Poésies diverses, 1867· Les derniers bardes Pöeme
Les derniers bardes
Cyprès, arbres des morts,‖ qui courbe ainsi vos têtes ?Sont-ce les Esprits des tempêtes ?Sont-ce les noirs vautours,‖ cachés dans vos rameaux ?Ou, fidèles encore‖ à vos bocages sombres,Les Enfants d’Ossian‖ viennent-ils sous vos ombresChercher leurs antiques tombeaux ?Ô monts, est-ce un torrent‖ dont le bruit m’épouvante ?N’entends-je pas plutôt,‖ dans la nuit décevante,Les spectres s’appeler‖ sur vos fronts chevelus ?Harpe, qui fait frémir‖ ta corde murmurante ?Est-ce le vent du Nord ?‖ est-ce quelque ombre erranteDes vieux Bardes qui ne sont plus ?
Vous ne reviendrez plus,‖ beaux jours, siècles prospères !Le pâtre, heureux de vivre‖ ou vécurent ses pères,Ne tramait pas encor‖ des jours voués au deuil ;Fingal léguait son sceptre‖ à sa race guerrière,Et l’on voyait un trône‖ où l’on voit un cercueil.Écossais, tes rochers‖ te servaient de barrière ;L’Étranger méprisait,‖ sans en franchir le seuil,Ton indigence héréditaire ;Mais la Liberté pauvre et fière,Sur ces rocs dédaignés‖ régnait avec orgueil.
Soudain de sinistres présages,Sombres précurseurs des revers,Troublent ces paisibles rivages,Descendu des cieux entr’ouverts,Fingal erre au sein des nuages ;Sa lance est un faisceau d’éclairs ;Son char roule sur les orages ;L’aigle au loin le voit dans les airs ,Et, quittant ses roches sauvages,S’enfuit vers la rive des mers.Oubliant ta route étoilée,Ô lune, alors pâle et voilée,Tu cachas ton front dans les flots ;Et Morven, au sein des ténèbres,Entendit des harpes funèbresAnnoncer la mort des héros .
Voix funestes du sort,‖ jusque alors inconnues,Que n’avez-vous en vain‖ proclamé son courroux !Mais quand son souffle immense‖ a rassemblé les nues,L’ouragan retient-il ses coups ?
Le fracas des chars des bataillesFait soudain du Lomon‖ trembler les vieux frimas ;Avide de nouveaux climats,Édouard, de Stirling‖ menaçant les murailles,Apporte aux héros les combats.
« Écosse, tes guerriers,‖ si longtemps invincibles,« Sur tes monts envahis‖ ont rencontré la mort ;« Les restes mutilés‖ de ces vaincus terribles« Roulent dans les fanges du Nord.« Pourquoi ce farouche silence,« Bardes ? Ils ne sont plus ;‖ il n’est plus de vengeance.« Mais l’heure des chants a sonné.« Ouvrez à ces héros‖ le palais des nuages ;« Bardes : laisserez-vous‖ se perdre dans les âges« Leur souvenir abandonné ? »
Sourds à ces clameurs téméraires,Les Bardes, épars dans les bois,Laissaient aux vieux lambris des roisPendre leurs harpes funéraires.Sur les rocs de Tremnor‖ affrontant les hivers,Ils pleuraient les héros,‖ sans chanter leur vaillance ;Et comme on voit, la nuit,‖ quand l’orage s’avance,Un calme menaçant‖ précéder les éclairs,Ils se taisaient : mais leur silenceÉtait plus beau que leurs concerts.
Le Roi vient, entouré‖ de ses chefs intrépides ;Et, non loin de Dunbar,‖ aux sommets sourcilleux,De la Clyde en courroux‖ domptant les flots rapides,Au front du Lothyan‖ pose un pied orgueilleux.Déjà s’offrent à lui les grottes de Cartlane ,Il entend mugir leurs torrens,Et suit sur ces vieux monts‖ l’aigle inquiet qui plane,Étonné de voir des tyrans.
Bientôt devant ses pas,‖ parmi de longs nuages,Des pics menaçans et sauvagesS’élèvent : sur leurs flancs‖ grondent les vents du nord ;Autour d’eux leur grande ombre‖ au loin couvre la terre ;Et le sourd fracas du tonnerreDit que ces rocs affreux‖ sont les rocs de Tremnor.
Édouard, le premier,‖ à travers les bruyèresGuide en les rassurant‖ ses agiles archers :Tout s’ébranle ; et déjà‖ les lances étrangèresBrillent sur ces sombres rochers,Les soldats enivrés‖ dévorent leurs conquêtes ;L’aspect seul d’Édouard‖ leur cache les tempêtesQu’entassent sur leurs fronts‖ les nuages mouvans,Les bataillons épais‖ en colonnes s’allongent,Ils marchent ; et leurs cris,‖ que mille échos prolongent,Se mêlent à la voix des vents.
Tout à coup, sur un roc‖ dont la lugubre cimeS’incline vers l’armée‖ et menace l’abîme,Debout, foulant aux pieds‖ les orageux brouillards,Agitant leurs robes funèbres,Aux lueurs de l’éclair‖ qui perce les ténèbres,Apparaissent de grands Vieillards.Tels sur les roches fabuleusesOn a vu s’élever,‖ dans les nuits nébuleuses,Les tristes Géans des hivers,Lorsque, courbant des monts‖ les forêts ébranlées,De leur souffle terrible‖ ils remplissaient les airs,Et mugissaient dans les vallées.
Cet aspect de toutes parts.Jette une terreur soudaine ;Le roi, du haut de ses chars,Voit reculer vers la plaineSes superbes léopards ;Il voit ses soldats épars,Sourds à sa voix souveraine,Prêts à fuir leurs étendards.Malgré sa fierté hautaine,Le trouble agite ses sens ;Le vent retient son haleine,Et les Guerriers frémissansFixent leur vue incertaineSur les Bardes menaçans.
« Édouard, hâte-toi ;‖ jouis de ta victoire.« Tandis que ton pied étonné« Foule les fronts glacés‖ des aînés de la gloire,« Prends ce que leur mort t’a donné.« Tu vaincras : leur trépas‖ à l’Écosse déserte« Révèle assez son avenir.« Mais tremble ! leur trépas annonce aussi ta perte ;« C’est un crime de plus‖ et le temps sait punir. »
Ils chantaient : la harpe sonore,Après qu’ils ont chanté,‖ vibre et frémit encore ;La foudre en sourds éclats‖ roule et se tait trois fois ;Le vent gronde et s’apaise ;‖ et marchant à leur tête,Sur le bord de l’abîme‖ où retentit leur voix,Le vieux Chef des Bardes s’arrête.Les frimas sur son front‖ s’élèvent entassés,Sa barbe en flots d’argent‖ descend vers sa ceinture,Il abandonne aux vents‖ sa longue chevelure,Et semble un vieux héros‖ des temps déjà passés.Dans ses yeux brille encor‖ l’éclair de sa jeunesse ;On voit se déployer‖ dans sa main vengeresseUn étendard ensanglanté ;Et, pareil à l’Esprit‖ qui poursuit les coupables,Sa voix tombe en cris formidablesSur le vainqueur épouvanté.
« Du haut de la céleste voûteFingal me voit, Fingal m’écoute :Vous m’écoutez aussi,‖ par la crainte troublés,Saxons ; mais votre crainte‖ est l’aveu de vos crimes :Vous êtes les bourreaux,‖ nous sommes les victimes ;Nous menaçons et vous tremblez !Édouard, vers nos murs‖ tu guides tes bannière ;Réponds : que t’ont fait nos guerriers ?Les a-t-on vus, chassant‖ tes tribus prisonnières,Porter la mort dans tes foyers ?Qui de nous d’une paix‖ antique et fraternelleA violé les droits trahis ?Qui de nous par les flots‖ d’une horde infidèleA vu ses remparts envahis ?Ton seul silence est ta réponse.Voilà donc ces exploits‖ dont ton bras s’applaudit ?…Arrête et courbe-toi :‖ car ma bouche prononceL’arrêt du Dieu qui te maudit.Prince, qui ris de nos misères,Édouard, crains du sort‖ les faveurs mensongères,Crains ces forfaits heureux‖ que l’Enfer t’a permis ;Tu portes sur ton front‖ les célestes colères.Ne te crois pas jugé‖ par tes, seuls ennemis,Songe à tes descendans,‖ souviens-toi de tes pères…Connais tes juges et frémis.
« Édouard, un instant‖ ton ivresse a pu croireQue les fils d’Ossian‖ se tairaient sans remord ;Va, nous saurons flétrir‖ ton nom et ta mémoire :Notre récompense est la mort.Ton pardon eût puni‖ notre lâche silence.Quoi ! nous aurions flatté‖ ton injuste puissance !Notre main eût lavé‖ le sang de tes lauriers !Et, laissant nos héros‖ errer aux rives sombres,Nous aurions de nos chants‖ déshérité leurs ombres,Pour célébrer leurs meurtriers ! ―Les siècles se diront :‖ À l’Écosse asservie,C’est en vain qu’Édouard‖ enleva le bonheur ;Aux fiers enfans des monts‖ il put ravir la vie,Il ne put leur ravir l’honneur ;Les chantres des héros,‖ fuyant sa tyrannie,Aux lauriers des héros‖ ont uni leurs lauriers,Et les Bardes sacrés‖ de la CalédonieN’ont pu survivre à ses Guerriers.Édouard, désormais‖ nous taire est notre gloire,Nos chants vont expirer ;‖ mais nos noms dans l’histoirePoursuivront ton nom odieux.Pour la dernière fois‖ nos harpes retentissent,Pour la dernière fois‖ nos harpes te maudissent :Reçois nos terribles adieux. »
« Un jour tu gémiras‖ sur tes vaines chimères,« Prince ; un jour tes larmes amères« Baigneront à leur tour‖ tes lauriers odieux ;« Pour la dernière fois‖ nos harpes retentissent,« Pour la dernière fois‖ nos harpes le maudissent :« Reçois nos terribles adieux. »
Ils ont chanté : la foudre gronde.Du sommet des rochers‖ dans les gouffres ouvertsIls s’élancent… Le bruit‖ de leur chute profonde,Roule et s’accroît dans les déserts.Leurs restes des torrens‖ souillent l’onde irritée ;La Harpe au haut des monts,‖ par les vents agitée,À leurs derniers soupirs‖ répond en soupirant ;Leurs corps défigurés‖ tombent de cime en cime,Et leur sang au loin dans l’AbîmeRejaillit sur le Conquérant.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 17[aa] 16[abba] 19[abab] 1[ababab] 1[abbab] 1[abbaba] 1[aabab] 2[ababa]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (115 de 12, 77 de 8, 14 de 7)· profil 7, 8, 6+6
- Mots à la rime
- a têtes / tempêtes féminine, classiqueb rameaux / tombeaux masculine, classiquec sombres / ombres féminine, classiqued m’épouvante / décevante féminine, classiquee chevelus / plus masculine, classiquef murmurante / errante féminine, classiquea prospères / pères féminine, classiqueb deuil / cercueil masculine, classiquec guerrière / barrière féminine, classiqued seuil / orgueil masculine, classiquee héréditaire / fière féminine, classiquea présages / rivages féminine, classiqueb revers / entr’ouverts masculine, classiquec nuages / orages / sauvages féminine, classiqued d’éclairs / airs / mers masculine, classiquee étoilée / voilée féminine, classiquef flots / héros masculine, classiqueg ténèbres / funèbres féminine, classiquea inconnues / nues féminine, classiqueb courroux / coups masculine, classiquea batailles / murailles féminine, classiqueb frimas / climats / combats masculine, classiquea invincibles / terribles féminine, classiqueb mort / Nord masculine, classiquec silence / vengeance féminine, classiqued sonné / abandonné masculine, classiquee nuages / âges féminine, classiquea téméraires / funéraires féminine, classiqueb bois / rois masculine, classiquec hivers / éclairs / concerts masculine, classiqued vaillance / s’avance / silence féminine, classiquea intrépides / rapides féminine, classiqueb sourcilleux / orgueilleux masculine, classiquec Cartlane / plane féminine, classiqued torrens / tyrans masculine, classiquea nuages / sauvages féminine, classiqueb nord / Tremnor masculine, classiquec terre / tonnerre féminine, classiquea bruyères / étrangères féminine, classiqueb archers / rochers masculine, classiquec conquêtes / tempêtes féminine, classiqued mouvans / vents masculine, non classiquee s’allongent / prolongent féminine, classiquea cime / l’abîme féminine, classiqueb brouillards / Vieillards masculine, classiquec funèbres / ténèbres féminine, classiqued fabuleuses / nébuleuses féminine, classiquee hivers / airs masculine, classiquef ébranlées / vallées féminine, classiquea parts / chars masculine, classiqueb soudaine / plaine féminine, classiquec léopards / épars / étendards masculine, classiqued souveraine / hautaine féminine, classiquee sens / frémissans / menaçans masculine, classiquef haleine / incertaine féminine, classiquea victoire / gloire féminine, classiqueb étonné / donné masculine, classiquec déserte / perte féminine, classiqued avenir / punir masculine, classiquea sonore / encore féminine, classiqueb fois / voix masculine, classiquec tête / s’arrête féminine, classiqued entassés / passés masculine, classiquee ceinture / chevelure féminine, classiquef jeunesse / vengeresse féminine, classiqueg ensanglanté / épouvanté masculine, classiqueh coupables / formidables féminine, classiquea voûte / m’écoute féminine, classiqueb troublés / tremblez masculine, classiquec crimes / victimes féminine, classiqued bannière / prisonnières féminine, classiquee guerriers / foyers masculine, classiquef fraternelle / infidèle féminine, classiqueg trahis / envahis masculine, classiqueh réponse / prononce féminine, classiquei s’applaudit / maudit masculine, classiquej misères / mensongères féminine, classiquek permis / ennemis / frémis masculine, non classiquel colères / pères féminine, classiquea croire / mémoire féminine, classiqueb remord / mort masculine, classiquec silence / puissance féminine, classiqued lauriers / meurtriers masculine, classiquef asservie / vie féminine, classiqueg bonheur / l’honneur masculine, classiqueh tyrannie / Calédonie féminine, classiquei lauriers / Guerriers masculine, classiquej gloire / l’histoire féminine, classiquek odieux / adieux masculine, classiquel retentissent / maudissent féminine, classiquea chimères / amères féminine, classiquea gronde / profonde féminine, classiqueb ouverts / déserts masculine, classiquec irritée / agitée féminine, classiqued soupirant / Conquérant masculine, classiquee cime / l’Abîme féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
206 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et poésies diverses, Paris, PÉLICIER libraire, 1822· numérisation wikisource.org· Sources