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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Odes et ballades, 1826· Ballades 1823-1828

BALLADE QUATORZIÈME. La ronde du sabbat

Victor Hugo· strophes variées, pentasyllabes et alexandrins, 154 vers

à M. Charles N.

Hic chorus ingens
… Colit orgia.AVIENUS.

Voyez devant les murs‖ de ce noir monastèreLa lune se voiler,‖ comme pour un mystère !L'esprit de minuit passe,‖ et, répandant l'effroi,Douze fois se balance‖ au battant du beffroi.Le bruit ébranle l'air,‖ roule, et longtemps encoreGronde, comme enfermé‖ sous la cloche sonore,Le silence retombe‖ avec l'ombre… Écoutez !Qui pousse ces clameurs ?‖ qui jette ces clartés ?Dieu ! les voûtes, les tours,‖ les portes découpées,D'un long réseau de feu‖ semblent enveloppées,Et l'on entend l'eau sainte,‖ où trempe un buis bénit,Bouillonner à grands flots‖ dans l'urne de granit !…À nos patrons du ciel‖ recommandons nos âmes !Parmi les rayons bleus,‖ parmi les rouges flammes,Avec des cris, des chants,‖ des soupirs, des abois,Voilà que de partout,‖ des eaux, des monts, des bois,Les larves, les dragons,‖ les vampires, les gnomes,Des monstres dont l'enfer‖ rêve seul les fantômes,La sorcière, échappée‖ aux sépulcres déserts,Volant sur le bouleau‖ qui siffle dans les airs,Les nécromants, parés‖ de tiares mystiquesOù brillent flamboyants‖ les mots cabalistiques,Et les graves démons,‖ et les lutins rusés,Tous, par les toits rompus,‖ par les portails brisés,Par les vitraux détruits‖ que mille éclairs sillonnent,Entrent dans le vieux cloître‖ où leurs flots tourbillonnent !Debout au milieu d'eux,‖ leur prince LuciferCache un front de taureau‖ sous la mitre de fer ;La chasuble a voilé‖ son aile diaphane,Et sur l'autel croulant‖ il pose un pied profane.Ô terreur ! Les voilà‖ qui chantent dans ce lieuOù veille incessamment‖ l'œil éternel de Dieu.Les mains cherchent les mains…‖ Soudain la ronde immense,Comme un ouragan sombre,‖ en tournoyant commence.À l'œil qui n'en pourrait‖ embrasser le contour,Chaque hideux convive‖ apparaît à son tour ;On croirait voir l'enfer‖ tourner dans les ténèbresSon zodiaque affreux,‖ plein de signes funèbres.Tous volent, dans le cercle‖ emportés à la fois.Satan règle du pied‖ les éclats de leur voix ;Et leurs pas, ébranlant‖ les arches colossales,Troublent les morts couchés‖ sous le pavé des salles.

« Mêlons-nous sans choix !Tandis que la fouleAutour de lui roule,Satan joyeux fouleL'autel et la croix.L'heure est solennelle.La flamme éternelleSemble, sur son aile,La pourpre des rois ! »

Et leurs pas, ébranlant‖ les arches colossales,Troublent les morts couchés‖ sous le pavé des salles.

« Oui, nous triomphons !Venez, sœurs et frères,De cent points contraires ;Des lieux funéraires,Des antres profonds.L'enfer vous escorte ;Venez en cohorteSur des chars qu'emporteLe vol des griffons ! »

Et leurs pas, ébranlant‖ les arches colossales,Troublent les morts couchés‖ sous le pavé des salles.

« Venez sans remords,Nains aux pieds de chèvre,Goules, dont la lèvreJamais ne se sèvreDu sang noir des morts !Femmes infernales,Accourez rivales !Pressez vos cavalesQui n'ont point de mors ! »

Et leurs pas, ébranlant‖ les arches colossales,Troublent les morts couchés‖ sous le pavé des salles.

« Juifs, par Dieu frappés,Zingaris, Bohèmes,Chargés d'anathèmes,Follets, spectres blêmesLa nuit échappés,Glissez sur la brise,Montez sur la friseDu mur qui se brise,Volez, ou rampez ! »

Et leurs pas, ébranlant‖ les arches colossales,Troublent les morts couchés‖ sous le pavé des salles.

« Venez, boucs méchants,Psylles aux corps grêles,Aspioles frêles,Comme un flot de grêles,Fondre dans ces champs !Plus de discordance !Venez en cadenceÉlargir la danse,Répéter les chants ! »

Et leurs pas, ébranlant‖ les arches colossales,Troublent les morts couchés‖ sous le pavé des salles.

« Qu'en ce beau momentLes clercs en magieBrûlent dans l'orgieLeur barbe rougieD'un sang tout fumant ;Que chacun envoieAu feu quelque proie,Et sous ses dents broieUn pâle ossement ! »

Et leurs pas, ébranlant‖ les arches colossales,Troublent les morts couchés‖ sous le pavé des salles.

« Riant au saint lieu,D'une voix hardie,Satan parodieQuelque psalmodieSelon saint Matthieu,Et dans la chapelleOù son roi l'appelle,Un démon épelleLe livre de Dieu !

Et leurs pas, ébranlant‖ les arches colossales,Troublent les morts couchés‖ sous le pavé des salles.

« Sorti des tombeaux,Que dans chaque stalleUn faux moine étaleLa robe fataleQui brûle ses os,Et qu'un noir léviteAttache bien viteLa flamme mauditeAux sacrés flambeaux ! »

Et leurs pas, ébranlant‖ les arches colossales,Troublent les morts couchés‖ sous le pavé des salles. ~

« Satan vous verra !De vos mains grossièresParmi des poussières,Écrivez, sorcièresABRACADABRA !Volez, oiseaux fauves,Dont les ailes chauvesAux ciels des alcôvesSuspendent Smarra ! »

Et leurs pas, ébranlant‖ les arches colossales,Troublent les morts couchés‖ sous le pavé des salles.

« Voici le signal ! —L'enfer nous réclamePuisse un jour toute âmeN'avoir d'autre flammeQue son noir fanal !Puisse notre ronde,Dans l'ombre profonde,Enfermer le mondeD'un cercle infernal ! »

L'aube pâle a blanchi‖ les arches colossales.Il fuit, l'essaim confus‖ des démons dispersés !Et les morts rendôrmis‖ sous le pavé des salles,Sur leurs chevets poudreux‖ posent leurs fronts glacés.

Octobre 1825.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
21((aa)) 10(abbbaccca) 9(aa) 1(abab)
Mètre
Pentasyllabes et alexandrins (90 de 5, 64 de 12)· profil 5, 6+6
Strophes
10 neuvains, 9 distiques, 1 distiques, 1 quatrain
Mots à la rime
a monastère / mystère féminine, classiqueb l'effroi / beffroi masculine, classiquec encore / sonore féminine, classiqued Écoutez / clartés masculine, classiquee découpées / enveloppées féminine, classiquef bénit / granit masculine, classiqueg âmes / flammes féminine, classiqueh abois / bois masculine, classiquei gnomes / fantômes féminine, classiquej déserts / airs masculine, classiquek mystiques / cabalistiques féminine, classiquel rusés / brisés masculine, classiquem sillonnent / tourbillonnent féminine, classiquen Lucifer / fer masculine, classiqueo diaphane / profane féminine, classiquep lieu / Dieu masculine, classiqueq immense / commence féminine, classiquer contour / tour masculine, classiques ténèbres / funèbres féminine, classiquet fois / voix masculine, classiqueu colossales / salles féminine, classiquea choix / croix / rois masculine, classiqueb foule / roule féminine, classiquec solennelle / éternelle / aile féminine, classiquea triomphons / profonds / griffons masculine, classiqueb frères / contraires / funéraires féminine, classiquec escorte / cohorte / qu'emporte féminine, classiquea remords / morts / mors masculine, classiqueb chèvre / lèvre / sèvre féminine, classiquec infernales / rivales féminine, classiqued cavales / colossales / salles féminine, classiquea frappés / échappés / rampez masculine, classiqueb Bohèmes / d'anathèmes / blêmes féminine, classiquec brise / frise féminine, classiquea méchants / champs / chants masculine, classiqueb grêles / frêles féminine, classiquec discordance / cadence / danse féminine, classiquea moment / fumant / ossement masculine, classiqueb magie / l'orgie / rougie féminine, classiquec envoie / proie / broie féminine, classiquea lieu / Matthieu / Dieu masculine, classiqueb hardie / parodie / psalmodie féminine, classiquec chapelle / l'appelle / épelle féminine, classiquea tombeaux / os / flambeaux masculine, classiqueb stalle / étale / fatale féminine, classiquec lévite / vite / maudite féminine, classiquea verra / ABRACADABRA / Smarra masculine, classiqueb grossières / poussières / sorcières féminine, classiquec fauves / chauves / alcôves féminine, classiquea signal / fanal / infernal masculine, classiqueb réclame / âme / flamme féminine, classiquec ronde / profonde / monde féminine, classiqueb dispersés / glacés masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

154 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources