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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Toute la lyre, 1893· Annexes

L’idylle de Floriane

Victor Hugo· 40 quatrains, heptasyllabes, 160 vers

I

La comtesse FlorianeS'éveilla comme les boisChantaient la vague dianeDes oiseaux, à demi-voix.

Quand elle fut habillée,Comme pour GiuliettaToute la sombre feuilléeAmoureuse palpita.

Et quand, blanche silhouette,Sur le balcon du préau,Elle apparut, l'alouetteChercha des yeux Roméo.

J'accourus à tire d'ailes,Car c'est mon bonheur de voirLe matin lever les bellesEt les étoiles le soir.

II

À l'heure où, chassant le rêve,L'aube ouvre les firmaments,C'est le moment, filles d'Ève,D'aller voir des diamants ;

Toute une bijouterieBrille à terre au jour serein ;L'herbe est une pierrerie,Et l'ortie est un écrin ;

Des rubis dans les nymphées,Des perles dans les halliers ;Et l'on dirait que les féesOnt égrené leurs colliers.

Et nous nous mîmes à faireUn bouquet dans l'oasis ;Et la fleur qu'elle préfèreEst celle que je choisis.

III

Gaie, elle sautait dans l'herbeComme la belle Euryant,Et, montrant le ciel superbe,Soupirait en souriant.

— J'aimerais mieux, disait-elle,Courir dans ce beau champ bleu,Cueillant l'étoile immortelle,Quitte à me brûler un peu ;

Mais, vois, c'est inaccessible.(Car elle me tutoyait.)Puisque l'astre est impossible,Contentons-nous de l'œillet.

IV

Aucune délicatesseN'est plus riante ici-basQue celle d'une comtesseMouillant dans l'herbe ses bas.

Au gré du vent qui la mène,Dans les fleurs, dans le gazon,La beauté de CélimènePrend les grâces de Suzon.

Elle montrait aux pervenches,Aux verveines, sous ses pas,Ses deux belles jambes blanches,Qu'elle ne me cachait pas.

On se tromperait de croireQue les bois n'ont pas des yeuxEt, dans leur prunelle noire,Plus d'un rayon très joyeux.

Souvent tout un bois s'occupeA voir deux pieds nus au bain,Ou ce frisson d'une jupeQui fait trembler Chérubin.

Les bleuets la trouvaient belle ;L'air vibrait ; il est certainQu'on était fort épris d'elleDans le trèfle et dans le thym.

Quand ses légères bottinesEnjambaient le pré charmant,Ce tas de fleurs libertinesLevait la tête gaîment.

Et je disais : Prenez garde,Le muguet est indécent.Et le liseron regardeSous votre robe en passant.

V

Ses pieds fuyaient… Quel délireD'errer dans les bois chantants !Oh ! le frais et divin rirePlein d'aurore et de printemps !

Une volupté suprêmeTombait des cieux entr'ouverts.Je suivais ces pieds que j'aime ;Et, dans les quinconces verts,

Dans les vives cressonnières,Moqueurs, ils fuyaient toujours ;Et ce sont là les manièresDe la saison des amours.

J'admire, ô jour qui m'enivres,Ô neuf sœurs, ô double mont !Les savants qui font des livresD'être les taupes qu'ils sont,

De fermer leur regard tristeA ce que nous contemplons,Et, quand ils dressent la listeDes oiseaux, des papillons,

Des mille choses ailées,Moins près de nous que des cieux,Qui volent dans les alléesDu grand parc mystérieux,

Dans les prés, sous les érables,Au bord des eaux, clairs miroirs,D'oublier, les misérables,Ces petits brodequins noirs !

VI

Nous courions dans les ravines,Le vent dans nos cheveux bruns,Rançonnés par les épines,Mais payés par les parfums.

Chaque fleur, chaque broussaille,L'une après l'autre attiraitSon beau regard, où tressailleLa lueur de la forêt.

Elle secouait leurs gouttes ;Tendre, elle les respirait,Et semblait savoir de toutesLa moitié de leur secret.

Un beau buisson plein de rosesEt tout frissonnant d'émoiSe fit dire mille chosesDont j'aurais voulu pour moi.

Ému, j'en perdais la tête.Comment se rassasierDe cette adorable fêteD'une femme et d'un rosier !

Elle encourageait les branches,Les fontaines, les étangsEt les fleurs rouges ou, blanches,A nous faire un beau printemps.

Comme elle était familièreAvec les bois d'ombre emplis !— Pardieu, disait un vieux lierre,Je l'ai vue autrefois lys !

VII

Quel bouquet nous composâmes !Pour qu'il durât plus d'un jour,Nous y mîmes de nos âmes ;La comtesse, tour à tour

M'offrant tout ce qui se cueille,Jouait à me refuserLa rose ou le chèvrefeuillePour m'accorder le baiser.

Les ramiers et les mésangesNous enviaient par moments ;Nous étions déjà des angesQuoique pas encore amants.

Seulement, son cœur dans l'ombreM'appelait vers son corsetAu fond de mon rêve sombreUne alcôve frémissait.

Quoique plongés aux ivresses,Quoique égarés et joyeux,Quoique mêlant des caressesAux profonds souffles des cieux,

Nous avions ce bonheur calmeQui fait que le séraphinTrouve un peu, lourde sa palme,Et voudrait être homme enfin.

Car là-haut même, ô mystère,Il faut, et je vous le dis,Un peu de chair et de terrePour qu'un ciel soit paradis.

22 juin 1859.

Versification

Forme
40 quatrains (quatrains)
Rimes
40(abab)
Mètre
Heptasyllabes
Strophes
40 quatrains
Mots à la rime
a Floriane / diane féminine, classiqueb bois / demi-voix masculine, classiquea habillée / feuillée féminine, classiqueb Giulietta / palpita masculine, classiquea silhouette / l'alouette féminine, classiqueb préau / Roméo masculine, classiquea d'ailes / belles féminine, classiqueb voir / soir masculine, classiquea rêve / d'Ève féminine, classiqueb firmaments / diamants masculine, classiquea bijouterie / pierrerie féminine, classiqueb serein / écrin masculine, classiquea nymphées / fées féminine, classiqueb halliers / colliers masculine, classiquea faire / préfère féminine, classiqueb l'oasis / choisis masculine, classiquea l'herbe / superbe féminine, classiqueb Euryant / souriant masculine, classiquea disait-elle / immortelle féminine, classiqueb bleu / peu masculine, classiquea inaccessible / impossible féminine, classiqueb tutoyait / l'œillet masculine, classiquea délicatesse / comtesse féminine, classiqueb ici-bas / bas masculine, classiquea mène / Célimène féminine, classiqueb gazon / Suzon masculine, classiquea pervenches / blanches féminine, classiqueb pas masculine, classiquea croire / noire féminine, classiqueb yeux / joyeux masculine, classiquea s'occupe / jupe féminine, classiqueb bain / Chérubin masculine, classiquea belle / d'elle féminine, classiqueb certain / thym masculine, classiquea bottines / libertines féminine, classiqueb charmant / gaîment masculine, classiquea garde / regarde féminine, classiqueb indécent / passant masculine, classiquea délire / rire féminine, classiqueb chantants / printemps masculine, classiquea suprême / j'aime féminine, classiqueb entr'ouverts / verts masculine, classiquea cressonnières / manières féminine, classiqueb toujours / amours masculine, classiquea m'enivres / livres féminine, classiqueb mont / sont masculine, classiquea triste / liste féminine, classiqueb contemplons / papillons masculine, classiquea ailées / allées féminine, classiqueb cieux / mystérieux masculine, classiquea érables / misérables féminine, classiqueb miroirs / noirs masculine, classiquea ravines / épines féminine, classiqueb bruns / parfums masculine, classiquea broussaille / tressaille féminine, classiqueb attirait / forêt masculine, classiquea gouttes / toutes féminine, classiqueb respirait / secret masculine, classiquea roses / choses féminine, classiqueb d'émoi / moi masculine, classiquea tête / fête féminine, classiqueb rassasier / rosier masculine, classiquea branches / blanches féminine, classiqueb étangs / printemps masculine, classiquea familière / lierre féminine, classiqueb emplis / lys masculine, classiquea composâmes / âmes féminine, classiqueb jour / tour masculine, classiquea cueille / chèvrefeuille féminine, classiqueb refuser / baiser masculine, classiquea mésanges / anges féminine, classiqueb moments / amants masculine, classiquea l'ombre / sombre féminine, classiqueb corset / frémissait masculine, classiquea ivresses / caresses féminine, classiqueb joyeux / cieux masculine, classiquea calme / palme féminine, classiqueb séraphin / enfin masculine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb dis / paradis masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

160 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources