et ta têteDont le panache est un drapeau !
Au bronze de Henri‖ mon orgueil te marie.J'aime à vous voir tous deux,‖ honneur de la patrie,Immortels, dominant‖ nos troubles passagers,Sortir, signes jumeaux‖ d'amour et de colère,Lui, de l'épargne populaire,Toi, des arsenaux étrangers !
Que de fois, tu le sais,‖ quand la nuit sous ses voilesFait fuir la blanche lune‖ ou trembler les étoiles,Je viens, triste, évoquer‖ tes fastes devant moi ;Et, d'un œil enflammé‖ dévorant ton histoire,Prendre, convive obscur,‖ ma part de tant de gloire,Comme un pâtre au banquet d'un Roi !
Que de fois j'ai cru voir,‖ ô Colonne française,Ton airain ennemi‖ rugir dans la fournaise !Que de fois, ranimant‖ tes combattants épars,Heurtant sur tes parois‖ leurs armes dérouillées,J'ai ressuscité ces mêléesQui t'assiègent de toutes parts !
Jamais, ô monument,‖ même ivres de leur nombre,Les étrangers sans peur‖ n'ont passé sous ton ombre.Leurs pas n'ébranlent point‖ ton bronze souverain.Quand le sort une fois‖ les poussa vers nos rives,Ils n'osaient étaler‖ leurs parades oisivesDevant tes batailles d'airain !
II
Mais quoi ! n'entends-je point,‖ avec de sourds murmures,De ta base à ton front‖ bruire les armures ?Colonne ! il m'a semblé‖ qu'éblouissant mes yeux,Tes bataillons cuivrés‖ cherchaient à redescendre…Que tes demi-dieux, noirs‖ d'une héroïque cendre,Interrompaient soudain‖ leur marche vers les cieux !
Leur voix mêlait des noms‖ à leur vieille devise :« TARENTE, REGGIO,‖ DALMATIE et TRÉVISE ! »Et leurs aigles, sortant‖ de leur puissant sommeil,Suivaient d'un bec ardent‖ cette aigle à double tête,Dont l'œil, ami de l'ombre‖ où son essor s'arrête,Se baisse à leur regard,‖ comme aux feux du soleil !
Qu'est-ce donc ? — Et pourquoi,‖ bronze envié de Rome,Vois-je tes légions‖ frémir comme un seul homme ?Quel impossible outrage‖ à ta hauteur atteint ?Qui donc a réveillé‖ ces ombres immortelles,Ces aigles qui, battant‖ ta base de leurs ailes,Dans leur ongle captif‖ pressent leur foudre éteint ?
III
Je comprends : — l'étranger,‖ qui nous croit sans mémoire,Veut, feuillet par feuillet,‖ déchirer notre histoire,Écrite avec du sang,‖ à la pointe du fer. —Ose-t-il, imprudent !‖ heurter tant de trophées ?De ce bronze, forgé‖ de foudres étouffées,Chaque étincelle est un éclair !
Est-ce Napoléon‖ qu'il frappe en notre armée ?Veut-il, de cette gloire‖ en tant de lieux semée,Disputer l'héritage‖ à nos vieux généraux ?Pour un fardeau pareil‖ il a la main débile :L'empire d'Alexandre‖ et les armes d'AchilleNe se partagent qu'aux héros.
Mais non : l'Autrichien,‖ dans sa fierté qu'il dompte,Est content si leurs noms‖ ne disent que sa honte.Il fait de sa défaite‖ un titre à nos guerriers,Et, craignant des vainqueurs‖ moins que des feudataires,Il pardonne aux fleurons‖ de nos ducs militaires,Si ce ne sont que des lauriers.
Bronze ! Il n'a donc jamais,‖ fier pour une victoire,Subi de tes splendeurs‖ l'aspect expiatoire ?D'où vient tant de courage‖ à cet audacieux ?Croit-il impunément‖ toucher à nos annales ?Et comment donc lit-il‖ ces pages triomphalesQue tu déroules dans les cieux ?
Est-ce un langage obscur‖ à ses regards timides ?Eh ! qu'il s'en fasse instruire‖ au pied des Pyramides,À Vienne, au vieux Kremlin,‖ au morne Escurial !Qu'il en parle à ces Rois,‖ cour dorée et nombreuse,Qui naguère peuplait‖ d'une tente poudreuseLe vestibule impérial !
IV
À quoi pense-t-il donc,‖ l'étranger qui nous brave ?N'avions-nous pas hier‖ l'Europe pour esclave ?Nous, subir de son joug‖ l'indigne talion !Non ! au champ du combat‖ nous pouvons reparaître.On nous a mutilés ;‖ mais le temps a peut-êtreFait croître l'ongle du lion.
De quel droit viennent-ils‖ découronner nos gloires ?Les Bourbons ont toujours‖ adopté des victoires.Nos rois t'ont défendu‖ d'un ennemi tremblant,Ô trophée ! à leurs pieds‖ tes palmes se déposent ;Et si tes quatre aigles reposent,C'est à l'ombre du drapeau blanc.
Quoi ! le globe est ému‖ de volcans électriques ;Derrière l'océan‖ grondent les Amériques ;Stamboul rugit ; Hellé‖ remonte aux jours anciens ;Lisbonne se débat‖ aux mains de l'Angleterre…Seul, le vieux peuple franc‖ s'indigne que la terreTremble à d'autres pas que les siens !
Prenez garde, étrangers :‖ — nous ne savons que faire !La paix nous berce en vain‖ dans son oisive sphère,L'arène de la guerre‖ a pour nous tant d'attrait !Nous froissons dans nos mains,‖ hélas ! inoccupées,Des lyres, à défaut d'épées !Nous chantons, comme on combattrait !
Prenez garde ! — La France,‖ où grandit un autre âge,N'est pas si morte encor‖ qu'elle souffre un outrage !Les partis pour un temps‖ voileront leur tableau.Contre une injure, ici,‖ tout s'unit, tout se lève,Tout s'arme, et la Vendée‖ aiguisera son glaiveSur la pierre de Waterloo.
Vous dérobez des noms !‖ — Quoi donc ! faut-il qu'on ailleLever sur tous vos champs‖ des titres de bataille ?Faut-il, quittant ces noms‖ par la valeur trouvés,Pour nos gloires, chez vous,‖ chercher d'autres baptêmes ?Sur l'airain de vos canons mêmesNe sont-ils point assez gravés ?
L'étranger briserait‖ le blason de la France !On verrait, enhardi‖ par notre indifférence,Sur nos fiers écussons‖ tomber son vil marteau !Ah !… comme ce Romain‖ qui remuait la terre,Vous portez, ô Français !‖ et la paix et la guerreDans le pli de votre manteau.
Votre aile en un moment‖ touche, à sa fantaisie,L'Afrique par Cadix‖ et par Moscou l'Asie.Vous chassez en courant‖ Anglais, Russes, Germains ;Les tours croulent devant‖ vos trompettes fatales ;Et de toutes les capitalesVos drapeaux savent les chemins.
Quand leur destin se pèse‖ avec vos destinées,Toutes les nations‖ s'inclinent détrônées.La gloire pour vos noms‖ n'a point assez de bruit.Sans cesse autour de vous‖ les états se déplacent.Quand votre astre paraît,‖ tous les autres s'effacent ;Quand vous marchez, l'univers suit !
Que l'Autriche en rampant‖ de nœuds vous environne,Les deux géants de France‖ ont foulé sa couronne !L'histoire, qui des temps‖ ouvre le Panthéon,Montre empreints aux deux fronts‖ du vautour d'AllemagneLa sandale de Charlemagne,L'éperon de Napoléon.
Allez ! — Vous n'avez plus‖ l'aigle qui de son aireSur tous les fronts trop hauts‖ portait votre tonnerre ;Mais il vous reste encor‖ l'oriflamme et les lys.Mais c'est le Coq gaulois‖ qui réveille le monde ;Et son cri peut promettre‖ à votre nuit profondeL'aube du soleil d'Austerlitz !
V
C'est moi qui me tairais !‖ Moi qu'enivrait naguèreMon nom saxon, mêlé‖ parmi des cris de guerre !Moi, qui suivais le vol‖ d'un drapeau triomphant !Qui, joignant aux clairons‖ ma voix entrecoupée,Eus pour premier hochet‖ le nœud d'or d'une épée !Moi, qui fus un soldat‖ quand j'étais un enfant !
Non, Frères ! non, Français‖ de cet âge d'attente !Nous avons tous grandi‖ sur le seuil de la tente.Condamnés à la paix,‖ aiglons bannis des cieux,Sachons du moins, veillant‖ aux gloires paternelles,Garder de tout affront,‖ jalouses sentinelles,Les armures de nos aïeux !
Février 1827.
Versification
- Forme
- 28 sizains (sizains)
- Rimes
- 28(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (136 de 12, 32 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 28 sizains
- Mots à la rime
- a indélébile / immobile féminine, classiqueb néant / géant masculine, classiquec colossale / triomphale féminine, classiquea Armée / renommée féminine, classiqueb effroi / toi masculine, classiquec Victoire / gloire féminine, classiquea étincelante / sanglante féminine, classiqueb Pô / drapeau masculine, classiquec conquête / tête féminine, classiquea marie / patrie féminine, classiqueb passagers / étrangers masculine, classiquec colère / populaire féminine, classiquea voiles / étoiles féminine, classiqueb moi / Roi masculine, classiquec histoire / gloire féminine, classiquea française / fournaise féminine, classiqueb épars / parts masculine, classiquec dérouillées / mêlées féminine, classiquea nombre / ombre féminine, classiqueb souverain / d'airain masculine, classiquec rives / oisives féminine, classiquea murmures / armures féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquec redescendre / cendre féminine, classiquea devise / TRÉVISE féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquec tête / s'arrête féminine, classiquea Rome / homme féminine, classiqueb atteint / éteint masculine, classiquec immortelles / ailes féminine, classiquea mémoire / histoire féminine, classiqueb fer / éclair masculine, classiquec trophées / étouffées féminine, classiquea armée / semée féminine, classiqueb généraux / héros masculine, classiquec débile / d'Achille féminine, classiquea dompte / honte féminine, classiqueb guerriers / lauriers masculine, classiquec feudataires / militaires féminine, classiquea victoire / expiatoire féminine, classiqueb audacieux / cieux masculine, classiquec annales / triomphales féminine, classiquea timides / Pyramides féminine, classiqueb Escurial / impérial masculine, classiquec nombreuse / poudreuse féminine, classiquea brave / esclave féminine, classiqueb talion / lion masculine, classiquec reparaître / peut-être féminine, classiquea gloires / victoires féminine, classiqueb tremblant / blanc masculine, classiquec déposent / reposent féminine, classiquea électriques / Amériques féminine, classiqueb anciens / siens masculine, classiquec l'Angleterre / terre féminine, classiquea faire / sphère féminine, classiqueb d'attrait / combattrait masculine, classiquec inoccupées / d'épées féminine, classiquea âge / outrage féminine, classiqueb tableau / Waterloo masculine, classiquec lève / glaive féminine, classiquea aille / bataille féminine, classiqueb trouvés / gravés masculine, classiquec baptêmes / mêmes féminine, classiquea France / indifférence féminine, classiqueb marteau / manteau masculine, classiquec terre / guerre féminine, classiquea fantaisie / l'Asie féminine, classiqueb Germains / chemins masculine, classiquec fatales / capitales féminine, classiquea destinées / détrônées féminine, classiqueb bruit / suit masculine, classiquec déplacent / s'effacent féminine, classiquea environne / couronne féminine, classiqueb Panthéon / Napoléon masculine, classiquec d'Allemagne / Charlemagne féminine, classiquea aire / tonnerre féminine, classiqueb lys / d'Austerlitz masculine, classiquec monde / profonde féminine, classiquea naguère / guerre féminine, classiqueb triomphant / enfant masculine, classiquec entrecoupée / épée féminine, classiquea d'attente / tente féminine, classiqueb cieux / aïeux masculine, classiquec paternelles / sentinelles féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
168 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources