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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Toute la lyre, 1893· VI

L. « — Ah çà mais ! quelle idée as-tu, capricieuse »

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 112 vers

— Ah çà mais ! quelle idée‖ as-tu, capricieuse,De vouloir qu'à cette heure‖ où, sous la verte yeuse,L'herbe s'offre à nos pas‖ dans le bois attiédi,Je te parle d'Eylau,‖ d'Essling et de Lodi !Parlons de notre amour‖ et non de la bataille.Oui, nos aïeux régnaient‖ par la guerre, et leur tailleÉtait haute, et mon père‖ était un des géants ;Et nous, s'il faut demain‖ braver les flots béants,Et subir les cieux noirs‖ après les jours prospères,Nous, les fils, nous ferons‖ comme faisaient nos pères ;Nous combattrons comme eux,‖ dût-on être engloutis,Avec un cœur égal‖ et des bras plus petits ;Et le monde entendra‖ notre clairon sonore ;Mais aujourd'hui je t'aime‖ et tu m'aimes ; l'auroreEmplit les champs, emplit‖ les cieux, emplit nos cœurs ;Les moineaux aisément‖ sont d'Horace moqueursLorsqu'il a près de lui‖ Barine émue et roseEt qu'il passe son temps‖ à parler d'autre chose.Vais-je donc étonner ces prés, ces bois, ces eaux,Par un homme ayant moins‖ d'esprit que les oiseaux ?C'est pour le jeune amour‖ que les, forêts sont faites.Belle, ne me rends pas‖ ridicule aux fauvettes.Sois clémente, et comprends‖ qu'en de si charmants lieuxC'est plutôt aux enfants‖ qu'on pense qu'aux aïeux.Veux-tu fâcher les fleurs‖ par nos façons moroses ?Veux-tu nous mettre mal‖ avec toutes ces roses ?Si j'ai dit que je suis‖ discret ; je te trompais.Belle, ici, tout est joie,‖ accord, silence, paix ;Les champs et les vallons‖ sont des choses calmées.Vois ces grottes où rit‖ l'ondine aux mains palmées,Vois ces halliers qu'un dieu‖ mystérieux bénit ;La branche n'a qu'un but,‖ c'est de cacher un nid ;C'est l'amour qui ravit‖ les rossignols, doux chantres ;Les poursuites d'amants‖ aboutissent aux antres ;La nature n'est qu'une‖ alcôve ; et c'est VénusDont on distingue au fond‖ de l'ombre les seins nus ;Janvier part, floréal‖ accourt ; le dialogueDe l'hiver qui bougonne‖ avec la vive églogueTourne en querelle, et l'air‖ est plein d'un vague chantQui fait que la beauté‖ n'a point le cœur méchant.Les arbres ont besoin, belles, de votre rire ;Une joie espiègle‖ est mêlée au zéphyre ;La pomme d'Ève aux mains‖ de Galatée atteintVirgile ; et tout serait‖ manqué, maussade, éteint,Si Chloé, que les nids‖ couvrent de gais murmures,Ne barbouillait le vieux‖ Silène avec des mûres ;Et, si Phyllis entre eux‖ n'était comme un démon,Ménalque ne saurait‖ que dire à Palémon.— Aime, et baigne en chantant‖ tes pieds nus dans la source ;Les rires étouffés,‖ belle, sont la ressourceDes taillis ténébreux‖ et des cœurs palpitants.O profondeur sauvage‖ et fraîche du printemps !On entend alterner‖ des flûtes sous les chênes.Quel est — le maître ? Éros.‖ Et quelles sont les chaînes ?Les rayons, les parfums, les soupirs, les chansons,Et l'entrelacement‖ des fleurs dans les buissons.Cette nature au flanc‖ sacré n'est pas contenteSi vous êtes chez elle‖ et que rien ne vous tente.Belle, vois cette idylle‖ immense, l'horizon ;Vois la fougère et l’herbe et ses bancs de gazon ;Crois-tu que de cette ombre ;‖ et de ce paysageIl sorte le conseil‖ insensé d'être sage,D'être froid ; de ne point‖ s'approcher de trop près,D'être sourd aux instincts,‖ d'être aveugle aux attraits,De refuser d'entrer‖ dans l'amour, douce école,Et de substituer‖ Wagram, Jemmape, Arcole,Les révolutions,‖ la patrie en péril,Et la rauque bataille,‖ au tendre hymen d'avril ?Belle, ayons pour affaire‖ unique l'arrivéeDu premier souffle tiède‖ échauffant la couvée,L'éclosion du lys‖ des étangs, les rameauxOù le nid et le vent‖ jasent à demi-mots,La pénétration‖ du soleil dans les feuilles,Le clair-obscur des eaux,‖ le bouquet que tu cueilles,Le parfum qui te plaît,‖ la clarté que tu vois,L'herbe et l'ombre, et l'amour,‖ mélodie à deux voix.Ici, Pan cherche Astrée‖ et Faune guette Flore.Ne mêlons pas la guerre‖ à toute cette aurore,À moins que ce ne soit‖ la guerre des baisers.Soyons des cœurs ardents‖ l'un par l'autre apaisés.Aimons. Le mois de mai,‖ c'est la saison lucide.Kléber pas plus qu'Ajax,‖ Marceau pas plus qu'Alcide,N'ont que faire en ces champs‖ pleins de molles faveursOù le printemps chuchote‖ au fond des bois rêveurs ;Car Homère ne peut‖ qu'effarer Théocrite ;Moschus craint l'épopée‖ avec le glaive écrite,Et le groupe dansant‖ et chantant des bergersFuit devant le divin‖ Achille aux pieds légers. —

Alors elle me dit‖ dans la saison des roses :

— Ami, ne croyez pas‖ que j'écoute ces choses ;Je ne vous en veux pas ;‖ je sais que c'est ainsiQu'on parle à sa maîtresse,‖ à son esclave aussi ;Oui, l'aube au fond des bois‖ ébauche un frais sourire,Le doux avril accourt‖ avec un bruit de lyre ;Les oiseaux sur qui rien‖ ne pèse sont contents ;Oui, ce qui doit emplir‖ nos cœurs, c'est le printemps,C'est l'idylle, c'est Flore‖ et Maïa, c'est Astrée,C'est l'éden ; c'est aussi‖ la tristesse sacrée.Toutes les fleurs ont beau‖ me fêter à l'envi,Je songe au noir clocher‖ de Strasbourg asservi,Et je vois à travers‖ l'églogue pleine d'ombreAu fond de l'horizon‖ la grande flèche sombre.Ah ! parlez-moi de guerre !‖ Où sont les fiers défis ?Penser à ses aïeux,‖ c'est penser à ses fils.C'est pour faire un héros‖ qu'il est beau d'être femme ;Tâchons de repriser‖ aux cieux quelque vieille âme ;Scellons un grand hymen !‖ Je vous aime pourtant ;Mais, dans cet obscur bois‖ farouche et palpitant,C'est l'indignation,‖ non l'amour, qui me dompte ;On n'a pas de pudeur‖ quand on a de la honte ;Je le dis, mon pays‖ est ma seule rougeur,Je ne veux d'un baiser‖ que s'il crée un vengeur !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
56((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a capricieuse / yeuse féminine, classiqueb attiédi / Lodi masculine, classiquec bataille / taille féminine, classiqued géants / béants masculine, classiquee prospères / pères féminine, classiquef engloutis / petits masculine, classiqueg sonore / l'aurore féminine, classiqueh cœurs / moqueurs masculine, classiquei rose / chose féminine, classiquej eaux / oiseaux masculine, classiquek faites / fauvettes féminine, classiquel lieux / aïeux masculine, classiquem moroses / roses féminine, classiquen trompais / paix masculine, classiqueo calmées / palmées féminine, classiquep bénit / nid masculine, classiqueq chantres / antres féminine, classiquer Vénus / nus masculine, classiques dialogue / églogue féminine, classiquet chant / méchant masculine, classiqueu rire / zéphyre féminine, classiquev atteint / éteint masculine, classiquew murmures / mûres féminine, classiquex démon / Palémon masculine, classiquey source / ressource féminine, classiquez palpitants / printemps masculine, classiquea chênes / chaînes féminine, classiqueb chansons / buissons masculine, classiquec contente / tente féminine, classiqued l'horizon / gazon masculine, classiquee paysage / sage féminine, classiquef près / attraits masculine, classiqueg école / Arcole féminine, classiqueh péril / d'avril masculine, classiquei l'arrivée / couvée féminine, classiquej rameaux / demi-mots masculine, classiquek feuilles / cueilles féminine, classiquel vois / voix masculine, classiquem Flore / aurore féminine, classiquen baisers / apaisés masculine, classiqueo lucide / qu'Alcide féminine, classiquep faveurs / rêveurs masculine, classiqueq Théocrite / écrite féminine, classiquer bergers / légers masculine, classiquea roses / choses féminine, classiqueb ainsi / aussi masculine, classiquec sourire / lyre féminine, classiqued contents / printemps masculine, classiquee Astrée / sacrée féminine, classiquef l'envi / asservi masculine, classiqueg d'ombre / sombre féminine, classiqueh défis / fils masculine, classiquei femme / âme féminine, classiquej pourtant / palpitant masculine, classiquek dompte / honte féminine, classiquel rougeur / vengeur masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

112 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources