Toute la lyre, 1893· I
XV. Le passage des êtres sombres
Les démons, dont le chant ressemble à des huées,Volent dans le tumulte‖ horrible des nuées,Et jettent, en fuyant‖ à travers l'infini,Des cris d'amour au mal,‖ surpris d'être béni.
— Chaleur, feu, clarté, vie,‖ enfantez les désastres !Nature aux triples seins,‖ sous ton vêtement d'astres,Sois bonne mère, et fais‖ deux plis à ton manteau ;Mets un agneau dans l’un, dans l’autre un louveteau.Sanglier, deviens porc dans l’herbe où tu te vautres.Malheurs, engendrez-vous‖ sans fin les uns les autres.O bouches des fureurs‖ et des rugissements,O lionne, ô panthère,‖ appelez vos amants !Boas, vautours, requins,‖ crocodiles, vipères,Monstres, accomplissez‖ au fond de vos repairesL'auguste loi de croître‖ et de multiplier.Verdoie, et remplis-toi‖ d'ombre, ô mancenillier,Ours, renards, caïmans,‖ scorpions ! ô familleDu meurtre, du chaos‖ et du néant, fourmille !Vers de terre, soyez‖ plus nombreux que les fleurs.Ricanez dans les bois‖ sacrés, merles siffleurs.Voici le mois de mai,‖ mésanges, tourterelles,Ramiers, accouplez-vous‖ dans les nids chauds et frêles,Et, dans le bercement‖ des arbres murmurants,Faites avec amour‖ des petits pour les grands.O prêtres, cachez Dieu.‖ Cachez le soleil, bibles.Masques, soyez charmants‖ sur des faces horribles.Asile où le lynx guette, où rôde le jaguar,Solitude, ouvre-toi‖ devant l'errante Agar.L'aile est au moucheron,‖ l'araignée a ses toiles.Dresse toujours plus haut‖ sous le ciel plein d'étoiles,Dans l'azur, dans le souffle‖ orageux des typhons,Au-dessus des étangs‖ et des bourbiers profonds,Tes branchages d'où sort‖ le miasme insalubre,Sombre monde ignoré,‖ forêt, vierge lugubre !Grandissez, passereaux,‖ car l'épervier grandit.Joie ! ô bandit, sois prince !‖ ô prince, sois bandit.Règne, imposture, et prends‖ le fils après le père.Réussissez, rois, dieux,‖ peste ! Échafaud, prospère !Ô guerre, ô fratricide,‖ ayez tous les bonheursQue peuvent vous donner‖ les tueurs, les seigneurs,Les bourreaux, les mangeurs‖ d'enfants, les chasseurs d'hommes.Croîs, Babel ! Sybaris,‖ chantez ! Aimez, Sodomes !Ô pourriture, sois‖ heureuse ; écroulement,Travaille ; pullulez,‖ corbeaux ; et toi, gaîment,Tourne, ô meule de grès, et rends la lame aiguë.Jusquiame, aconit,‖ germez ; fleuris, ciguë ;Chante sous les gibets,‖ mandragore ; veninsDes joncs vils, des buissons‖ rampants, des arbres nains,Gonflez-vous, car c'est nous,‖ les inconnus terribles,Qui, filtrant l'âpre sève‖ à travers d'affreux cribles,Confiant au printemps‖ l'assassinat, faisonsVotre épaississement‖ formidable, ô poisons !Nous sommes l'essaim noir‖ qui passe, et qui souhaiteLe cadavre au chacal,‖ la nuit à la chouette,Un sac d'or à Judas,‖ à Jésus un baiser.Nous voulons voir l'eau vive‖ en marais s'apaiser ;Nous aimons ce qui hait ;‖ notre bonté procureUne hache à Caïn‖ qu'enivre une âme obscure.Enfer, sois vrai ; César,‖ sois fort ; tigre, sois beau ;Que ta faim soit toujours‖ assouvie, ô tombeau !Rose, accepte l'argent‖ hideux de la limace ;Que sous toute beauté‖ l'ossement vil grimace.Tout est faux ; de quel crime‖ es-tu née, ô vertu ?Et toi, cendre, réponds,‖ de quel fruit d'or viens-tu ?Car la surface a beau,‖ chair pure ou clarté sainte,Être adorable, exquise‖ et fraîche, et si bien peinteQue les hommes sont pris‖ d'amour en la voyant,C'est à nous qu'appartient‖ le dessous effrayant.Abîme ! il faut que tout‖ ce qui vit, se hérisse,Aime, se meut, va, vient,‖ rit ou pleure, périsse ;Car tout est le sépulcre ;‖ et l'invisible écueilVers lequel le berceau‖ flotte, c'est le cercueil,Et le nouveau-né blanc‖ et rose est un squelette,Ô mort, que ta mamelle‖ épouvantable allaite. —
Ainsi parle l'essaim,‖ des démons factieux,Et tout ce qui commet‖ des crimes sous les cieux,Les faux prêtres, les rois‖ sanglants, le vent d'orage,La peste, l'échafaud,‖ la mort, reprend courage.
H. H. 29 août 1872.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 35((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 2 quatrains, 1 distiques
- Mots à la rime
- a huées / nuées féminine, classiqueb l'infini / béni masculine, classiquea désastres / d'astres féminine, classiqueb manteau / louveteau masculine, classiquec vautres / autres féminine, classiqued rugissements / amants masculine, classiquee vipères / repaires féminine, classiquef multiplier / mancenillier masculine, classiqueg famille / fourmille féminine, classiqueh fleurs / siffleurs masculine, classiquei tourterelles / frêles féminine, classiquej murmurants / grands masculine, classiquek bibles / horribles féminine, classiquel jaguar / Agar masculine, classiquem toiles / d'étoiles féminine, classiquen typhons / profonds masculine, classiqueo insalubre / lugubre féminine, classiquep grandit / bandit masculine, classiqueq père / prospère féminine, classiquer bonheurs / seigneurs masculine, classiques d'hommes / Sodomes féminine, classiquet écroulement / gaîment masculine, classiqueu aiguë / ciguë féminine, classiquev venins / nains masculine, classiquew terribles / cribles féminine, classiquex faisons / poisons masculine, classiquey souhaite / chouette féminine, classiquez baiser / s'apaiser masculine, classiquea procure / obscure féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquec limace / grimace féminine, classiqued vertu / viens-tu masculine, classiquee sainte / peinte féminine, classiquef voyant / effrayant masculine, classiqueg hérisse / périsse féminine, classiqueh écueil / cercueil masculine, classiquei squelette / allaite féminine, classiquea factieux / cieux masculine, classiqueb d'orage / courage féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources