Toute la lyre, 1893· III
XIII. « Ah ! la philosophie est vorace ! il lui faut »
Ah ! la philosophie‖ est vorace ! il lui fautL'idée avec le fait,‖ la chose avec le mot,Le connu, l'inconnu,‖ le réel, l'impossible.Elle ne peut marcher‖ sans tout ce combustible.C'est en épuisant tout‖ que ce lourd cachalotNage, vogue, navigue,‖ et se maintient à flot.
Regarde. On est en route.‖ On fuit le long des grèves.Toute la Grèce rit‖ comme un palais des rêves.L'ardent vaisseau qui traîne‖ à travers le flot bleuSes noirs poumons de houille‖ et son souffle de feu,Voit défiler les caps,‖ les îlots, les calangues.Il va. Les passagers,‖ parlant toutes les langues,Contemplent, attroupés‖ sur le pont du steamer,Le matin, quelque port‖ serein, le soir, la merPar le soleil couchant‖ chauffée au rouge sombre,L'Archipel où l'eau gronde‖ et que l'écueil encombre,Le cône refroidi‖ du volcan de Lemnos,Et la Crète, et ses monts‖ qui semblent des créneaux,Et Corinthe, et Mycène,‖ et Nauplie, et les restesDu temple d'Érechthée,‖ et la tour des Cyrrhestes,Et, tout au fond, le mont‖ Othrys, le mont Cnémis,Noirs géants dans la nuit‖ homérique endormis.Le paquebot va, court,‖ roule pale sur pale ;Et la vague est de nacre‖ et la côte est d'opale,Et les grands horizons‖ passent, ayant sur euxOu le nuage rose‖ ou l'éclair sulfureux ;Après une île enfuie‖ on voit une île éclore.Et pendant ce temps-là‖ la machine dévoreDes monceaux de Newcastle‖ et des tas de Cardiff.Ainsi l'esprit humain,‖ glouton quoique tardif,Dans son voyage autour‖ des systèmes, consommeL'éternité, le temps,‖ la mort, la vie et l'homme.
Et tout cela pourquoi ?‖ pour ne pas arriver.Pas de pilote ; pas‖ de boussole ; rêverDans tout lointain nuage‖ une rive abordable,Percer l'impénétrable‖ et sonder l'insondable,Tel est l'effort humain‖ quand il fouille le ciel.Là philosophie erre‖ au noir gouffre éternel ;Atteindre à Dieu ! comment ?‖ Elle ignore les passes ;Et souvent elle va,‖ dans les sombres espacesJetant sa cargaison,‖ faux et vrai, mal et bien,Se heurter à l'écueil‖ infranchissable Rien,Roche obscure où, battu‖ du doute aux flots, sans nombre,L'énorme Spinoza‖ râle, échoué dans l'ombre.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 1(aabbaa) 19((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 2 distiquess, 1 sizain
- Mots à la rime
- a faut / mot masculine, classiqueb l'impossible / combustible féminine, classiquec cachalot / flot masculine, classiquea grèves / rêves féminine, classiqueb bleu / feu masculine, classiquec calangues / langues féminine, classiqued steamer / mer masculine, classiquee sombre / encombre féminine, classiquef Lemnos / créneaux masculine, classiqueg restes / Cyrrhestes féminine, classiqueh Cnémis / endormis masculine, classiquei pale / d'opale féminine, classiquej eux / sulfureux masculine, classiquek éclore / dévore féminine, classiquel Cardiff / tardif masculine, classiquem consomme / l'homme féminine, classiquea arriver / rêver masculine, classiqueb abordable / l'insondable féminine, classiquec ciel / éternel masculine, classiqued passes / espaces féminine, classiquee bien / Rien masculine, classiquef nombre / l'ombre féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
44 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources