Odes et ballades, 1826· Ballades 1823-1828
BALLADE CINQUIÈME. Le géant
Les nuées du ciel elles-mêmes craignent que je ne
vienne chercher mes ennemis dans leur sein…MOTTENABBI.
Ô guerriers ! je suis né‖ dans le pays des Gaules.Mes aïeux franchissaient‖ le Rhin comme un ruisseau,Ma mère me baigna‖ dans la neige des pôlesTout enfant, et mon père,‖ aux robustes épaules,De trois grandes peaux d'ours‖ décora mon berceau.
Car mon père était fort !‖ L'âge à présent l'enchaîne.De son front tout ridé‖ tombent ses cheveux blancs.Il est faible ; il est vieux.‖ Sa fin est si prochaine,Qu'à peine il peut encor‖ déraciner un chênePour soutenir ses pas tremblants !
C'est moi qui le remplace !‖ et j'ai sa javeline,Ses bœufs, son arc de fer,‖ ses haches, ses colliers ;Moi ! qui peux, succédant‖ au vieillard qui décline,Les pieds dans le vallon,‖ m'asseoir sur la colline,Et de mon souffle au loin‖ courber les peupliers !
À peine adolescent,‖ sur les Alpes sauvages,De rochers en rochers‖ je m'ouvrais des chemins ;Ma tête ainsi qu'un mont‖ arrêtait les nuages ;Et souvent, dans les cieux‖ épiant leurs passages,J'ai pris des aigles dans mes mains !
Je combattais l'orage,‖ et ma bruyante haleineDans leur vol anguleux‖ éteignait les éclairs ;Ou, joyeux, devant moi‖ chassant quelque baleine,L'océan à mes pas‖ ouvrait sa vaste plaine,Et mieux que l'ouragan‖ mes jeux troublaient les mers !
J'errais, je poursuivais‖ d'une atteinte trop sûreLe requin dans les flots,‖ dans les airs l'épervier ;L'ours, étreint dans mes bras,‖ expirait sans blessure,Et j'ai souvent, l'hiver,‖ brisé dans leur morsureLes dents blanches du loup-cervier !
Ces plaisirs enfantins‖ pour moi n'ont plus de charmes.J'aime aujourd'hui la guerre‖ et son mâle appareil,Les malédictions‖ des familles en larmes,Les camps, et le soldat,‖ bondissant dans ses armes,Qui vient du cri d'alarme‖ égayer mon réveil !
Dans la poudre et le sang,‖ quand l'ardente MêléeBroie et roule une armée‖ en bruyants tourbillons,Je me lève, je suis‖ sa course échevelée,Et, comme un cormoran‖ fond sur l'onde troublée,Je plonge dans les bataillons !
Ainsi qu'un moissonneur‖ parmi des gerbes mûres,Dans les rangs écrasés,‖ seul debout, j'apparais.Leurs clameurs dans ma voix‖ se perdent en murmures ;Et mon poing désarmé‖ martèle les armuresMieux qu'un chêne noueux‖ choisi dans les forêts.
Je marche toujours nu.‖ Ma valeur souveraineRit des soldats de fer‖ dont vos camps sont peuplés.Je n'emporte au combat‖ que ma pique de frêne,Et ce casque léger‖ que traîneraient sans peineDix taureaux au joug accouplés.
Sans assiéger les forts‖ d'échelles inutiles,Des chaînes de leurs ponts‖ je brise les anneaux.Mieux qu'un bélier d'airain‖ je bats leurs murs fragiles.Je lutte corps à corps‖ avec les tours des villes.Pour combler les fossés‖ j'arrache les créneaux.
Ô ! quand mon tour viendra‖ de suivre mes victimes,Guerriers ! ne laissez pas‖ ma dépouille au corbeau ;Ensevélissez-moi‖ parmi des monts sublimes,Afin que l'étranger‖ cherche en voyant leurs cimesQuelle montagne est mon tombeau !
Mars 1825.
Versification
- Forme
- 12 quintils (quintils)
- Rimes
- 12(abaab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (54 de 12, 6 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 12 quintils
- Mots à la rime
- a Gaules / pôles / épaules féminine, classiqueb ruisseau / berceau masculine, classiquea l'enchaîne / prochaine / chêne féminine, classiqueb blancs / tremblants masculine, classiquea javeline / décline / colline féminine, classiqueb colliers / peupliers masculine, classiquea sauvages / nuages / passages féminine, classiqueb chemins / mains masculine, classiquea haleine / baleine / plaine féminine, classiqueb éclairs / mers masculine, classiquea sûre / blessure / morsure féminine, classiqueb l'épervier / loup-cervier masculine, classiquea charmes / larmes / armes féminine, classiqueb appareil / réveil masculine, classiquea Mêlée / échevelée / troublée féminine, classiqueb tourbillons / bataillons masculine, classiquea mûres / murmures / armures féminine, classiqueb j'apparais / forêts masculine, classiquea souveraine / frêne / peine féminine, classiqueb peuplés / accouplés masculine, classiquea inutiles / fragiles / villes féminine, classiqueb anneaux / créneaux masculine, classiquea victimes / sublimes / cimes féminine, classiqueb corbeau / tombeau masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources