Toute la lyre, 1893· La corde d’airain
III. Destruction de la colonne
ACCEPTATION DU TRAITE PRUSSIEN
Quand la géante fut‖ tombée, on approcha.
Si quelque bey d'Égypte,‖ un khédive, un pacha,Renversait le pilastre‖ impur de Cléopâtre,Bon à faire un peu d'ombre‖ à midi pour le pâtre,On dirait Barbarié‖ et l'on aurait raison.Or ce trophée était‖ sublime à l'horizon ;Il avait l'air d'un phare‖ éclairant une riveLes villes du prodige‖ et du rêve, Ninive,Memphis que fit Menès,‖ Sarde où régna Cyrus,Sarepta, qu'emplissaient‖ tant d'hommes disparus,Jéricho, Palenquè,‖ Sofala, Babylone,N'avaient rien de plus beau‖ que cette âpre colonne ;Ce cippe triomphal‖ qu'un siècle respecta,Effaçait l'obélisque‖ altier d'Éléphanta,La borne de Byzance‖ au fond de l'Hippodrome,Et le pilier de Thèbe‖ et le pilier de Rome.
Cette colonne était‖ toute pleine de voix,Étant forgée avec‖ des canons pris aux rois ;On entendait le peuple‖ en ce bronze, bruire ;Et nous n'avions pas, nous,‖ le droit de la détruire,Car nos pères l'avaient‖ construite pour nos fils.Elle représentait,‖ bravant tous les défis,La révolution‖ de l'Europe, ébauchéePar leur vertigineuse‖ et vaste chevauchée,Et l'esprit de Fleurus‖ planant sur Austerlitz,Et nos drapeaux ayant‖ des rayons dans leurs plis.En voyant sur la place‖ auguste la spiraleDe toute cette gloire‖ énorme et sidérale,Et ce noir tourbillon‖ de fantômes, tordu,Fixe et pétrifié‖ sous le vent éperdu,On songeait. Il semblait‖ que la haute fuméeSortie en tournoyant‖ de cette fière armée,N'avait pas, sous le ciel‖ orageux ou serein,Voulu se dissiper,‖ et s'était faite airain.
Semblable au moissonneur‖ foulant des gerbes mûres,Cette colonne avait‖ pour socle un tas d'armures.Elle offensait les rois‖ et non les nations.Afin qu'on pût juger‖ les pas que nous faisions,Elle fixait le point‖ d'où nos pères partirent ;Elle indiquait le lieu‖ d'où les flots se retirent,Et rattachait aux jours‖ nouveaux les jours anciens ;Après les grands soldats‖ place aux grands citoyens !Elle était, dans Paris‖ que le soleil inonde,Comme un style au milieu‖ de ce cadran du monde,Et son ombre y marquait‖ les heures du progrès.
Les rois n'osaient venir‖ la regarder de près.
Hier elle tomba,‖ la grande solitaire.On a pu mesurer,‖ quand on l'a vue à terre,Tout ce qu'on peut ôter‖ d'orgueil en un instantAu siècle le plus sombre‖ et le plus éclatant.
Ceux qui sur ce débris‖ collèrent leur oreilleEntendirent dans l'ombre‖ une rumeur pareilleA l'océan qui parle‖ et se plaint sous les cieux.
Voici ce que disait‖ ce bruit mystérieux :
Vous vous êtes trompés‖ comme se trompait Rome.Ce que vous avez pris‖ pour la gloire d'un homme,C'est la gloire d'un peuple,‖ et c'est la vôtre, hélas !Peuple, quels sont mes torts ?‖ les trônes en éclats,L'Europe labourée‖ en tous sens par la France,La bataille achevée‖ en vaste délivrance,Le moyen-âge mort,‖ les préjugés proscrits.Que me reprochez-vous ?‖ le sang, les pleurs, les cris,Les deuils, et les trop grands‖ coups d'aile des victoires ;D'être une cime où luit‖ l'éclair dans les nuits noires,De vivre, et d'attester‖ que vos pères ont misLeur âme dans l'airain‖ des canons ennemis.Mon crime, c'est la lutte‖ altière des épées,Le choc des escadrons,‖ les cuirasses frappées,Les échelles au mur,‖ les clairons, les assauts.Les lions sont haïs‖ par vous les lionceaux ;Votre enfance n'a pu‖ supporter ma vieillesse.Soit. Je pars avec Ulm‖ et Wagram ; je vous laisseAvec Sedan. Adieu.‖ Je gêne. Je m'en vais.J'aime encor mieux ma guerre,‖ hélas, que votre paix.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 37((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a approcha / pacha masculine, classiqueb Cléopâtre / pâtre féminine, classiquec raison / l'horizon masculine, classiqued rive / Ninive féminine, classiquee Cyrus / disparus masculine, classiquef Babylone / colonne féminine, classiqueg respecta / d'Éléphanta masculine, classiqueh l'Hippodrome / Rome féminine, classiquea voix / rois masculine, équivalenteb bruire / détruire féminine, classiquec fils / défis masculine, classiqued ébauchée / chevauchée féminine, classiquee Austerlitz / plis masculine, classiquef spirale / sidérale féminine, classiqueg tordu / éperdu masculine, classiqueh fumée / armée féminine, classiquei serein / airain masculine, classiquea mûres / d'armures féminine, classiqueb nations / faisions masculine, classiquec partirent / retirent féminine, classiqued anciens / citoyens masculine, classiquee inonde / monde féminine, classiquef progrès / près masculine, classiquea solitaire / terre féminine, classiqueb instant / éclatant masculine, classiquea oreille / pareille féminine, classiqueb cieux / mystérieux masculine, classiquea Rome / homme féminine, classiqueb hélas / éclats masculine, classiquec France / délivrance féminine, classiqued proscrits / cris masculine, classiquee victoires / noires féminine, classiquef mis / ennemis masculine, classiqueg épées / frappées féminine, classiqueh assauts / lionceaux masculine, classiquei vieillesse / laisse féminine, classiquej vais / paix masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
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74 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources