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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Odes et ballades, 1826· Odes· Livre deuxième 1822-1823

ODE PREMIÈRE. À mes odes

Victor Hugo· 16 sizains, octosyllabes et alexandrins, 96 vers

Tentanda via est qua me quoque possim.
Tollere humo, victorque virum volitare per ora.VIRGILE.

I

Mes odes, c'est l'instant‖ de déployer vos ailes.Cherchez d'un même essor‖ les voûtes immortelles ;Le moment est propice… Allons !La foudre en grondant vous éclaire,Et la tempête populaireSe livre au vol des aquilons.

Pour qui rêva longtemps‖ le jour du sacrifice,Oui, l'heure où vient l'orage‖ est une heure propice ;Mais moi, sous un ciel calme et pur,Si j'avais, fortuné génie,Dans la lumière et l'harmonieVu flotter vos robes d'azur ;

Si nul profanateur‖ n'eût touché vos offrandes ;Si nul reptile impur‖ sur vos chastes guirlandes,N'eût traîné ses nœuds flétrissants ;Si la terre, à votre passage,N'eût exhalé d'autre nuageQue la vapeur d'un doux encens ;

J'aurais béni la muse‖ et chanté ma victoire.J'aurais dit au poète,‖ élancé vers la gloire :« Ô ruisseau ! qui cherches les mers,Coule vers l'océan du mondeSans craindre d'y mêler ton onde ;Car ses flots ne sont pas amers. »

II

Heureux qui de l'oubli‖ ne fuit point les ténèbres !Heureux qui ne sait pas‖ combien d'échos funèbresLe bruit d'un nom fait retentir !Et si la gloire est inquiète !Et si la palme du poèteEst une palme de martyr !

Sans craindre le chasseur,‖ l'orage ou le vertige,Heureux l'oiseau qui plane‖ et l'oiseau qui voltige !Heureux qui ne veut rien tenter !Heureux qui suit ce qu'il doit suivre !Heureux qui ne vit que pour vivre,Qui ne chante que pour chanter !

III

Vous ! ô mes chants, adieu !‖ cherchez votre fumée !Bientôt, sollicitant‖ ma porte refermée,Vous pleurerez, au sein du bruit,Ce temps où, cachés sous des voiles,Vous étiez pareils aux étoilesQui ne brillent que pour la nuit ;

Quand, tour à tour, prenant‖ et rendant la balance,Quelques amis, le soir,‖ vous jugeaient en silence,Poètes, par la lyre émus,Qui fuyaient la ville sonore,Et transplantaient les fleurs d'IsaureDans les jardins d'Académus.

Comme un ange porté‖ sur ses ailes dorées,Vous veniez, murmurant‖ des paroles sacrées ;Pour abattre et pour relever,Vous disiez, dans votre délire,Tout ce que peut chanter la lyre,Tout ce que l'âme peut rêver.

Disputant un prix noble‖ en une sainte arène,Vous laissiez tout l'Olympe‖ aux fils de l'Hippocrène,Rivaux de votre ardent essor ;Ainsi que l'amant d'Atalante,Pour rendre leur course plus lente,Vous leur jetiez les pommes d'or.

On vous voyait, suivis‖ de sylphes et de fées,Liant d'anciens faisceaux‖ à nos jeunes trophées,Chanter les camps et leurs travaux,Ou pousser des cris prophétiques,Ou demander aux temps gothiquesLeurs vieux contes, toujours nouveaux.

Souvent vos luths pieux‖ consolaient les couronnes,Et du haut du trépied‖ vous défendiez les trônes ;Souvent, appuis de l'innocent,Comme un tribut expiatoire,Vous mêliez, pour fléchir l'histoire,Une larme à des flots de sang.

IV

C'en est fait maintenant,‖ pareils aux hirondelles,Partez ; qu'un même but‖ vous retrouve fidèles.Et moi, pourvu qu'en vos combatsDe votre foi nul cœur ne doute,Et qu'une âme en secret écouteCe que vous lui direz tout bas ;

Pourvu, quand sur les flots‖ en vingt courants contrairesL'ouragan chassera‖ vos voiles téméraires,Qu'un seul ami, plaignant mon sort,Vous voyant battus de l'orage,Pose un fanal sur le rivage,S'afflige, et vous souhaite un port ;

D'un œil moins désolé‖ je verrai vos naufrages.Mais le temps presse, allez !‖ rassemblez vos courages.Il faut combattre les méchants.C'est un sceptre aussi que la lyre !Dieu, dont nos âmes sont l'empire,A mis un pouvoir dans les chants.

V

Le poète, inspiré‖ lorsque la terre ignore,Ressemble à ces grands monts‖ que la nouvelle auroreDore avant tous à son réveil,Et qui, longtemps vainqueurs de l'ombre,Gardent jusque dans la nuit sombreLe dernier rayon du soleil.

1823.

Versification

Forme
16 sizains (sizains)
Rimes
16(aabccb)
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (64 de 8, 32 de 12)· profil 8, 6+6
Strophes
16 sizains
Mots à la rime
a ailes / immortelles féminine, classiqueb Allons / aquilons masculine, classiquec éclaire / populaire féminine, classiquea sacrifice / propice féminine, classiqueb pur / d'azur masculine, classiquec génie / l'harmonie féminine, classiquea offrandes / guirlandes féminine, classiqueb flétrissants / encens masculine, classiquec passage / nuage féminine, classiquea victoire / gloire féminine, classiqueb mers / amers masculine, classiquec monde / onde féminine, classiquea ténèbres / funèbres féminine, classiqueb retentir / martyr masculine, classiquec inquiète / poète féminine, classiquea vertige / voltige féminine, classiqueb tenter / chanter masculine, classiquec suivre / vivre féminine, classiquea fumée / refermée féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquec voiles / étoiles féminine, classiquea balance / silence féminine, classiqueb émus / d'Académus masculine, classiquec sonore / d'Isaure féminine, classiquea dorées / sacrées féminine, classiqueb relever / rêver masculine, classiquec délire / lyre féminine, classiquea arène / l'Hippocrène féminine, classiqueb essor / d'or masculine, classiquec d'Atalante / lente féminine, classiquea fées / trophées féminine, classiqueb travaux / nouveaux masculine, classiquec prophétiques / gothiques féminine, classiquea couronnes / trônes féminine, classiqueb l'innocent / sang masculine, équivalentec expiatoire / l'histoire féminine, non classiquea hirondelles / fidèles féminine, classiqueb combats / bas masculine, classiquec doute / écoute féminine, classiquea contraires / téméraires féminine, classiqueb sort / port masculine, classiquec l'orage / rivage féminine, classiquea naufrages / courages féminine, classiqueb méchants / chants masculine, classiquec lyre / l'empire féminine, classiquea ignore / aurore féminine, classiqueb réveil / soleil masculine, classiquec l'ombre / sombre féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources