Odes et ballades, 1826· Odes· Livre cinquième 1819-1828
ODE ONZIÈME. Paysage
Hoc erat in votis !Horace.
Lorsque j'étais enfant :‖ — « Viens, me disait la Muse,Viens voir le beau génie‖ assis sur mon autel !Il n'est dans mes trésors‖ rien que je te refuse,Soit que l'altier clairon‖ ou l'humble cornemuseAttendent ton souffle immortel.
« Mais fuis d'un monde étroit‖ l'impure turbulence ;Là, rampent les ingrats,‖ là, règnent les méchants.Sur un luth inspiré‖ lorsqu'une âme s'élance,Il faut que, l'écoutant‖ dans un chaste silence,L'écho lui rende tous ses chants !
« Choisis quelque désert‖ pour y cacher ta vie,Dans une ombre sacrée‖ emporte ton flambeau.Heureux qui, loin des pas‖ d'une foule asservie,Dérobant ses concerts‖ aux clameurs de l'envie,Lègue sa gloire à son tombeau !
« L'horizon de ton âme‖ est plus haut que la terre.Mais cherche à ta pensée‖ un monde harmonieux,Où tout, en l'exaltant,‖ charme ton cœur austère,Où des saintes clartés,‖ que nulle ombre n'altère,Le doux reflet suive tes yeux.
« Qu'il soit un frais vallon,‖ ton paisible royaume,Où parmi l'églantier,‖ le saule et le glaïeul,Tu penses voir parfois,‖ errant comme un fantôme,Ces magiques palais‖ qui naissent sous le chaume,Dans les beaux contes de l'aïeul.
« Qu'une tour en ruine,‖ au flanc de la montagne,Pende, et jette son ombre‖ aux flots d'un lac d'azur.Le soir qu'un feu de pâtre,‖ au fond de la campagne,Comme un ami dont l'œil‖ de loin nous accompagne,Perce le crépuscule obscur.
« Quand, guidant sur le lac‖ deux rames vagabondes,Le ciel, dans ce miroir,‖ t'offrira ses tableaux,Qu'une molle nuée,‖ en déroulant ses ondes,Montre à tes yeux, baissés‖ sur les vagues profondes,Des flots se jouant dans les flots.
« Que, visitant parfois‖ une île solitaireEt des bords ombragés‖ de feuillages mouvants,Tu puisses, savourant‖ ton exil volontaire,En silence épier‖ s'il est quelque mystèreDans le bruit des eaux et des vents.
« Qu'à ton réveil joyeux,‖ les chants des jeunes mèresT'annoncent et l'enfance,‖ et la vie et le jour.Qu'un ruisseau passe auprès‖ de tes fleurs éphémères,Comme entre les doux soins‖ et les tendres chimèresPassent l'espérance et l'amour.
« Qu'il soit dans la contrée‖ un souvenir fidèleDe quelque bon seigneur,‖ de hauteur dépourvu,Ami de l'indigence‖ et toujours aimé d'elle ;Et que chaque vieillard,‖ le citant pour modèle,Dise : Vous ne l'avez pas vu !
« Loin du monde surtout‖ mon culte te réclame.Sois le Prophète ardent,‖ qui vit le ciel ouvert,Dont l'œil, au sein des nuits,‖ brillait comme une flamme,Et qui, de l'Esprit Saint‖ ayant rempli son âme,Allait, parlant dans le désert ! »
Tu le disais, ô Muse !‖ Et la cité bruyanteAutour de moi pourtant‖ mêle ses mille voix !Muse ! et je ne fuis pas‖ la sphère tournoyanteOù le sort, agitant‖ la foule imprévoyante,Meut tant de destins à la fois !
C'est que, pour m'amener‖ au terme où tout aspire,Il m'est venu du ciel‖ un guide au front joyeux ;Pour moi, l'air le plus pur‖ est l'air qu'elle respire ;Je vois tous mes bonheurs,‖ Muse, dans son sourire,Et tous mes rêves dans ses yeux !
1823.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 11[abaab] 1[abacbc] 1[abba]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (52 de 12, 13 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 11 quintils, 1 sizain, 1 quatrain
- Mots à la rime
- a Muse / refuse / cornemuse féminine, classiqueb autel / immortel masculine, classiquea turbulence / s'élance / silence féminine, classiqueb méchants / chants masculine, classiquea vie / asservie / l'envie féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classiquea terre / austère / n'altère féminine, classiqueb harmonieux / yeux masculine, classiquea royaume / fantôme / chaume féminine, classiqueb glaïeul / l'aïeul masculine, classiquea montagne / campagne / accompagne féminine, classiqueb d'azur / obscur masculine, classiquea vagabondes / ondes / profondes féminine, classiqueb tableaux / flots masculine, classiquea solitaire / volontaire féminine, classiqueb mouvants / vents masculine, classiquec mystère / mères féminine, classiqueb jour / l'amour masculine, classiquec éphémères / chimères féminine, classiquea fidèle / d'elle / modèle féminine, classiqueb dépourvu / vu masculine, classiquea réclame / flamme / âme féminine, classiqueb ouvert / désert masculine, classiquea bruyante / tournoyante / imprévoyante féminine, non classiqueb voix / fois masculine, classiquea aspire / respire / sourire féminine, classiqueb joyeux / yeux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
65 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources