Toute la lyre, 1893· VI
XXI. « Il était une fois un caporal cipaye »
Il était une fois‖ un caporal cipaye,Pauvre diable ; et n'ayant‖ ni pitance, ni paye.C'était à Jagrenat.‖ Un soir il pénétraDans la grande pagode‖ où la déesse IntraReluit, monstre incrusté‖ d'escarboucles sans nombre.Il grimpa sur l'idole,‖ et lui vola dans l'ombreUn beau caillou brillant‖ qui faisait l'œil du front.La nuit l'avait fait brave‖ et la peur le fit prompt ;Il s'enfuit, emportant‖ l'objet. Le triste hèreAttacha le caillou,‖ ne sachant trop qu'en faire,Au pommeau de son sabre‖ avec un fil d'archal ;Puis il se pavanait,‖ fier comme un maréchal.Un jour enfin, étant‖ ivre entre les plus ivres,À je ne sais quel juif‖ il le vendit six livres.
Voilà ce que c'était‖ que ton premier amant.
Le caillou du soldat‖ était un diamant ;L'hébreu qui l'achetait‖ était un lapidaire.O Vénus de Milo,‖ Phébus du Belvédère,Vous n'étiez rien qu'un marbre‖ informe, jusqu'au tempsOù le sculpteur vous prit‖ sous ses doigts palpitants,Et vous tira du bloc,‖ nus, rayonnants, sans voiles,Et vous mit dans l'Olympe‖ au milieu des étoiles !Ainsi, des noires mains‖ du lapidaire obscur,Avec mille éclairs d'or‖ et de pourpre et d'azur,Sortit le diamant,‖ taillé, poli, splendide,Magnifique, et si beau‖ que son maître sordideLe vendit à son tour‖ quatre ou cinq millions.C'était un de ces juifs,‖ hideux tabellions,Qui vendraient le printemps,‖ la rosée et les astres,Pour un mulet ployant‖ sous sa charge de piastres.
Voilà ce que c'était‖ que ton deuxième amant.
Aujourd'hui, contemplé‖ par tous avidement,Pur, superbe, admiré‖ par la foule qui passe,Et posé sur un front‖ devant qui tout s'efface,Le merveilleux caillou,‖ rare et divin trésor,Brille au plus haut fleuron‖ d'une couronne d'or.Son doux rayonnement‖ dissipe l'ombre noire ;Et, le voyant reluire‖ à ce sommet de gloire,L'œil croit voir resplendir‖ l'éternel diamant,L'éclatant Sirius‖ dans le bleu firmament !Léa ! brille à jamais‖ à ce sublime faîte !
Le troisième est un roi,‖ c'est-à-dire un poëte.
Le premier te vola,‖ le second te vendit.L'un fut un goujat vil,‖ et l'autre un juif maudit.Madame, le troisième,‖ esprit noble, âme éprise,Seul vous a méritée‖ et seul vous a comprise.
1 février 1845.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 23((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a cipaye / paye féminine, classiqueb pénétra / Intra masculine, classiquec nombre / l'ombre féminine, classiqued front / prompt masculine, classiquee hère / faire féminine, classiquef d'archal / maréchal masculine, classiqueg ivres / livres féminine, classiquea amant / diamant masculine, classiqueb lapidaire / Belvédère féminine, classiquec temps / palpitants masculine, classiqued voiles / étoiles féminine, classiquee obscur / d'azur masculine, classiquef splendide / sordide féminine, classiqueg millions / tabellions masculine, classiqueh astres / piastres féminine, classiquea amant / avidement masculine, classiqueb passe / s'efface féminine, classiquec trésor / d'or masculine, classiqued noire / gloire féminine, classiquee diamant / firmament masculine, classiquef faîte / poëte féminine, classiquea vendit / maudit masculine, classiqueb éprise / comprise féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
46 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources