Toute la lyre, 1893· V
XV. Je travaille
Amis, je me remets‖ à travailler ; j'ai prisDu papier sur ma table,‖ une plume, et j'écris ;J'écris des vers, j'écris‖ de la prose ; je songe.Je fais ce que je puis‖ pour m'ôter du mensonge,Du mal, de l'égoïsme‖ et de l'erreur ; j'entendsBruire en moi le gouffre‖ obscur des mots flottants ;Je travaille. Ce mot,‖ plus profond qu'aucun autre,Est dit par l'ouvrier‖ et redit par l'apôtre ;Le travail est devoir et droit, et sa beautéC'est d'être l'esclavage‖ étant la liberté.Le forçat du devoir‖ et du travail, est libre.Mais quoi ! penseur, tu vas‖ remettre en équilibreAu fond de ton esprit,‖ qu'occupaient d'autres soins,L'idée avec le mot,‖ le plus avec le moins !De la prose ! pourquoi ?‖ des vers ! pourquoi ? des rimes !Des phrases ! À quoi bon ?‖ À quoi bon les abîmes,Les mystères, la vie‖ et la mort, les secretsDe la croissance étrange‖ et sombre des forêtsEt des peuples, et l'ombre‖ où croulent les empires,Et toute cette énigme‖ humaine où les ShakspearesPlongeaient, et que fouillaient,‖ les yeux tout grands ouverts,Tacite avec sa prose‖ et Dante avec son vers !À quoi bon la beauté,‖ l'art, la forme, le style ?Lucrèce et le spondée,‖ Horace et le dactyle,Et tous ces arrangeurs‖ de rhythmes et de mots,Pindare, Eschyle, Job,‖ Plaute, Isaïe, Amos !À quoi bon ce qui fait‖ l'homme grand sur la terre ?
Ceux qui parlent ainsi‖ feraient mieux de se taire ;Je connais dès longtemps‖ leur vaine objection.
L'art est la roue immense‖ et j'en suis l'Ixion.
Je travaille. À quoi ? Mais‖ à tout ; car la penséeEst une vaste porte‖ à chaque instant pousséePar ces passants qu'on nomme‖ Honneur, Devoir, Raison,Deuil, et qui tous ont droit‖ d'entrer dans la maison.Je regarde là-haut‖ le jour éternel poindre.À qui voit plus de ciel‖ la terre semble moindre ;J'offre aux morts, dans mon âme‖ en proie au choc des vents,Leur souvenir accru‖ de l'oubli des vivants.Oui, je travaille, amis !‖ oui, j'écris ! oui, je pense !L'apaisement superbe‖ étant la récompenseDe l'homme qui, saignant‖ et calme néanmoins,Tâche de songer plus‖ afin de souffrir moins.Le souffle universel‖ m'enveloppe et me gagne.Le lointain avenir,‖ lueur de la montagne,M'apparaît, par-dessus‖ tous les noirs horizons.C'est par ces rêves-là‖ que nous nous redressons.O frisson du songeur‖ qui redevient prophète !Le travail, cette chose‖ inexprimable ; faiteDe vertige, d'effort,‖ de joug, de volonté,Vient quand nous l'appelons,‖ nous jette une clartéSubite, et verse en nous‖ tous les généreux zèles,Et, docile, ardent, fier,‖ ouvrant de brusques ailes ;Écartant les douleurs‖ ainsi que des rameaux,Nous emporte à travers‖ l'infini, loin des maux,Loin de la terre, loin‖ du malheur, loin du vice,Comme un aigle qu'on a‖ dans l'ombre à son service.
12 janvier 1874.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 28((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a pris / j'écris masculine, classiqueb songe / mensonge féminine, classiquec j'entends / flottants masculine, classiqued autre / l'apôtre féminine, classiquee beauté / liberté masculine, classiquef libre / équilibre féminine, classiqueg soins / moins masculine, classiqueh rimes / abîmes féminine, classiquei secrets / forêts masculine, classiquej empires / Shakspeares féminine, classiquek ouverts / vers masculine, classiquel style / dactyle féminine, classiquem mots / Amos masculine, classiquen terre / taire féminine, classiqueb objection / l'Ixion masculine, classiquea pensée / poussée féminine, classiqueb Raison / maison masculine, classiquec poindre / moindre féminine, classiqued vents / vivants masculine, classiquee pense / récompense féminine, classiquef néanmoins / moins masculine, classiqueg gagne / montagne féminine, classiqueh horizons / redressons masculine, classiquei prophète / faite féminine, classiquej volonté / clarté masculine, classiquek zèles / ailes féminine, classiquel rameaux / maux masculine, classiquem vice / service féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources