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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Toute la lyre, 1893· La corde d’airain

À la France de 1872

Victor Hugo· quatrains, alexandrins et octosyllabes, 156 vers

Ô France, un de tes fils devant toi s’agenouille.L'humble prêtre de l'art‖ divin que rien ne souilleT'apporte sa tristesse‖ et son austère amour.Quand toutes les grandeurs‖ d'un pays tour à tour,Sous l'acharnement vil‖ du sort opiniâtre,S'écroulent, dans les jours‖ ténébreux, le théâtre,Qui jadis, riant, grave,‖ orageux ou serein,Parlait aux nations‖ par deux masques d'airain,Doit, quand saigne la plaie‖ horrible des frontières,Ne dire au peuple ému‖ que des choses altières.Quand la Patrie en deuil‖ baisse les yeux devantSa vieille histoire en cendre,‖ à terre, éparse au vent,Quand le fier Capitole‖ a fait place au Calvaire,Nous avons pour devoir‖ le souvenir sévère ;Et l'homme est par les chants‖ de la muse avili,S'il y puise une ivresse‖ allant jusqu'à l'oubli.Désormais, après tant‖ d'angoisse, après les fuites,Les camps cernés, les murs‖ vendus, les tours détruites,Et la captivité‖ des sombres légions,Quand l'Europe nous hait,‖ nous qui la protégions,Ces hymnes qu'on appelle‖ Ode, Drame, Épopée,Devront ressembler tous‖ à des fourreaux d'épée ;Si le tigre en ses dents‖ emporte la brebis,Des resplendissements‖ furieux et subitsSortiront tout à coup‖ de ces puissants poèmes ;Leurs vers seront grondants,‖ menaçants et suprêmes ;On y sentira sourdre‖ un souffle de combat,On y verra la gloire‖ en pleurs sur son grabat,Et ces grandes clameurs‖ auront des voix hautainesRemuant l'âpre honte‖ au cœur des capitainesEt leur donnant la rage‖ et la soif de plongerLeur honneur dans ce flot‖ sublime, le danger ;Et c'est ainsi qu'on sauve‖ un peuple, et que l'on fondeDans toi, Paris, dans toi ;‖ Rome, une âme profonde.Ne venez pas ici‖ chercher d'autre plaisirQue d'entrevoir un glaive‖ et de le ressaisir ;L'art ne doit aux esprits‖ que des fêtes viriles ;Ayons d'affreux jours, soit,‖ mais pas d'instants stériles.Plus le bonheur décroît,‖ plus le cœur doit grandir ;L'astre accepte la nuit‖ pour y mieux resplendir.L'étoile, dédaigneuse‖ au fond des cieux funèbres,A l'augmentation‖ de l'ombre et des ténèbresRépond par la croissance‖ auguste des rayons.C'est pourquoi tous ici,‖ tous, qui que nous soyons,Fils de ceux qui de près‖ virent Berlin et Vienne,Ne trouvant pas qu'il soit‖ juste et qu'il nous convienneD'avoir de tels aïeux‖ et de n'y point songer,Et de laisser leur gloire‖ en gage à l'étranger,Ayant le sombre ennui‖ d'hommes sur qui l'on marche,Nous souvenant que c'est‖ à nous de porter l'archeEt d'être à l'avant-garde‖ altière du progrès,Nous pensons qu'il est bon‖ d'aiguiser nos regrets,Et qu'avec un fer rouge‖ il faut toucher nos plaies ;Et que, puisque déjà‖ reverdissent les haies,Puisque voici venir‖ le mois de mai charmant,Nous devons regarder‖ le sacré firmament,Les bois, les champs, le lys,‖ la rose, la pervenche,Avec cette pensée‖ au cœur : notre revanche !

Si nous nous laissions mettre‖ aux fers par le destin,Si, tournés vers le soir‖ et non vers le matin,Nous pouvions, prisonniers,‖ continuer de vivre,Si nous ne rêvions pas,‖ l'âme de colère ivre,Chacun de nous ayant‖ sur le front la rougeurDe n'être pas celui‖ qu'on attend, le vengeur ;Ah ! si nous n'étions pas‖ pensifs devant tout hommeQui flétrit son bourreau,‖ se redresse et se nomme,Et lui prend son épée‖ afin de le tuer,Si nous pouvions nous taire‖ et nous habituerA l'opprobre, et montrer,‖ transformation vile,Qu'on peut être Thersite‖ après qu'on fut Achille,Si nous donnions raison‖ aux rois riant entre eux,Si nous découvrions‖ en nous des cœurs affreuxPrêts aux consentements‖ infâmes de la chute,Si devant le vainqueur‖ criant : Cessons la lutte,Paix ! et restons-en là !‖ nous disions : J'y pensais !Ah ! tout serait fini !‖ de sa tête, ô français,La France arracherait,‖ sous ses mains indignées,Ses lauriers, et, parmi‖ ses cheveux, des poignéesD'étoiles, qui s'iraient‖ éteindre dans la nuit !Non, nous ne serons pas‖ ce qui s'évanouit ;Non, nous ne serons pas‖ le fils qui dégénère,Et nous saurons hâter‖ le réveil du tonnerre.Non, nous n'acceptons pas‖ notre honneur obscurci.Car ce qui fait un peuple‖ illustre, le voici :C'est le théâtre, c'est‖ la tribune, c'est l'âmeDe tout homme allumée‖ à toute pure flamme,C'est l'essor pour l'esprit,‖ le travail pour le corps,C'est l'art, c'est la pensée‖ et l'ennemi dehors.

Tant qu'ils sont en Alsace‖ et qu'ils sont en Lorraine,Ils sont chez nous. Sur toi,‖ France, leur sabre traîne.Ils t'ont pris ton bien, France ?‖ Eh bien, on le reprend.Ah ! même le plus grand‖ des siècles n'est pas grandSi quelque ombre de honte‖ est mêlée à sa gloire.Avec une aile blanche‖ avoir une aile noire,Non, France, non ! jamais‖ ainsi tu n'as vécu.Et la paix n'est la paix‖ qu'après qu'on a vaincu.

Ô Grèce ! ô Périclès !‖ jours fiers ! âge splendide !Pindare d'un côté,‖ de l'autre Thucydide ;L'idéal du réel‖ devenait le vrai nom,Et Phidias sculptait‖ le mur du Parthénon ;Hippocrate tâtait‖ le pouls de Démosthènes ;Les peuples s'abreuvaient‖ de lumière aux fontainesQu'on nomme Apollodore,‖ Euripide, Platon ;Le dur Solon, levant sur Thespis son bâton,Était mort, et Socrate‖ ôtait les dieux à l'homme ;Athènes vaguement‖ semblait éveiller RomeQui répondait du fond‖ de l'ombre à son appel, —Et les perses étaient‖ chassés de l'Archipel !

Qui donc a dit : La France tombe !Demain, on verra tout à coupLa grande pierre de sa tombeSe lever lentement debout.

Oui, demain, oui, l'heure est prochaine.Voyez. Elle se dresse, ayantDans ses deux poings où pend sa chaîne,Un tronçon d'épée effrayant.

Oui, l'avenir nous le ramène,Ce puissant glaive où Dieu clémentA remplacé la lame humainePar le céleste flamboiement.

Oh ! souhaitons la bienvenueÀ ce glaive prodigieux !Qu'il nous fasse voir dans la nueLe groupe étoilé des aïeux !

Que son éclair montre à notre âmeToutes ces faces de géants,Martel qui terrasse Abdérame,Jeanne qui délivre Orléans ;

Et ces preux, beaux dans leur croyance,Bayard qui ne plia jamais,Marceau qui mourut sous Mayence,Hoche qui fut mort devant Metz !

Qu'on écoute leurs voix bruire,Et qu'on ne puisse devinerSi c'est Kléber qu'on entend rire,Ou le ciel qu'on entend tonner !

Que ce fier glaive de la FranceSoit le glaive du genre humain ;Qu'il abolisse la souffrance,Épée aujourd'hui, soc demain ;

Qu'il soit pour tous la délivrance,Qu'il perce le nuage obscur,Et qu'il nous rende l'espéranceIci-bas, et là-haut l'azur !

Que ce glaive crée et foudroie,Qu'il sème à coups d'éclairs le jour,Et qu'il en sorte de la joie,Et qu'il en sorte de l'amour.

Sur toute la terre ravie,Qu'il allume avec sa clartéUn sublime orage de vie,De victoire et de liberté !

Qu'il fauche, le mal comme l'herbe ;Qu'on dise : il a fondé nos droits ;Et qu'il soit à jamais superbePar l'immense fuite des rois !

Paris, 19 février 1872.

Versification

Forme
Quatrains
Rimes
54((aa)) 12(abab)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (108 de 12, 48 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
12 quatrains, 4 distiquess
Mots à la rime
a s’agenouille / souille féminine, classiqueb amour / tour masculine, classiquec opiniâtre / théâtre féminine, classiqued serein / d'airain masculine, classiquee frontières / altières féminine, classiquef devant / vent masculine, classiqueg Calvaire / sévère féminine, classiqueh avili / l'oubli masculine, classiquei fuites / détruites féminine, classiquej légions / protégions masculine, classiquek Épopée / d'épée féminine, classiquel brebis / subits masculine, classiquem poèmes / suprêmes féminine, classiquen combat / grabat masculine, classiqueo hautaines / capitaines féminine, classiquep plonger / danger masculine, classiqueq fonde / profonde féminine, classiquer plaisir / ressaisir masculine, classiques viriles / stériles féminine, classiquet grandir / resplendir masculine, classiqueu funèbres / ténèbres féminine, classiquev rayons / soyons masculine, classiquew Vienne / convienne féminine, classiquex songer / l'étranger masculine, classiquey marche / l'arche féminine, classiquez progrès / regrets masculine, classiquea plaies / haies féminine, classiqueb charmant / firmament masculine, classiquec pervenche / revanche féminine, classiquea destin / matin masculine, classiqueb vivre / ivre féminine, classiquec rougeur / vengeur masculine, classiqued homme / nomme féminine, classiquee tuer / habituer masculine, classiquef vile / Achille féminine, classiqueg eux / affreux masculine, classiqueh chute / lutte féminine, classiquei pensais / français masculine, classiquej indignées / poignées féminine, classiquek nuit / s'évanouit masculine, classiquel dégénère / tonnerre féminine, classiquem obscurci / voici masculine, classiquen l'âme / flamme féminine, classiqueo corps / dehors masculine, classiquea Lorraine / traîne féminine, classiqueb reprend / grand masculine, classiquec gloire / noire féminine, classiqued vécu / vaincu masculine, classiquea splendide / Thucydide féminine, classiqueb nom / Parthénon masculine, classiquec Démosthènes / fontaines féminine, classiqued Platon / bâton masculine, classiquee l'homme / Rome féminine, classiquef appel / l'Archipel masculine, classiquea tombe féminine, classiqueb coup / debout masculine, non classiquea prochaine / chaîne féminine, classiqueb ayant / effrayant masculine, classiquea ramène / humaine féminine, classiqueb clément / flamboiement masculine, classiquea bienvenue / nue féminine, classiqueb prodigieux / aïeux masculine, classiquea âme / Abdérame féminine, classiqueb géants / Orléans masculine, classiquea croyance / Mayence féminine, classiqueb jamais / Metz masculine, classiquea bruire / rire féminine, classiqueb deviner / tonner masculine, classiquea France / souffrance féminine, classiqueb humain / demain masculine, classiquea délivrance / l'espérance féminine, classiqueb obscur / l'azur masculine, classiquea foudroie / joie féminine, classiqueb jour / l'amour masculine, classiquea ravie / vie féminine, classiqueb clarté / liberté masculine, classiquea l'herbe / superbe féminine, classiqueb droits / rois masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

156 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources