Odes et ballades, 1826· Odes· Livre troisième 1824-1828
ODE QUATRIÈME. Le sacre de Charles X
Os superbum conticescat,
Simplex fides acquiescat
Dei magisterio.PROSE, Prières du sacre.
I
L'orgueil depuis trente ans‖ est l'erreur de la terre.C'est lui qui sous les droits‖ étouffa le devoir ;C'est lui qui dépouilla‖ de son divin mystèreLe sanctuaire du pouvoir.L'orgueil enfanta seul‖ nos fureurs téméraires,Et ces lois dont tant de nos frèresOnt subi l'arrêt criminel,Et ces règnes sanglants,‖ et ces hideuses fêtes,Où, sur un échafaud‖ se proclamant prophètes,Des bourreaux créaient l'Éternel !
En vain, pour dissiper‖ cette ingrate folie,Les leçons du Seigneur‖ sur nous ont éclaté ;Dans les faits merveilleux‖ que notre siècle oublie,En vain Dieu s'est manifesté !En vain un conquérant,‖ aux ailes enflammées,A rempli du bruit des arméesLe monde en ses fers engourdi ;Des peuples obstinés‖ l'aveuglement vulgaireN'a point vu quelle main‖ poussait ses chars de guerreDu Septentrion au Midi !
II
Qui jamais de Clovis‖ surpassa l'insolence,Peuples ? dans son orgueil‖ il plaçait son appui.Ne mettant que le monde‖ et lui dans la balance,Il crut qu'elle penchait sous lui.Il bravait de vingt rois‖ les armes épuisées ;Des nations s'étaient briséesSur ce Sicambre audacieux ;Sur la terre à ses yeux‖ rien n'était redoutable :Il fallut, pour courber‖ cette tête indomptable,Qu'une colombe vînt des cieux !
Peuples ! au même autel‖ elle est redescendue !Elle vient, échappée‖ aux profanations,Comme elle a de Clovis‖ fléchi l'âme éperdue,Vaincre l'orgueil des nations.Que le siècle à son tour‖ comme un roi s'humilie.De la voix qui réconcilieL'oracle est enfin entendu ;La royauté, longtemps‖ veuve de ses couronnes,De la chaîne d'airain‖ qui lie au ciel les trônesA retrouvé l'anneau perdu.
III
Naguère on avait vu‖ les tyrans populaires,Attaquant le passé‖ comme un vieil ennemi,Poursuivre, sous l'abri‖ des marbres séculaires,Le trésor gardé par Remy.Du pontife endormi‖ profanant le front pâle,De sa tunique épiscopaleIls déchirèrent les lambeaux ;Car ils bravaient la mort‖ dans sa majesté sainte ;Et les vieillards souvent‖ s'écriaient, pleins de crainte :« Que leur ont donc fait les tombeaux ? »
Mais, trompant des vautours‖ la fureur criminelle,Dieu garda sa colombe‖ au lys abandonné.Elle va sur un roi‖ poser encor son aile :Ce bonheur à Charle est donné !Charles sera sacré‖ suivant l'ancien usage,Comme Salomon, le roi sage,Qui goûta les célestes mets,Quand Sadoch et Nathan‖ d'un baume l'arrosèrent,Et, s'approchant de lui,‖ sur le front le baisèrent,En disant : « Qu'il vive à jamais ! »
IV
Le vieux pays des Francs,‖ parmi ses métropoles,Compte une église illustre,‖ où venaient tous nos rois,De ce pas triomphant‖ dont tremblent les deux pôles,S'humilier devant la Croix.Le peuple en racontait‖ cent prodiges antiques :Ce temple a des voûtes gothiques,Dont les saints aimaient les détours ;Un séraphin veillait‖ à ses portes fermées ;Et les anges du ciel,‖ quand passaient leurs armées,Plantaient leurs drapeaux sur ses tours !
C'est là que pour la fête‖ on dresse des trophées.L'or, la moire et l'azur‖ parent les noirs piliers,Comme un de ces palais‖ où voltigeaient les fées,Dans les rêves des chevaliers.D'un trône et d'un autel‖ les splendeurs s'y répondent ;Des festons de flambeaux confondentLeurs rayons purs dans le saint lieu ;Le lys royal s'enlace‖ aux arches tutélaires ;Le soleil, à travers‖ les vitraux circulaires,Mêle aux fleurs des roses de feu.
V
Voici que le cortège‖ à pas égaux s'avance.Le pontife aux guerriers‖ demande CHARLES DIX.L'autel de Reims revoit‖ l'oriflamme de FranceRetrouvée aux murs de Cadix.Les cloches dans les airs‖ tonnent ; le canon gronde ;Devant l'aîné des rois du mondeTout un peuple tombe à genoux ;Mille cris de triomphe‖ en sons confus se brisent ;Puis le roi se prosterne,‖ et les évêques disent :« Seigneur, ayez pitié de nous !
« Celui qui vient en pompe‖ à l'autel du Dieu juste,C'est l'héritier nouveau‖ du vieux droit de Clovis,Le chef des Douze Pairs,‖ que son appel augusteConvoque en ces sacrés parvis.Ses preux, quand de sa voix‖ leur oreille est frappée,Touchent le pommeau de l'épée,Et l'ennemi pâlit d'effroi ;Lorsque ses légions‖ rentrent après la guerre,Leur marche pacifique‖ ébranle encor la terre :Ô Dieu ! prenez pitié du Roi !
« Car vous êtes plus grand‖ que la grandeur des hommes !Nous vous louons, Seigneur,‖ nous vous confessons Dieu !Vous nous placez au faîte,‖ et dès que nous y sommes,À la vie il faut dire adieu !Vous êtes Sabaoth,‖ le Dieu de la victoire !Les chérubins, remplis de gloire,Vous ont proclamé Saint trois fois ;Dans votre éternité‖ le temps se précipite ;Vous tenez dans vos mains‖ le monde qui palpiteComme un passereau sous nos doigts ! »
VI
Le Roi dit : « Nous jurons,‖ comme ont juré nos pères,De rendre à nos sujets‖ paix, amour, équité ;D'aimer, aux mauvais jours‖ comme en des temps prospères,La Charte de leur liberté.Nous vivrons dans la foi‖ par nos aïeux chérie.Des Ordres de chevalerieNous suivrons le chemin étroit.Pour sauver l'opprimé‖ nos pas seront agiles.Ainsi nous le jurons‖ sur les saints Évangiles :Que Dieu soit en aide au bon droit ! »
Montjoie et Saint-Denis !‖ — Voilà que Clovis mêmeSe lève pour l'entendre ;‖ et les deux saints guerriers,Charlemagne et Louis,‖ portant pour diadèmeUne auréole de lauriers ;Et Charles sept, guidé‖ par Jeanne encor ravie ;Et François premier, dont PavieTrouva l'armure sans défaut ;Et du dernier Martyr‖ l'héroïque fantôme,Ce Roi, deux fois sacré‖ pour un double royaume,À l'autel et sur l'échafaud !
Devant ces grands témoins‖ de la grandeur française,Le Saint-Chrême de Charle‖ a rajeuni les droits.Il reçoit, sans faiblir,‖ cette couronne où pèseLa gloire de soixante rois.L'Archevêque bénit‖ l'Épée héréditaire,Et le Sceptre, et la Main austèreDont nul signe n'est démenti ;Puis il plonge à leur tour‖ dans le divin caliceCes Gants, qu'un roi jamais‖ n'a jetés dans la lice,Sans qu'un monde en ait retenti !
VII
Entre, ô peuple ! — Sonnez,‖ clairons, tambours, fanfare !Le prince est sur le trône ;‖ il est grand et sacré !Sur la foule ondoyante‖ il brille comme un phareDes flots d'une mer entouré.Mille chantres des airs,‖ du peuple heureuse image,Mêlant leur voix et leur plumage,Croisent leur vol sous les arceaux ;Car les Francs, nos aïeux,‖ croyaient voir dans la nuePlaner la Liberté,‖ leur mère bien connue,Sur l'aile errante des oiseaux.
Le voilà Prêtre et Roi !‖ — De ce titre sublimePuisque le double éclat‖ sur sa couronne a lui,Il faut qu'il sacrifie.‖ Où donc est la Victime ? —La Victime, c'est encor lui !Ah ! pour les Rois français‖ qu'un sceptre est formidable !Ils guident ce peuple indomptable,Qui des peuples règle l'essor ;Le monde entier gravite‖ et penche sur leur trône ;Mais aussi l'indigent,‖ que cherche leur aumône,Compte leurs jours comme un trésor !
VIII Prière
Ô Dieu ! garde à jamais‖ ce roi qu'un peuple adore !Romps de ses ennemis‖ les flèches et les dards,Qu'ils viennent du couchant,‖ qu'ils viennent de l'aurore,Sur des coursiers ou sur des chars !Charles, comme au Sina,‖ t'a pu voir face à face !Du moins qu'un long bonheur effaceSes bien longues adversités.Qu'ici-bas des élus‖ il ait l'habit de fête.Prête à son front royal‖ deux rayons de ta tête ;Mets deux anges à ses côtés !
Reims, mai-juin 1825.
Versification
- Forme
- 17 dizains (dizains)
- Rimes
- 17(ababccdeed)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (102 de 12, 68 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 17 dizains
- Mots à la rime
- a terre / mystère féminine, classiqueb devoir / pouvoir masculine, classiquec téméraires / frères féminine, classiqued criminel / l'Éternel masculine, classiquee fêtes / prophètes féminine, classiquea folie / oublie féminine, classiqueb éclaté / manifesté masculine, classiquec enflammées / armées féminine, classiqued engourdi / Midi masculine, classiquee vulgaire / guerre féminine, classiquea l'insolence / balance féminine, classiqueb appui / lui masculine, classiquec épuisées / brisées féminine, classiqued audacieux / cieux masculine, classiquee redoutable / indomptable féminine, classiquea redescendue / éperdue féminine, classiqueb profanations / nations masculine, classiquec s'humilie / réconcilie féminine, classiqued entendu / perdu masculine, classiquee couronnes / trônes féminine, classiquea populaires / séculaires féminine, équivalenteb ennemi / Remy masculine, classiquec pâle / épiscopale féminine, classiqued lambeaux / tombeaux masculine, classiquee sainte / crainte féminine, classiquea criminelle / aile féminine, classiqueb abandonné / donné masculine, classiquec usage / sage féminine, classiqued mets / jamais masculine, classiquee l'arrosèrent / baisèrent féminine, classiquea métropoles / pôles féminine, classiqueb rois / Croix masculine, classiquec antiques / gothiques féminine, équivalented détours / tours masculine, classiquee fermées / armées féminine, classiquea trophées / fées féminine, classiqueb piliers / chevaliers masculine, classiquec répondent / confondent féminine, classiqued lieu / feu masculine, classiquee tutélaires / circulaires féminine, classiquea s'avance / France féminine, classiqueb DIX / Cadix masculine, classiquec gronde / monde féminine, classiqued genoux / nous masculine, classiquee brisent / disent féminine, classiquea juste / auguste féminine, classiqueb Clovis / parvis masculine, classiquec frappée / l'épée féminine, classiqued d'effroi / Roi masculine, classiquee guerre / terre féminine, classiquea hommes / sommes féminine, classiqueb Dieu / adieu masculine, classiquec victoire / gloire féminine, classiqued fois / doigts masculine, classiquee précipite / palpite féminine, classiquea pères / prospères féminine, classiqueb équité / liberté masculine, classiquec chérie / chevalerie féminine, classiqued étroit / droit masculine, classiquee agiles / Évangiles féminine, classiquea même / diadème féminine, classiqueb guerriers / lauriers masculine, classiquec ravie / Pavie féminine, classiqued défaut / l'échafaud masculine, classiquee fantôme / royaume féminine, classiquea française / pèse féminine, classiqueb droits / rois masculine, classiquec héréditaire / austère féminine, classiqued démenti / retenti masculine, classiquee calice / lice féminine, classiquea fanfare / phare féminine, classiqueb sacré / entouré masculine, classiquec image / plumage féminine, classiqued arceaux / oiseaux masculine, classiquee nue / connue féminine, classiquea sublime / Victime féminine, classiqueb lui masculine, classiquec formidable / indomptable féminine, classiqued l'essor / trésor masculine, classiquee trône / aumône féminine, classiquea adore / l'aurore féminine, classiqueb dards / chars masculine, classiquec face / efface féminine, classiqued adversités / côtés masculine, classiquee fête / tête féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
170 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources