Odes et ballades, 1826· Ballades 1823-1828
BALLADE ONZIÈME. La chasse du burgrave
à Paul
Un vieux faune en riait dans sa grotte sauvage.SEGRAIS.
« Daigne protéger notre chasse,ChâsseDe monseigneur saint-Godefroi,Roi !
« Si tu fais ce que je désire,Sire,Nous t'édifîrons un tombeau,Beau ;
« Puis je te donne un cor d'ivoire,VoireUn dais neuf à pans de velours,Lourds,
« Avec dix chandelles de cire,Sire !Donc, te prions à deux genoux,Nous,
« Nous qui, né de bons gentilshommes,SommesLe seigneur burgrave AlexisSix ! » —
Voilà ce que dit le burgrave,Grave,Au tombeau de saint-GodefroiFroid.
— « Mon page, emplis mon escarcelle,SelleMon cheval de Calatrava ;Va !
« Piqueur, va convier le comte,ConteQue ma meute aboie en mes cours.Cours !
« Archers, mes compagnons de fêtes,FaitesVotre épieu lisse et vos cornetsNets.
« Nous ferons ce soir une chèreChère ;Vous n'y recevrez, maître-queux,Qu'eux.
« En chasse, amis ! je vous invite.Vite !En chasse ! allons courre les cerfs,Serfs ! »
Il part, et madame Isabelle,Belle,Dit gaiement du haut des remparts— Pars !
Tous les chasseurs sont dans la plaine,PleineD'ardents seigneurs, de sénéchauxChauds.
Ce ne sont que baillis et prêtres,ReîtresQui savent traquer à pas lourdsL'ours,
Dames en brillants équipages,Pages,Fauconniers, clercs, et peu béninsNains.
En chasse ! — Le maître en personneSonne.Fuyez ! voici les paladins,Daims.
Il n'est pour vous comte d'empirePireQue le vieux burgrave AlexisSix !
Fuyez ! — Mais un cerf dans l'espacePasse,Et disparaît comme l'éclair,Clair !
« Taïaut les chiens, taïaut les hommes !SommesD'argent et d'or paieront sa chairCher !
« Mon château pour ce cerf ! — Marraine,ReineDes beaux sylphes et des folletsLaids !
« Donne-moi son bois pour trophée,Fée !Mère du brave, et du chasseurSœur !
« Tout ce qu'un prêtre à sa madoneDonne,Moi, je te le promets ici,Si
« Notre main, ta serve et sujette,JetteCe beau cerf qui s'enfuit là-basBas ! »
Du Chasseur Noir craignant l'injure,JureLe vieux burgrave haletant,Tant
Que déjà sa meute qui jappeHappe,Et fête le pauvre animalMal.
Il fuit. La bande malévoleVoleSur sa trace, et par le plus courtCourt.
Adieu clos, plaines diaprées,Prées,Vergers fleuris, jardins sablés,Blés !
Le cerf, s'échappant de plus belle,Bêle ;Un bois à sa course est ouvert,Vert.
Il entend venir sur ses tracesRacesDe chiens dont vous seriez jaloux,Loups ;
Piqueurs, ardentes haquenées,NéesDe ces étalons aux longs crinsCraints,
Leurs flancs, que de blancs harnois ceignent,SaignentDes coups fréquents des éperonsPrompts.
Le cerf, que le son de la trompeTrompe,Se jette dans les bois épais… —Paix !
Hélas, en vain !… la meute cherche,Cherche,Et là tu retentis encor,Cor !
Où fuir ? dans le lac ! Il s'y plonge,LongeLe bord où maint buisson rampantPend.
Ah ! dans les eaux du lac agresteReste !Hélas ! pauvre cerf aux abois,Bois !
Contre toi la fanfare ameuteMeute,Et veneurs sonnant du hautbois…Bois !
Les archers sournois qui t'attendentTendentLeurs arcs dans l'épaisseur du bois !…Bois !
Ils sont avides de carnage ;Nage !C'est ton seul espoir désormais ;Mais
L'essaim, que sa chair palpitanteTente,Après lui dans le lac profondFond.
Il sort. — Plus d'espoir qui te leurre !L'heureVient où pour toi tout est fini.Ni
Tes pieds vifs, ni saint Marc de Leyde,L'aideDu cerf qu'un chien, à demi-mort,Mord,
Ne te sauveront des morsuresSûresDes limiers ardents de courroux,Roux.
Vois ces chiens qu'un serf bas et lâcheLâche,Vois les épieux à férir prêts,Près !
Meurs donc ! la fanfare méchanteChanteTa chute au milieu des clameurs.Meurs !
Et ce soir, sur les délectablesTables,Tu feras un excellent mets ;Mais
On t'a vengé. — Fille d'AutricheTricheQuand l'hymen lui donne un barbonBon.
Or, sans son hôte le bon comteCompte ;Il revient, quoique fatigué,Gai.
Et tandis que ton sang ruisselle,CelleQu'épousa le comte AlexisSix,
Sur le front ridé du burgrave,Grave,Pauvre cerf, des rameaux aussi ;Si
Qu'au burg vous rentrez à la brune,Brune,Après un jour si hasardeux,Deux !
Janvier 1828.
Versification
- Forme
- 50 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 50(aabb)
- Mètre
- Monosyllabes et octosyllabes (100 de 1, 100 de 8)· profil 1, 8
- Strophes
- 50 quatrains
- Mots à la rime
- a chasse / Châsse féminine, classiqueb saint-Godefroi / Roi masculine, classiquea désire / Sire féminine, classiqueb tombeau / Beau masculine, classiquea d'ivoire / Voire féminine, classiqueb velours / Lourds masculine, classiquea cire / Sire féminine, classiqueb genoux / Nous masculine, classiquea gentilshommes / Sommes féminine, classiqueb Alexis / Six masculine, classiquea burgrave / Grave féminine, classiqueb saint-Godefroi / Froid masculine, non classiquea escarcelle / Selle féminine, classiqueb Calatrava / Va masculine, classiquea comte / Conte féminine, classiqueb cours / Cours masculine, classiquea fêtes / Faites féminine, classiqueb cornets / Nets masculine, classiquea chère / Chère féminine, classiqueb maître-queux / Qu'eux masculine, classiquea invite / Vite féminine, classiqueb cerfs / Serfs masculine, classiquea Isabelle / Belle féminine, classiqueb remparts / Pars masculine, classiquea plaine / Pleine féminine, classiqueb sénéchaux / Chauds masculine, classiquea prêtres / Reîtres féminine, classiqueb lourds / L'ours masculine, classiquea équipages / Pages féminine, classiqueb bénins / Nains masculine, classiquea personne / Sonne féminine, classiqueb paladins / Daims masculine, classiquea d'empire / Pire féminine, classiquea l'espace / Passe féminine, classiqueb l'éclair / Clair masculine, classiquea hommes / Sommes féminine, classiqueb chair / Cher masculine, classiquea Marraine / Reine féminine, classiqueb follets / Laids masculine, classiquea trophée / Fée féminine, classiqueb chasseur / Sœur masculine, classiquea madone / Donne féminine, classiqueb ici / Si masculine, classiquea sujette / Jette féminine, classiqueb là-bas / Bas masculine, classiquea l'injure / Jure féminine, classiqueb haletant / Tant masculine, classiquea jappe / Happe féminine, classiqueb animal / Mal masculine, classiquea malévole / Vole féminine, classiqueb court / Court masculine, classiquea diaprées / Prées féminine, classiqueb sablés / Blés masculine, classiquea belle / Bêle féminine, classiqueb ouvert / Vert masculine, classiquea traces / Races féminine, classiqueb jaloux / Loups masculine, classiquea haquenées / Nées féminine, classiqueb crins / Craints masculine, classiquea ceignent / Saignent féminine, classiqueb éperons / Prompts masculine, classiquea trompe / Trompe féminine, classiqueb épais / Paix masculine, classiquea cherche / Cherche féminine, classiqueb encor / Cor masculine, classiquea plonge / Longe féminine, classiqueb rampant / Pend masculine, classiquea agreste / Reste féminine, classiqueb abois / Bois masculine, classiquea ameute / Meute féminine, classiqueb hautbois / Bois masculine, classiquea t'attendent / Tendent féminine, classiqueb bois / Bois masculine, classiquea carnage / Nage féminine, classiqueb désormais / Mais masculine, classiquea palpitante / Tente féminine, classiqueb profond / Fond masculine, classiquea leurre / L'heure féminine, classiqueb fini / Ni masculine, classiquea Leyde / L'aide féminine, classiqueb demi-mort / Mord masculine, classiquea morsures / Sûres féminine, classiqueb courroux / Roux masculine, classiquea lâche / Lâche féminine, classiqueb prêts / Près masculine, classiquea méchante / Chante féminine, classiqueb clameurs / Meurs masculine, classiquea délectables / Tables féminine, classiqueb mets / Mais masculine, classiquea d'Autriche / Triche féminine, classiqueb barbon / Bon masculine, classiquea comte / Compte féminine, classiqueb fatigué / Gai masculine, classiquea ruisselle / Celle féminine, équivalenteb aussi / Si masculine, classiquea brune / Brune féminine, classiqueb hasardeux / Deux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
200 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources