Toute la lyre, 1893· III
XXXII. « — Les écrivains sont tous plus ou moins des démons »
— Les écrivains sont tous‖ plus ou moins des démons.Ils veulent nous ôter‖ le Dieu que nous aimons !Prenez garde à l'enfer !‖ Défiez-vous des livres ! —
Ainsi parlent, avec‖ des gestes de gens ivres,De pauvres hommes noirs,‖ vaguement égarés,Qui sont fakirs dans l'Inde‖ et parmi nous curés.Comme ils sont ignorants,‖ ces chers énergumènes !Plaignons-les : Leur colère‖ aux phrases inhumainesS'agite dans de l'ombre,‖ et fait le triste bruitDu torrent dans la chute‖ et du vent dans la nuit.Un jour, terrifiant‖ le pâtre et la vachère,Un de ces bonzes-là‖ pérorait dans sa chaire ;Le bon bavard farouche‖ aux longs bras, au sommetDe son bahut, orné‖ d'un pigeon, écumait ;Ce rustre sombre ; avec‖ l'éloquence patoiseQui ferait rire Athène‖ et fait trembler Pontoise,Secouait sur Satan,‖ Voltaire et le bon sensToutes sortes de coups‖ de foudre paysans.C'était de quoi frémir.‖ Nonotte, plus de Maistre.C'était la foi sans fin,‖ le dogme à grand orchestre,Un Sauveur menaçant‖ qui grinçait et suait,Et Jocrisse venant‖ secourir Bossuet.
Autour de ce hurleur‖ formidable, les branchesOffraient leur ombre amie‖ aux vagues ailes blanches,Les halliers étaient pleins‖ de la douceur des nidsD'où sortait le rayon‖ des bonheurs infinis ;Les plaines étalaient‖ la vaste paix champêtre ;Ce Dieu, que dans l'église‖ obscurcissait le prêtreÀ force de credos‖ et de confiteors,Le soleil le prouvait‖ tranquillement dehors.
Mon père, doux passant‖ qui m'a conté la chose,Était là. Laissez-moi,‖ car ce nom me repose,Vous dire que mon père‖ était un sage pur,Un de ces penseurs vrais‖ qui, dans le monde obscur,Montrent un front serein‖ même à l'épreuve austère,Qui cherchent le côté‖ rassurant du mystère,Et se font expliquer,‖ l'énigme du destin :Par le splendide chant‖ des oiseaux le matin.Il était souriant‖ toujours, jamais sceptique.Aucune Bible, aucune‖ illusion d'optique,Ne troublaient son regard fixé sur le réel.Il était confiant‖ dans la beauté du ciel.
Donc le digne curé‖ faisait rage. Et les chênes,Les ormes, qui sans peur‖ tremblent, grondent sans haines,Continuaient leur grand‖ murmure dans les bois ;Une confusion‖ de rumeurs et d'aboisS'éteignait dans les champs‖ et venait de la ville,Auguste apaisement‖ des clameurs dans l'idylleCette conviction‖ que donne aux cœurs l'azur,Sorte de point d'appui‖ mystérieux et sûr,Était partout sensible,‖ et les molles prairiesExhalaient ces parfums‖ qu'on nomme rêveries ;La clémence éternelle‖ était, visible aux yeux ;Le bon curé semblait‖ d'autant plus furieux ;La foudre au poing, voyant‖ dans Vaugirard Sodome,Sinistre, il accablait‖ du poids du bon Dieu l'homme ;Il damnait tout, sans choix,‖ sans trêve, sans répit.
Tout à coup un Gros-Jean‖ quelconque interrompit,Raillant le prêtre ; ainsi‖ parfois Pyrrhon poignardePatouillet à travers‖ la blouse campagnarde :— Si Dieu n'existait-pas ?‖… répondez à cela !
— Il faudrait l’inventer, dit mon père.— Voilà,S'écria le curé,‖ j'en prends à témoin RomeEt-le Saint-Père, un cri de l’âme !
Et le bonhommeSut gré du cri de l'âme‖ à mon père, lequelL'avait pris dans le diable,‖ édition de Kehl.
3 mars 1877.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 33((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a démons / aimons masculine, classiqueb livres / ivres féminine, classiqueb égarés / curés masculine, classiquec énergumènes / inhumaines féminine, classiqued bruit / nuit masculine, classiquee vachère / chaire féminine, classiquef sommet / écumait masculine, classiqueg patoise / Pontoise féminine, classiqueh sens / paysans masculine, classiquei Maistre / orchestre féminine, classiquej suait / Bossuet masculine, classiquea branches / blanches féminine, classiqueb nids / infinis masculine, classiquec champêtre / prêtre féminine, classiqued confiteors / dehors masculine, classiquea chose / repose féminine, classiqueb pur / obscur masculine, classiquec austère / mystère féminine, classiqued destin / matin masculine, classiquee sceptique / d'optique féminine, classiquef réel / ciel masculine, classiquea chênes / haines féminine, classiqueb bois / d'abois masculine, classiquec ville / l'idylle féminine, classiqued l'azur / sûr masculine, classiquee prairies / rêveries féminine, classiquef yeux / furieux masculine, classiqueg Sodome / l'homme féminine, classiqueh répit / interrompit masculine, classiqueb poignarde / campagnarde féminine, classiquec cela / père / Voilà masculine, classiqueb Rome / l’âme / bonhomme féminine, classiqueb lequel / Kehl masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources