Toute la lyre, 1893· VI
XVI. Commencement d’une illusion
Il pleut ; la brume est épaissie ;Voici novembre et ses rougeurs,Et l'hiver, effroyable scieQue Dieu nous fait, à nous songeurs.
L'abeille errait, l'aube était large,L'oiseau jetait de petits cris,Les moucherons sonnaient la chargeÀ l'assaut des rosiers fleuris.
C'était charmant. Adieu ces fêtes,Adieu la joie, adieu l'été !Adieu le tumulte des têtesDans le rire et dans la clarté !
Adieu les bois où le vent lutte,Où Jean, dénicheur de moineaux,Jouait aussi bien de la flûteQu'un grec de l'île de Tinos !
Il faut rentrer dans la grand'villeQu'Alceste laissait à Henri ;Où la foule encor serait vileSi Voltaire n'avait pas ri.
Noir Paris ! tas de pierres morneQui, sans Molière et Rabelais,Ne serait encor qu'une bornePortant la chaîne des palais !
Il faut rentrer au labyrintheDes pas, des carrefours, des mœurs,Où l'on sent une sombre crainteDans l'immensité des rumeurs.
Je regarderai ma voisinePuisque je n'ai plus d'autre fleur !Sa vitre vague où se dessineSon profil, divin de pâleur,
Son réchaud où s'enfle la crème,Sa voix qui dit encor maman,Gare ! c'est le seuil d'un poème,C'est presque le bord d'un roman.
Ma voisine est une ouvrière,Au front de neige, aux dents d'émail,Qu'on voit tous les soirs en prièreEt tous les matins au travail.
Cet ange ignore que j'existe,Et, laissant errer son œil noir,Sans le savoir me rend très tristeEt très joyeux sans le vouloir.
Elle est propre, douce, fidèle,Et tient de Dieu, qui la bénit,Des simplicités d'hirondelleQui ne sait que bâtir son nid.
4 novembre.
Versification
- Forme
- 12 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 12(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 12 quatrains
- Mots à la rime
- a épaissie / scie féminine, classiqueb rougeurs / songeurs masculine, classiquea large / charge féminine, classiqueb cris / fleuris masculine, classiquea fêtes / têtes féminine, classiqueb l'été / clarté masculine, classiquea lutte / flûte féminine, classiqueb moineaux / Tinos masculine, classiquea grand'ville / vile féminine, classiqueb Henri / ri masculine, classiquea morne / borne féminine, classiqueb Rabelais / palais masculine, classiquea labyrinthe / crainte féminine, classiqueb mœurs / rumeurs masculine, classiquea voisine / dessine féminine, classiqueb fleur / pâleur masculine, classiquea crème / poème féminine, classiqueb maman / roman masculine, classiquea ouvrière / prière féminine, classiqueb d'émail / travail masculine, classiquea j'existe / triste féminine, classiqueb noir / vouloir masculine, classiquea fidèle / d'hirondelle féminine, classiqueb bénit / nid masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources