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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Toute la lyre, 1893· IV

XXXVI. À Théophile Gautier

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 82 vers

Ami, poète, esprit,‖ tu fuis notre nuit noire.Tu sors de nos rumeurs‖ pour entrer dans la gloire ;Et désormais ton nom‖ rayonne aux purs sommets.Moi qui t'ai connu jeune‖ et beau, moi qui t'aimais,Moi qui, plus d'une fois,‖ dans nos altiers coups d'aile,Éperdu, m'appuyais‖ sur ton âme fidèle,Moi, blanchi par les jours‖ sur ma tête neigeant,Je me souviens des temps‖ écoulés, et songeantÀ ce jeune passé‖ qui vit nos deux aurores,À la lutte, à l'orage,‖ aux arènes sonores,À l'art nouveau qui s'offre,‖ au peuple criant oui,J'écoute ce grand vent‖ sublime évanoui.

Fils de la Grèce antique‖ et de la jeune France,Ton fier respect des morts‖ fut rempli d'espérance ;Jamais tu ne fermas‖ les yeux à l'avenir.Mage à Thèbes, druide‖ au pied du noir menhir,Flamine aux bords du Tibre‖ et brahme aux bords du Gange,Mettant sur l'arc du dieu‖ la flèche de l'archange,D'Achille et de Roland‖ hantant les deux chevets,Forgeur mystérieux‖ et puissant, tu savaisTordre tous les rayons‖ dans une seule flamme ;Le couchant rencontrait‖ l'aurore dans ton âme ;Hier croisait demain‖ dans ton fécond cerveau ;Tu sacrais le vieil art‖ aïeul de l'art nouveau ;Tu comprenais qu'il faut,‖ lorsqu'une âme inconnueParle au peuple, envolée‖ en éclairs dans la nue,L'écouter, l'accepter ;‖ l'aimer, ouvrir les cœurs ;Calme, tu dédaignais‖ l'effort vil des moqueursÉcumant sur Eschyle‖ et, bavant sur Shakspeare ;Tu savais que, ce siècle‖ a son air qu'il respire,Et que, l'art ne marchant‖ qu'en se transfigurant,C'est embellir le beau‖ que d'y joindre le grand.Et l'on t'a vu pousser‖ d'illustres cris de joieQuand le Drame a saisi‖ Paris comme une proie,Quand l'antique hiver fut‖ chassé par Floréal,Quand l'astre inattendu‖ du moderne idéalEst venu tout à coup,‖ dans le ciel qui s'embraseLuire, et quand l'Hippogriffe‖ a relayé Pégase !

Je te salue au seuil‖ sévère du tombeau.Va chercher le vrai, toi‖ qui sus trouver le beau.Monte l'âpre escalier.‖ Du haut des sombres marches,Du noir pont de l'abîme‖ on entrevoit les arches ;Va ! meurs ! la dernière heure‖ est le dernier degré.Pars, aigle, tu vas voir‖ des gouffres à ton gré ;Tu vas voir l'absolu,‖ le réel, le sublime.Tu vas sentir le vent‖ sinistre de la cimeEt l'éblouissement‖ du prodige éternel.Ton olympe, tu vas‖ le voir du haut du ciel,Tu vas du haut du vrai‖ voir l'humaine chimère,Même celle de Job,‖ même celle d'Homère,Âme, et du haut de Dieu‖ tu vas voir Jéhovah.Monte, esprit ! Grandis, plane,‖ ouvre tes ailes, va !

Lorsqu'un vivant nous quitte,‖ ému, je le contemple ;Car entrer dans la mort,‖ c'est entrer dans le templeEt quand un homme meurt,‖ je vois distinctementDans son ascension‖ mon propre avènement.Ami, je sens du sort‖ la sombre plénitude ;J'ai commencé la mort‖ par de la solitude,Je vois mon profond soir‖ vaguement s'étoiler ;Voici l'heure où je vais,‖ aussi moi, m'en aller.Mon fil trop long frissonne‖ et touche presque au glaive ;Le vent qui t'emporta‖ doucement me soulève,Et je vais suivre ceux‖ qui m'aimaient, moi, banni.Leur œil fixe m'attire‖ au fond de l'infini.J'y cours. Ne fermez pas‖ la porte funéraire.

Passons ; car c'est la loi ;‖ nul ne peut s'y soustraire ;Tout penche ; et ce grand siècle‖ avec tous ses rayonsEntre en cette ombre immense‖ où pâles nous fuyons.Oh ! quel farouche bruit‖ font dans le crépusculeLes chênes qu'on abat‖ pour le bûcher d'Hercule !Les chevaux de la mort‖ se mettent à hennir,Et sont joyeux, car l'âge‖ éclatant va finir ;Ce siècle altier qui sut‖ dompter le vent contraire,Expire… — Ô Gautier ! toi,‖ leur égal et leur frère,Tu pars après Dumas,‖ Lamartine et Musset.L'onde antique, est tarie‖ où l'on rajeunissait ;Comme il n'est plus de Styx‖ il n'est plus de Jouvence.Le dur faucheur avec‖ sa large lame avancePensif et pas à pas‖ vers le reste du blé ;C'est mon tour ; et la nuit‖ emplit mon œil troubléQui, devinant, hélas,‖ l'avenir des colombes,Pleure sur des berceaux‖ et sourit à des tombes.

V. H. 2 novembre 1872. Jour des Morts.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
41((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a noire / gloire féminine, classiqueb sommets / t'aimais masculine, classiquec d'aile / fidèle féminine, classiqued neigeant / songeant masculine, classiquee aurores / sonores féminine, classiquef oui / évanoui masculine, classiquea France / d'espérance féminine, classiqueb l'avenir / menhir masculine, classiquec Gange / l'archange féminine, classiqued chevets / savais masculine, classiquee flamme / âme féminine, classiquef cerveau / nouveau masculine, classiqueg inconnue / nue féminine, classiqueh cœurs / moqueurs masculine, classiquei Shakspeare / respire féminine, classiquej transfigurant / grand masculine, classiquek joie / proie féminine, classiquel Floréal / idéal masculine, classiquem s'embrase / Pégase féminine, classiquea tombeau / beau masculine, classiqueb marches / arches féminine, classiquec degré / gré masculine, classiqued sublime / cime féminine, classiquee éternel / ciel masculine, classiquef chimère / d'Homère féminine, classiqueg Jéhovah / va masculine, non classiquea contemple / temple féminine, classiqueb distinctement / avènement masculine, classiquec plénitude / solitude féminine, classiqued s'étoiler / aller masculine, classiquee glaive / soulève féminine, classiquef banni / l'infini masculine, classiqueg funéraire / soustraire féminine, classiqueb rayons / fuyons masculine, classiquec crépuscule / d'Hercule féminine, classiqued hennir / finir masculine, classiquee contraire / frère féminine, classiquef Musset / rajeunissait masculine, classiqueg Jouvence / avance féminine, classiqueh blé / troublé masculine, classiquei colombes / tombes féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

82 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources