Toute la lyre, 1893· I
XXXIII. Les deux côtés de l’horizon
Comme lorsqu'une armée‖ inonde des campagnes,Une immense rumeur‖ se disperse dans l'air.Il se fait un grand bruit‖ du côté des montagnes ;Il se fait un grand bruit‖ du côté de la mer.
Le poète a crié :‖ — Qu'est ce bruit ? Dans les ombresIl remplit la montagne,‖ il remplit l'océan.N'est-ce pas l'avalanche,‖ aigle des Alpes sombres ?O goéland des flots,‖ n'est-ce pas l'ouragan ?
Le goéland, du fond‖ des mers où la nef penche,Est venu. Le grand aigle‖ est venu du Mont Blanc.Et l'aigle a répondu :‖ — Ce n'est pas l'avalanche.— Ce n'est pas la tempête,‖ a dit le goëland.
Ô farouches oiseaux !‖ quoi ! ce n'est pas la trombe,Ce n'est pas l'aquilon‖ que votre aile connaît ?— Non, du côté des monts‖ c'est un monde qui tombe.— Non, du côté des mers‖ c'est un monde qui naît.
Et le poète a dit :‖ — Que Dieu vous accompagne !Retournez l'un et l'autre‖ à vos nids hasardeux.Toi, va-t'en à ta mer.‖ Toi, rentre à ta montagne.Et maintenant, Seigneur,‖ expliquons-nous tous deux.
L'Amérique surgit,‖ et Rome meurt ! ta Rome !Crains-tu pas d'effacer,‖ Seigneur, notre chemin,Et de dénaturer‖ le fond même de l'homme,En déplaçant ainsi‖ tout le génie humain ?
Donc la matière prend‖ le monde à la pensée !L'Italie était l'art,‖ la foi, le cœur, le feu.L'Amérique est sans âme.‖ Ouvrière glacée,Elle a l'homme pour but.‖ L'Italie avait Dieu.
Un astre ardent se couche,‖ un astre froid se lève.Seigneur ! Philadelphie,‖ un comptoir de marchands,Va remplacer la ville‖ où Michel-Ange rêve,Où Jésus met sa croix,‖ où Flaccus mit ses chants !
C'est ton secret, Seigneur.‖ Mais, ô Raison profonde,Pourras-tu, sans livrer‖ l'âme humaine au sommeil,Et sans diminuer‖ la lumière du monde,Lui donner cette lune‖ au lieu de ce soleil ?
9 avril 1840.
Versification
- Forme
- 9 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 9(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 9 quatrains
- Mots à la rime
- a campagnes / montagnes féminine, classiqueb l'air / mer masculine, classiquea ombres / sombres féminine, classiqueb l'océan / l'ouragan masculine, classiquea penche / l'avalanche féminine, classiqueb Blanc / goëland masculine, non classiquea trombe / tombe féminine, classiqueb connaît / naît masculine, classiquea accompagne / montagne féminine, classiqueb hasardeux / deux masculine, classiquea Rome / l'homme féminine, classiqueb chemin / humain masculine, classiquea pensée / glacée féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquea lève / rêve féminine, classiqueb marchands / chants masculine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
36 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources