Odes et ballades, 1826· Odes· Livre quatrième 1819-1827
ODE TREIZIÈME. L’antéchrist
Après que les mille ans seront accomplis,
Satan sera délié ; il sortira de sa prison,
et il séduira les nations qui sont aux quatre
coins du monde, Gog et Magog.SAINT JEAN, Apocalypse.
I
Il viendra, — quand viendront‖ les dernières ténèbres ;Que la source des jours‖ tarira ses torrents ;Qu'on verra les soleils,‖ au front des nuits funèbres,Pâlir comme des yeux mourants ;Quand l'abîme inquiet‖ rendra des bruits dans l'ombre ;Que l'enfer comptera le nombreDe ses soldats audacieux ;Et qu'enfin le fardeau‖ de la suprême voûteFera, comme un vieux char‖ tout poudreux de sa route,Crier l'axe affaibli des cieux.
Il viendra, — quand la mère,‖ au fond de ses entrailles,Sentira tressaillir‖ son fruit épouvanté ;Quand nul ne suivra plus‖ les saintes funéraillesDu juste, en sa tombe attristé ;Lorsqu'approchant des mers‖ sans lit et sans rivages,L'homme entendra gronder,‖ sous le vaisseau des âges,La vague de l'éternité.
Il viendra, — quand l'orgueil,‖ et le crime, et la haine,De l'antique Alliance‖ auront enfreint le vœu ;Quand les peuples verront,‖ craignant leur fin prochaine,Du monde décrépit‖ se détacher la chaîne ;Les astres se heurter‖ dans leurs chemins de feu ;Et dans le ciel, — ainsi‖ qu'en ses salles oisivesUn hôte se promène,‖ attendant ses convives, —Passer et repasser‖ l'ombre immense de Dieu.
II
Parmi les nations‖ il luira comme un signe.Il viendra des captifs‖ dissiper la rançon ;Le Seigneur l'enverra‖ pour dévaster la vigne,Et pour disperser la moisson.Les peuples ne sauront,‖ dans leur stupeur profonde,Si ses mains dans quelque autre mondeOnt porté le sceptre ou les fers ;Et dans leurs chants de deuil‖ et leurs hymnes de fête,Ils se demanderont‖ si les feux de sa têteSont des rayons ou des éclairs.
Tantôt ses traits au ciel‖ emprunteront leurs charmes ;Tel qu'un ange, vêtu‖ de radieuses armes,Tout son corps brillera‖ de reflets éclatants,Et ses yeux souriront,‖ baignés de douces larmes,Comme la jeune aurore‖ au front du beau printemps.
Tantôt, hideux amant‖ de la nuit solitaire,Noir dragon, déployant‖ l'aile aux ongles de fer,Pâle, et s'épouvantant‖ de son propre mystère,Du sein profané de la terreSes pas feront monter‖ les vapeurs de l'enfer.
La nature entendra‖ sa voix miraculeuse.Son souffle emportera‖ les cités aux déserts ;Il guidera des vents‖ la course nébuleuse ;Il aura des chars dans les airs ;Il domptera la flamme,‖ il marchera sur l'onde ;On verra l'arène infécondeSous ses pieds de fleurs s'émailler ;Et les astres sur lui‖ descendre en auréole ;Et les morts tressaillir‖ au bruit de sa parole,Comme s'ils allaient s'éveiller !
Fleuve aux flots débordés,‖ volcan aux noires laves,Il n'aura point d'amis‖ pour avoir plus d'esclaves ;Il pèsera sur tous‖ de toute sa hauteur ;Le monde, où passera‖ le funeste fantôme,Paraîtra sa conquête‖ et non pas son royaume ;Il ne sera qu'un maître‖ où Dieu fut un pasteur.
Il semblera, courbé‖ sur la terre asservie,Porter un autre poids,‖ vivre d'une autre vie.Il ne pourra vieillir,‖ il ne pourra changer.Les fleurs que nous cueillons‖ pour lui seront flétries ;Sans tendresse et sans foi,‖ dans toutes nos patriesIl sera comme un étranger.
Son attente jamais‖ ne sera l'espérance ;Battu de ses désirs‖ comme d'un flot des mers,Sa science en secret‖ envîra l'ignorance,Et n'aura que des fruits amers.Il bravera l'arrêt‖ suspendu sur sa têteCalme, comme avant la tempête,Et muet, comme après la mort ;Et son cœur ne sera‖ qu'une arène insensibleOù, dans le noir combat‖ d'un hymen impossible,Le Crime étreindra le Remord !
Du temps prêt à finir‖ il saisira le reste.Son bras du dernier port‖ éteindra le fanal !Dieu, qui combla de maux‖ son envoyé céleste,Accablera de biens‖ le Messie infernal.Couché sur ses plaisirs‖ ainsi que sur des proies,Ses yeux n'exprimeront,‖ durant son vain pouvoir,Que la honte cachée‖ au sein des fausses joies,Et l'orgueil qui se lève‖ au fond du désespoir.
De l'enfer aux mortels‖ apportant les messages,Sa main, semant l'erreur‖ au champ de la raison,Mêlera dans sa coupe,‖ où boiront les faux sages,Les venins aux parfums‖ et le miel au poison.Comme un funèbre mur,‖ entre le ciel et l'hommeIl osera placer‖ un effroyable adieu ;Ses forfaits n'auront pas‖ de langue qui les nomme ;Et l'athée effrayé‖ dira : Voilà mon Dieu !
III
Enfin, quand ce héraut‖ du suprême mystèreAura de crime en crime‖ usé ses noirs destins,Que la sainte vertu,‖ que la foi salutaireTrouveront tous les cœurs éteints ;Quand du signe du meurtre‖ et du sceau des supplicesIl aura marqué ses complices ;Que son troupeau sera compté ;Il quittera la vie‖ ainsi qu'une demeure,Et son règne ici-bas‖ n'aura pour dernière heureQue l'heure de l'éternité.
1823.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 5(ababccdeed) 1(ababccb) 1(abaabccb) 1(aabab) 1(abaab) 2(aabccb) 2(ababcdcd)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (79 de 12, 24 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 5 dizains, 3 huitains, 2 quintils, 2 sizains, 1 septain
- Mots à la rime
- a ténèbres / funèbres féminine, classiqueb torrents / mourants masculine, classiquec l'ombre / nombre féminine, classiqued audacieux / cieux masculine, classiquee voûte / route féminine, classiquea entrailles / funérailles féminine, classiqueb épouvanté / attristé / l'éternité masculine, classiquec rivages / âges féminine, classiquea haine / prochaine / chaîne féminine, classiqueb vœu / feu / Dieu masculine, classiquec oisives / convives féminine, classiquea signe / vigne féminine, classiqueb rançon / moisson masculine, classiquec profonde / monde féminine, classiqued fers / éclairs masculine, classiquee fête / tête féminine, classiquea charmes / armes / larmes féminine, classiqueb éclatants / printemps masculine, classiquea solitaire / mystère / terre féminine, classiqueb fer / l'enfer masculine, classiquea miraculeuse / nébuleuse féminine, classiqueb déserts / airs masculine, classiquec l'onde / inféconde féminine, classiqued s'émailler / s'éveiller masculine, classiquee auréole / parole féminine, classiquea laves / d'esclaves féminine, classiqueb hauteur / pasteur masculine, classiquec fantôme / royaume féminine, classiquea asservie / vie féminine, classiqueb changer / étranger masculine, classiquec flétries / patries féminine, classiquea l'espérance / l'ignorance féminine, classiqueb mers / amers masculine, classiquec tête / tempête féminine, classiqued mort / Remord masculine, classiquee insensible / impossible féminine, classiquea reste / céleste féminine, classiqueb fanal / infernal masculine, classiquec proies / joies féminine, classiqued pouvoir / désespoir masculine, classiquea messages / sages féminine, classiqueb raison / poison masculine, classiquec l'homme / nomme féminine, classiqued adieu / Dieu masculine, classiquea mystère / salutaire féminine, classiqueb destins / éteints masculine, classiquec supplices / complices féminine, classiqued compté / l'éternité masculine, classiquee demeure / heure féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
103 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources