Odes et ballades, 1826· Odes· Livre deuxième 1822-1823
ODE QUATRIÈME. À mon père
Domestica facta.HORACE.
I
Quoi ! toujours une lyre‖ et jamais une épée !Toujours d'un voile obscur‖ ma vie enveloppée !Point d'arène guerrière‖ à mes pas éperdus !…Mais jeter ma colère‖ en strophes cadencées !Consumer tous mes jours‖ en stériles pensées,Toute mon âme en chants perdus !
Et cependant, livrée‖ aux tyrans qu'elle brave,La Grèce aux rois chrétiens‖ montre sa croix esclave !Et l'Espagne à grands cris‖ appelle nos exploits !Car elle a de l'erreur‖ connu l'ivresse amère ;Et, comme un orphelin‖ qu'on arrache à sa mère,Son vieux trône a perdu‖ l'appui des vieilles lois.
Je rêve quelquefois‖ que je saisis ton glaive,Ô mon père ! et je vais,‖ dans l'ardeur qui m'enlève,Suivre au pays du Cid‖ nos glorieux soldats,Ou faire dire aux fils‖ de Sparte révoltéeQu'un Français, s'il ne put‖ rendre aux Grecs un Tyrtée,Leur sut rendre un Léonidas.
Songes vains ! Mais du moins‖ ne crois pas que ma museAit pour tes compagnons‖ des chants quelle refuse,Mon père ! le poète‖ est fidèle aux guerriers.Des honneurs immortels‖ il revêt la victoire ;Il chante sur leur vie ;‖ et l'amant de la gloireComme toutes les fleurs‖ aime tous les lauriers.
II
Ô français ! des combats‖ la palme vous décore :Courbés sous un tyran,‖ vous étiez grands encore.Ce Chef prodigieux‖ par vous s'est élevé ;Son immortalité‖ sur vos gloires se fonde,Et rien n'effacera‖ des annales du mondeSon nom, par vos glaives gravé.
Ajoutant une page‖ à toutes les histoires,Il attelait des Rois‖ au char de ses victoires.Dieu dans sa droite aveugle‖ avait mis le trépas.L'univers haletait‖ sous son poids formidable ;Comme ce qu'un enfant‖ a tracé sur le sable,Les empires confus‖ s'effaçaient sous ses pas.
Flatté par la fortune,‖ il fut puni par elle.L'imprudent confiait‖ son destin vaste et frêleÀ cet orgueil, toujours‖ sur la terre expié.Où donc, en sa folie,‖ aspirait ta pensée,Malheureux ! qui voulais,‖ dans ta route insensée,Tous les trônes pour marchepied ?
Son jour vint : on le vit,‖ vers la France alarmée,Fuir, traînant après lui‖ comme un lambeau d'armée,Chars, coursiers et soldats,‖ pressés de toutes parts.Tel, en son vol immense‖ atteint du plomb funeste,Le grand aigle, tombant‖ de l'empire céleste,Sème sa trace au loin‖ de son plumage épars.
Qu'il dorme maintenant‖ dans son lit de poussière !On ne voit plus, autour‖ de sa couche guerrière,Vingt courtisans royaux‖ épier son réveil ;L'Europe, si longtemps‖ sous son bras palpitante,Ne compte plus, assise‖ aux portes de sa tente,Les heures de son noir sommeil.
Reprenez, ô Français !‖ votre gloire usurpée.Assez dans tant d'exploits‖ on n'a vu qu'une épée !Assez de la louange‖ il fatigua la voix !Mesurez la hauteur‖ du géant sur la poudre.Quel aigle ne vaincrait,‖ armé de votre foudre ?Et qui ne serait grand,‖ du haut de vos pavois ?
L'étoile de Brennus‖ luit encor sur vos têtes.La Victoire eut toujours‖ des Français à ses fêtes.La paix du monde entier‖ dépend de leur repos.Sur les pas des Moreau,‖ des Condé, des Xaintrailles,Ce peuple glorieux‖ dans les champs de bataillesA toujours usé ses drapeaux.
III
Toi, mon père, ployant‖ ta tente voyageuse,Conte-nous les écueils‖ de ta route orageuse,Le soir, d'un cercle étroit‖ en silence entouré.Si d'opulents trésors‖ ne sont plus ton partage,Va, tes fils sont contents‖ de ton noble héritage :Le plus beau patrimoine‖ est un nom révéré.
Pour moi, puisqu'il faut voir,‖ et mon cœur en murmure,Pendre aux lambris poudreux‖ ta vénérable armure ;Puisque ton étendard‖ dort près de ton foyer,Et que, sous l'humble abri‖ de quelques vieux portiques,Le coursier, qui m'emporte‖ aux luttes poétiques,Laisse rouiller ton char guerrier ;
Lègue à mon luth obscur‖ l'éclat de ton épée ;Et du moins qu'à ma voix,‖ de ta vie occupée,Ce beau souvenir prête‖ un charme solennel.Je dirai tes combats‖ aux muses attentives,Comme un enfant joyeux,‖ parmi ses sœurs craintives,Traîne, débile et fier,‖ le glaive paternel.
1823.
Versification
- Forme
- 14 sizains (sizains)
- Rimes
- 14(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins surtout (77 de 12, 7 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 14 sizains
- Mots à la rime
- a épée / enveloppée féminine, classiqueb éperdus / perdus masculine, classiquec cadencées / pensées féminine, classiquea brave / esclave féminine, classiqueb exploits / lois masculine, classiquec amère / mère féminine, classiquea glaive / m'enlève féminine, classiqueb soldats / Léonidas masculine, classiquec révoltée / Tyrtée féminine, classiquea muse / refuse féminine, classiqueb guerriers / lauriers masculine, classiquec victoire / gloire féminine, classiquea décore / encore féminine, classiqueb élevé / gravé masculine, classiquec fonde / monde féminine, classiquea histoires / victoires féminine, classiqueb trépas / pas masculine, classiquec formidable / sable féminine, classiquea elle / frêle féminine, classiqueb expié / marchepied masculine, non classiquec pensée / insensée féminine, classiquea alarmée / d'armée féminine, classiqueb parts / épars masculine, classiquec funeste / céleste féminine, classiquea poussière / guerrière féminine, classiqueb réveil / sommeil masculine, classiquec palpitante / tente féminine, classiquea usurpée / épée féminine, classiqueb voix / pavois masculine, classiquec poudre / foudre féminine, classiquea têtes / fêtes féminine, classiqueb repos / drapeaux masculine, classiquec Xaintrailles / batailles féminine, classiquea voyageuse / orageuse féminine, classiqueb entouré / révéré masculine, classiquec partage / héritage féminine, classiquea murmure / armure féminine, classiqueb foyer / guerrier masculine, classiquec portiques / poétiques féminine, classiquea épée / occupée féminine, classiqueb solennel / paternel masculine, classiquec attentives / craintives féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources