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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Odes et ballades, 1826· Odes· Livre quatrième 1819-1827

ODE SIXIÈME. Le génie

Victor Hugo· 13 dizains, octosyllabes, 130 vers

à M. de Chateaubriand

Les circonstances ne forment pas les hommes ;
elles les montrent : elles dévoilent, pour
ainsi dire, la royauté du Génie, dernière
ressource des peuples éteints. Ces rois qui
n’en ont pas le nom, mais qui règnent
véritablement par la force du caractère et
la grandeur des pensées, sont élus par les
événements auxquels ils doivent commander.
Sans ancêtres et sans postérité, seuls de
leur race, leur mission remplie ils
disparaissent en laissant à l’avenir des
ordres qu’il exécutera fidèlement.F. DE LA MENNAIS.

I

Malheur à l'enfant de la terre,Qui, dans ce monde injuste et vain,Porte en son âme solitaireUn rayon de l'esprit divin !Malheur à lui ! l'impure envieS'acharne sur sa noble vie,Semblable au Vautour éternel,Et, de son triomphe irritée,Punit ce nouveau ProméthéeD'avoir ravi le feu du ciel !

La Gloire, fantôme céleste,Apparaît de loin à ses yeux ;Il subit le pouvoir funesteDe son sourire impérieux !Ainsi l'oiseau, faible et timide,Veut en vain fuir l'hydre perfideDont l'œil le charme et le poursuit,Il voltige de cime en cime,Puis il accourt, et meurt victimeDu doux regard qui l'a séduit.

Ou, s'il voit luire enfin l'auroreDu jour, promis à ses efforts ;Vivant, si son front se décoreDu laurier, qui croît pour les morts ;L'erreur, l'ignorance hautaine,L'injure impunie et la haineUsent les jours de l'immortel.Du malheur imposant exemple,La Gloire l'admet dans son temple,Pour l'immoler sur son autel !

II

Pourtant, fallût-il être en proieÀ l'injustice, à la douleur,Qui n'accepterait avec joieLe génie, au prix du malheur ?Quel mortel, sentant dans son âmeS'éveiller la céleste flammeQue le temps ne saurait ternir,Voudrait, redoutant sa victoire,Au sein d'un bonheur sans mémoire,Fuir son triste et noble avenir ?

Chateaubriand, je t'en atteste,Toi qui, déplacé parmi nous,Reçus du ciel le don funesteQui blesse notre orgueil jaloux :Quand ton nom doit survivre aux âges,Que t'importe, avec ses outrages,À toi, géant, un peuple nain ?Tout doit un tribut au génie.Eux, ils n'ont que la calomnie :Le serpent n'a que son venin.

Brave la haine empoisonnée ;Le nocher rit des flots mouvants,Lorsque sa poupe couronnéeEntre au port, à l'abri des vents.Longtemps ignoré dans le monde,Ta nef a lutté contre l'ondeSouvent prête à l'ensevelir ;Ainsi jadis le vieil HomèreErrait inconnu sur la terre,Qu'un jour son nom devait remplir.

III

Jeune encor, quand des mains du crimeLa France en deuil reçut des fers,Tu fuis : le souffle qui t'animeS'éveilla dans l'autre univers.Contemplant ces vastes rivages,Ces grands fleuves, ces bois sauvages,Aux humains tu disais adieu ;Car dans ces lieux que l'homme ignoreDu moins ses pas n'ont point encoreEffacé les traces de Dieu.

Tu vins, dans un temps plus tranquille,Fouler cette terre des artsOù croît le laurier de Virgile,Où tombent les murs des Césars.Tu vis la Grèce humble et domptée :Hélas ! il n'est plus de TyrtéeChez ces peuples, jadis si grands ;Les grecs courbent leurs fronts serviles,Et le rocher des ThermopylesPorte les tours de leurs tyrans !

Ces cités, que vante l'histoire,Pleurent leurs enfants aguerris ;Le vieux souvenir de leur gloireN'habite plus que leurs débris.Les dieux ont fui : dans les prairies,Adieu les blanches théories !Plus de jeux, plus de saints concerts !Adieu les fêtes fraternelles !L'airain, qui gronde aux Dardanelles,Trouble seul les temples déserts.

Mais si la Grèce est sans prestiges,Tu savais des lieux solennelsOù sont de plus sacrés vestiges,Des monuments plus éternels,Une tombe pleine de vie,Et Jérusalem asservieQu'un pacha foule sans remord,Et le bédouin, fils du Numide,Et Carthage, et la Pyramide,Tente immobile de la mort !

Enfin, au foyer de tes pères,Tu vins, rapportant pour trésorTes maux aux rives étrangères,Et les hautes leçons du sort.Tu déposas ta douce lyre :Dès lors, la raison qui t'inspireAu sénat parla par ta voix ;Et la Liberté rassuréeConfia sa cause sacréeÀ ton bras, défenseur des Rois.

Dans cette arène où l'on t'admire,Sois fier d'avoir tant combattu,Honoré du double martyreDu génie et de la vertu.Poursuis, remplis notre espérance ;Sers ton prince, éclaire la France,Dont les destins vont s'accomplir.L'Anarchie, altière et servile,Pâlit devant ton front tranquilleQu'un tyran n'a point fait pâlir.

Que l'envie, aux pervers unie,Te poursuive de ses clameurs,Ton noble essor, fils du Génie,T'enlève à ces vaines rumeurs ;Tel l'oiseau du Cap des TempêtesVoit les nuages sur nos têtesRouler leurs flots séditieux ;Pour lui, loin des bruits de la terre,Bercé par son vol solitaire,Il va s'endormir dans les cieux !

Juin 1820.

Versification

Forme
13 dizains (dizains)
Rimes
13(ababccdeed)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
13 dizains
Mots à la rime
a terre / solitaire féminine, classiqueb vain / divin masculine, classiquec envie / vie féminine, classiqued éternel / ciel masculine, classiquee irritée / Prométhée féminine, classiquea céleste / funeste féminine, classiqueb yeux / impérieux masculine, classiquec timide / perfide féminine, classiqued poursuit / séduit masculine, classiquee cime / victime féminine, classiquea l'aurore / décore féminine, classiqueb efforts / morts masculine, classiquec hautaine / haine féminine, classiqued l'immortel / autel masculine, classiquee exemple / temple féminine, classiquea proie / joie féminine, classiqueb douleur / malheur masculine, classiquec âme / flamme féminine, classiqued ternir / avenir masculine, classiquee victoire / mémoire féminine, classiquea atteste / funeste féminine, classiqueb nous / jaloux masculine, classiquec âges / outrages féminine, classiqued nain / venin masculine, classiquee génie / calomnie féminine, classiquea empoisonnée / couronnée féminine, classiqueb mouvants / vents masculine, classiquec monde / l'onde féminine, classiqued l'ensevelir / remplir masculine, classiquee Homère / terre féminine, classiquea crime / t'anime féminine, classiqueb fers / univers masculine, classiquec rivages / sauvages féminine, classiqued adieu / Dieu masculine, classiquee ignore / encore féminine, classiquea tranquille / Virgile féminine, classiqueb arts / Césars masculine, classiquec domptée / Tyrtée féminine, classiqued grands / tyrans masculine, classiquee serviles / Thermopyles féminine, classiquea l'histoire / gloire féminine, classiqueb aguerris / débris masculine, classiquec prairies / théories féminine, classiqued concerts / déserts masculine, classiquee fraternelles / Dardanelles féminine, classiquea prestiges / vestiges féminine, classiqueb solennels / éternels masculine, classiquec vie / asservie féminine, classiqued remord / mort masculine, classiquee Numide / Pyramide féminine, classiquea pères / étrangères féminine, classiqueb trésor / sort masculine, non classiquec lyre / t'inspire féminine, classiqued voix / Rois masculine, classiquee rassurée / sacrée féminine, classiquea t'admire / martyre féminine, classiqueb combattu / vertu masculine, classiquec espérance / France féminine, classiqued s'accomplir / pâlir masculine, classiquee servile / tranquille féminine, classiquea unie / Génie féminine, classiqueb clameurs / rumeurs masculine, classiquec Tempêtes / têtes féminine, classiqued séditieux / cieux masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

130 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources