Odes et ballades, 1826· Odes· Livre cinquième 1819-1828
ODE NEUVIÈME. Mon enfance
Voilà que tout cela est passé…
Mon enfance n’est plus ; elle est
morte pour ainsi dire, quoique je
vive encore.SAINT AUGUSTIN, Confessions.
I
J'ai des rêves de guerre‖ en mon âme inquiète ;J'aurais été soldat,‖ si je n'étais poète.Ne vous étonnez point‖ que j'aime les guerriers !Souvent, pleurant sur eux,‖ dans ma douleur muette,J'ai trouvé leur cyprès‖ plus beau que nos lauriers.
Enfant, sur un tambour‖ ma crèche fut posée.Dans un casque pour moi‖ l'eau sainte fut puisée.Un soldat, m'ombrageant‖ d'un belliqueux faisceau,De quelque vieux lambeau‖ d'une bannière uséeFit les langes de mon berceau.
Parmi les chars poudreux,‖ les armes éclatantes,Une muse des camps‖ m'emporta sous les tentes ;Je dormis sur l'affût‖ des canons meurtriers ;J'aimai les fiers coursiers,‖ aux crinières flottantes,Et l'éperon froissant‖ les rauques étriers.
J'aimai les forts tonnants,‖ aux abords difficiles ;Le glaive nu des chefs‖ guidant les rangs dociles ;La vedette, perdue‖ en un bois isolé ;Et les vieux bataillons‖ qui passaient dans les villes,Avec un drapeau mutilé.
Mon envie admirait,‖ et le hussard rapide,Parant de gerbes d'or‖ sa poitrine intrépide,Et le panache blanc‖ des agiles lanciers,Et les dragons, mêlant‖ sur leur casque gépideLe poil taché du tigre‖ aux crins noirs des coursiers.
Et j'accusais mon âge :‖ — « Ah ! dans une ombre obscure,Grandir, vivre ! laisser‖ refroidir sans murmureTout ce sang jeune et pur,‖ bouillant chez mes pareils,Qui dans un noir combat,‖ sur l'acier d'une armure,Coulerait à flots si vermeils ! »
Et j'invoquais la guerre,‖ aux scènes effrayantes ;Je voyais en espoir,‖ dans les plaines bruyantes,Avec mille rumeurs‖ d'hommes et de chevaux,Secouant à la fois‖ leurs ailes foudroyantes,L'un sur l'autre à grands cris‖ fondre deux camps rivaux.
J'entendais le son clair‖ des tremblantes cymbales,Le roulement des chars,‖ le sifflement des balles,Et de monceaux de morts‖ semant leurs pas sanglants,Je voyais se heurter,‖ au loin, par intervallesLes escadrons étincelants !
II
Avec nos camps vainqueurs,‖ dans l'Europe asservieJ'errai, je parcourus‖ la terre avant la vie ;Et, tout enfant encor,‖ les vieillards recueillisM'écoutaient racontant,‖ d'une bouche ravie,Mes jours si peu nombreux‖ et déjà si remplis !
Chez dix peuples vaincus‖ je passai sans défense,Et leur respect craintif‖ étonnait mon enfance ;Dans l'âge où l'on est plaint,‖ je semblais protégerQuand je balbutiais‖ le nom chéri de France,Je faisais pâlir l'étranger.
Je visitai cette île,‖ en noirs débris féconde,Plus tard, premier degré‖ d'une chute profonde.Le haut Cenis, dont l'aigle‖ aime les rocs lointains,Entendit, de son antre‖ où l'avalanche gronde,Ses vieux glaçons crier‖ sous mes pas enfantins.
Vers l'Adige et l'Arno‖ je vins des bords du Rhône.Je vis de l'Occident‖ l'auguste Babylone,Rome, toujours vivante‖ au fond de ses tombeaux,Reine du monde encor‖ sur un débris de trône,Avec une pourpre en lambeaux.
Puis Turin, puis Florence‖ aux plaisirs toujours prête,Naple, aux bords embaumés,‖ où le printemps s'arrêteEt que Vésuve en feu‖ couvre d'un dais brûlant,Comme un guerrier jaloux‖ qui, témoin d'une fête,Jette au milieu des fleurs‖ son panache sanglant.
L'Espagne m'accueillit,‖ livrée à la conquête.Je franchis le Bergare,‖ où mugit la tempête ;De loin, pour un tombeau,‖ je pris l'Escurial ;Et le triple aqueduc‖ vit s'incliner ma têteDevant son front impérial.
Là, je voyais les feux‖ des haltes militairesNoircir les murs croulants‖ des villes solitaires ;La tente, de l'église‖ envahissait le seuil ;Les rires des soldats,‖ dans les saints monastères,Par l'écho répétés,‖ semblaient des cris de deuil.
III
Je revins, rapportant‖ de mes courses lointainesComme un vague faisceau‖ de lueurs incertaines.Je rêvais, comme si‖ j'avais, durant mes jours,Rencontré sur mes pas‖ les magiques fontainesDont l'onde enivre pour toujours.
L'Espagne me montrait‖ ses couvents, ses bastilles ;Burgos, sa cathédrale‖ aux gothiques aiguilles ;Irun, ses toits de bois ;‖ Vittoria, ses tours ;Et toi, Valladolid,‖ tes palais de familles,Fiers de laisser rouiller‖ des chaînes dans leurs cours.
Mes souvenirs germaient‖ dans mon âme échauffée ;J'allais chantant des vers‖ d'une voix étouffée ;Et ma mère, en secret‖ observant tous mes pas,Pleurait et souriait,‖ disant : « C'est une féeQui lui parle, et qu'on ne voit pas ! »
1825.
Versification
- Forme
- 18 quintils (quintils)
- Rimes
- 18(aabab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (81 de 12, 9 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 18 quintils
- Mots à la rime
- a inquiète / poète / muette féminine, classiqueb guerriers / lauriers masculine, classiquea posée / puisée / usée féminine, classiqueb faisceau / berceau masculine, classiquea éclatantes / tentes / flottantes féminine, classiqueb meurtriers / étriers masculine, classiquea difficiles / dociles / villes féminine, classiqueb isolé / mutilé masculine, classiquea rapide / intrépide / gépide féminine, classiqueb lanciers / coursiers masculine, classiquea obscure / murmure / armure féminine, classiqueb pareils / vermeils masculine, classiquea effrayantes / bruyantes / foudroyantes féminine, classiqueb chevaux / rivaux masculine, classiquea cymbales / balles / intervalles féminine, classiqueb sanglants / étincelants masculine, classiquea asservie / vie / ravie féminine, classiqueb recueillis / remplis masculine, classiquea défense / enfance / France féminine, classiqueb protéger / l'étranger masculine, classiquea féconde / profonde / gronde féminine, classiqueb lointains / enfantins masculine, classiquea Rhône / Babylone / trône féminine, classiqueb tombeaux / lambeaux masculine, classiquea prête / s'arrête féminine, classiqueb brûlant / sanglant masculine, classiquec fête / conquête féminine, classiqueb tempête / tête féminine, classiquec l'Escurial / impérial masculine, classiquea militaires / solitaires / monastères féminine, classiqueb seuil / deuil masculine, classiquea lointaines / incertaines / fontaines féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquea bastilles / aiguilles / familles féminine, équivalenteb tours / cours masculine, classiquea échauffée / étouffée / fée féminine, classiqueb pas masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources