Odes et ballades, 1826· Odes· Livre quatrième 1819-1827
ODE NEUVIÈME. L’âme
Je ne sais quel destin trouble l’esprit des mortels ;
semblables à des cylindres, ils roulent çà et là,
accablés d’une infinité de maux… Mais prends courage,
la race des hommes est divine ; lorsque, dépouillé
de ton corps, tu t’élèveras dans les régions éthérées,
la mort n’aura plus sur toi de pouvoir, tu seras
un dieu immortel et incorruptible.Vers dorés de Pythagore.
I
Fils du ciel, je fuirai‖ les honneurs de la terre ;Dans mon abaissement‖ je mettrai mon orgueil ;Je suis le roi banni,‖ superbe et solitaire,Qui veut le trône ou le cercueil.Je hais le bruit du monde,‖ et je crains sa poussière.La retraite, paisible et fière,Réclame un cœur indépendant ;Je ne veux point d'esclave,‖ et ne veux point de maître ;Laissez-moi rêver seul‖ au désert de mon être : —J'y cherche le buisson ardent.
Toi, qu'aux douleurs de l'homme‖ un Dieu caché convie,Compagne sous les cieux‖ de l'humble humanité,Passagère immortelle,‖ esclave de la vie,Et reine de l'éternité,Âme ! aux instants heureux‖ comme aux heures funèbres,Rayonne au fond de mes ténèbres,Règne sur mes sens combattus ;Oh ! de ton sceptre d'or‖ romps leur chaîne fatale,Et nuit et jour, pareille‖ à l'antique vestale,Veille au feu sacré des vertus.
Est-ce toi dont le souffle‖ a visité ma lyre,Ma lyre, chaste sœur‖ des harpes de Sion ;Et qui viens dans ma nuit,‖ avec un doux sourire,Comme une belle vision ?Sur mes terrestres fers,‖ ô vierge glorieuse,Pose l'aile mystérieuseQui t'emporte au ciel dévoilé.Viens-tu m'apprendre, écho‖ de la voix infinie,Quelque secret d'amour,‖ de joie ou d'harmonie,Que les anges t'ont révélé ?
II
Vis-tu ces temps d'innocence,Où, quand rien n'était maudit,Dieu, content de sa puissance,Fit le monde et s'applaudit ?Vis-tu, dans ces jours prospères,Du jeune aïeul de nos pèresÈve enchanter le réveil,Et, dans la sainte phalange,Au front du premier archangeLuire le premier soleil ?
Vis-tu, des torrents de l'être,Parmi de brûlants sillons,Les astres, joyeux de naître,S'échapper en tourbillons ;Quand Dieu, dans sa paix féconde,Penché de loin sur le monde,Contemplait ces grands tableaux,Lui, centre commun des âmes,Foyer de toutes les flammes,Océan de tous les flots ?
III
Suivais-tu du Seigneur‖ la marche solennelle,Lorsque l'Esprit porta‖ la parole éternelleDe l'abîme des eaux‖ aux régions du feu ;Au jour où, menaçant‖ la terre virginale,Comme, d'un char léger‖ pressant l'ardent essieu,Un roi vaincu refuse‖ une lutte inégale,Le Chaos éperdu‖ s'enfuyait devant Dieu ?
As-tu vu, loin des cieux,‖ châtiant ses complices,Le Roi du mal, armé‖ du sceptre des supplices,Dans le gouffre où jamais‖ la terreur ne s'endort ?Lieu funèbre, où, pleurant‖ les songes de la terre,Le crime se réveille,‖ enfantant le remord,Et qu'un Dieu visita,‖ revêtu de mystère,Quand d'enfer en enfer‖ il poursuivit la Mort ?
IV
Montre-moi l'Éternel,‖ donnant, comme un royaume,Le temps à l'éphémère‖ et l'espace à l'atome ;Le vide obscur, des nuits‖ tombeau silencieux ;Les foudres se croisant‖ dans leur sphère tonnante,Et la comète rayonnante,Tramant sa chevelure‖ éparse dans les cieux.
Mon esprit sur ton aile,‖ ô puissante compagne,Vole de fleur en fleur,‖ de montagne en montagne,Remonte aux champs d'azur‖ d'où l'homme fut banni,Du secret éternel‖ lève le voile austère ;Car il voit plus loin que la terre ;Ma pensée est un monde‖ errant dans l'infini.
V
Mais la vie, ô mon âme !‖ a des pièges dans l'ombre.Sois le guerrier captif‖ qui garde sa prison,Des feux de l'ennemi‖ compte avec soin le nombre,Et, sous le jour brûlant‖ ainsi qu'en la nuit sombre,Surveille au loin tout l'horizon.
Je ne suis point celui‖ qu'une ardeur vaine enflamme,Qui refuse à son cœur‖ un amour chaste et saint,Porte à Dagon l'encens‖ que Jéhovah réclame,Et, voyageur sans guide,‖ erre autour de son âme,Comme autour d'un cratère éteint.
Il n'ose, offrant à Dieu‖ sa nudité parée,Flétrir les fleurs d'Éden‖ d'un souffle criminel ;Fils banni, qui, tramant‖ sa misère ignorée,Mendie et pleure, assis‖ sur la borne sacréeDe l'héritage paternel.
Et les anges entre eux‖ disent : « Voilà l'impie !Il a bu des faux biens‖ le philtre empoisonneur ;Devant le juste heureux‖ que son crime s'expie ;Dieu rejette son âme !‖ elle s'est assoupieDurant la veille du Seigneur. »
Toi, — puisses-tu bientôt,‖ secouant ma poussière,Retourner radieuse‖ au radieux séjour !Tu remonteras pure‖ à la source première,Et, comme le soleil‖ emporte sa lumière,Tu n'emporteras que l'amour !
VI
Malheureux l'insensé‖ dont la vue asservieNe sent point qu'un esprit‖ s'agite dans la vie !Mortel, il reste sourd‖ à la voix du tombeau ;Sa pensée est sans aile‖ et son cœur est sans flamme ;Car il marche, ignorant son âme,Tel qu'un aveugle errant‖ qui porte un vain flambeau.
Juin 1823.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 5(ababccdeed) 2(aabcbcb) 3(aabccb) 5(abaab)
- Mètre
- Vers de 12, 7 et 8 syllabes (67 de 12, 20 de 7, 20 de 8)· profil 7, 8, 6+6
- Strophes
- 5 dizains, 5 quintils, 3 sizains, 2 septains
- Mots à la rime
- a terre / solitaire féminine, classiqueb orgueil / cercueil masculine, classiquec poussière / fière féminine, classiqued indépendant / ardent masculine, classiquee maître / être féminine, classiquea convie / vie féminine, classiqueb humanité / l'éternité masculine, classiquec funèbres / ténèbres féminine, classiqued combattus / vertus masculine, classiquee fatale / vestale féminine, classiquea lyre / sourire féminine, classiqueb Sion / vision masculine, classiquec glorieuse / mystérieuse féminine, classiqued dévoilé / révélé masculine, classiquee infinie / d'harmonie féminine, classiquea d'innocence / puissance féminine, classiqueb maudit / s'applaudit masculine, classiquec prospères / pères féminine, classiqued réveil / soleil masculine, classiquee phalange / archange féminine, classiquea l'être / naître féminine, classiqueb sillons / tourbillons masculine, classiquec féconde / monde féminine, classiqued tableaux / flots masculine, classiquee âmes / flammes féminine, classiquea solennelle / éternelle féminine, classiqueb feu / essieu / Dieu masculine, classiquec virginale / inégale féminine, classiquea complices / supplices féminine, classiqueb s'endort / remord / Mort masculine, classiquec terre / mystère féminine, classiquea royaume / l'atome féminine, classiqueb silencieux / cieux masculine, classiquec tonnante / rayonnante féminine, classiquea compagne / montagne féminine, classiqueb banni / l'infini masculine, classiquec austère / terre féminine, classiquea l'ombre / nombre / sombre féminine, classiqueb prison / l'horizon masculine, classiquea enflamme / réclame / âme féminine, classiqueb saint / éteint masculine, classiquea parée / ignorée / sacrée féminine, classiqueb criminel / paternel masculine, classiquea l'impie / s'expie / assoupie féminine, classiqueb empoisonneur / Seigneur masculine, classiquea poussière / première / lumière féminine, classiqueb séjour / l'amour masculine, classiquea asservie / vie féminine, classiqueb tombeau / flambeau masculine, classiquec flamme / âme féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
107 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources