Toute la lyre, 1893· VI
LV. Les péripéties de l’idylle
Vous voulez bien venir‖ avec moi dans les boisCueillir des fleurs, chercher‖ l'ombre, écouter des voix,Méditer, des lueurs‖ épier le passage,À la condition‖ que je serai très sage.Et je vous obéis.‖ Pourtant dans ce hallierLe vent me semble avec‖ les branches familier,Le papillon souhaite‖ un calice et le trouve,La rose est nue, et l'herbe‖ est tendre, et le lys prouveQu'on montre sa blancheur‖ sans perdre sa vertu,Et les petits oiseaux‖ tout bas se disent tu.Faisons comme eux. Veux-tu ?‖ Non. Voulez-vous, Madame ?Tu souris.
Le printemps est un épithalame ;La feuille est un rideau,‖ la source est un soupir ;Cupidon vient dans l'herbe‖ agreste se tapirEt rit de voir les fous‖ le chercher dans les villes.Les alcôves de pourpre‖ et d'or sont laides, vilesEt pauvres à côté‖ du lit profond des fleurs.Comme ils riraient de moi,‖ les gais merles siffleurs,Si je n'abusais pas‖ un peu des solitudes !Essayons. Ah ! tu prends‖ de graves attitudes.J'ai tort ; pardonne-moi.‖ Ces bois sont pleins d'ébatsMystérieux. Veux-tu‖ nous adorer tout bas ?Veux-tu que ma caresse‖ inquiète ne fassePas plus de bruit qu'un pli‖ d'une onde qui s'efface,Et que je sois heureux‖ prudemment, de façonQue ces bois, en sentant‖ passer ce doux frisson,Pensent, sans devenir‖ pour cela plus farouches,Que ce sont deux baisers‖ envolés de deux bouches,Perdus par des amants au hasard dans les prés,Qui se sont en flottant‖ dans l'azur rencontrés,Et, que ces deux baisers,‖ sans maître, espèces d'âmes,Courent, libres, joyeux,‖ dansants, comme deux flammes,L'un après l'autre, et font‖ l'amour au fond des bois ?Veux-tu l'idylle ainsi ?‖ Non. Eh bien, fais ton choix.Que veux-tu ? Tu réponds : Manger, j’ai faim.
Tu règnes.Je te sers. Le repas‖ est frugal. Des châtaignes,Du miel, et quelques fruits‖ sur des feuilles posés,Suffisent à l'amour,‖ vorace de baisers.Cette voracité‖ te déplaît, On regarde,Me dis-tu, des passants‖ écoutent ! Prenez garde,Monsieur, aux paysans‖ rusés et curieux.Soyez un amoureux‖ du genre sérieux.Est-ce que vous croyez‖ que les dieux de l'OlympeChiffonnaient un jupon,‖ taquinaient une guimpe ?— Oui, d'abord. — Qu'ils manquaient‖ aux déesses ? — Un peu.Ensuite, je suis homme‖ et je ne suis pas dieu.— Taisez-vous. — Je me tais.‖ Mais voilà que tu chantes !Ah ! — que les femmes sont‖ charmantes et méchantes !Pour me faire tenir‖ tranquille, tu te metsÀ rire comme rit‖ l'aube sur les sommets,Et tu jettes au vent‖ ta belle voix sonore.Tu dis : soyons muets,‖ il faut qu'on nous ignore,Qu'on ne soupçonne pas‖ quelqu'un dans ce ravin…Et te voilà faisant‖ un vacarme divin !Tu fais sortir là-bas‖ des gens de leur chaumière ;Je veux de l'ombre, toi,‖ tu veux de la lumière ;Je voulais des soupirs,‖ toi, tu veux des chansons.Belle, un baiser ! — Jamais.‖ Paix, Monsieur. Finissons.
Mais pourquoi m’entraînes-tu toi-mêmeDans plus d'ombre, et pourquoi‖ murmures-tu : Je t'aime !O femmes !
Résister et céder, c’est la loi.Peut-on du mois de mai‖ faire un meilleur emploiQue de s'aimer, et l'ombre‖ a-t-elle une autre affaireQue l'hymen de celui‖ que la beauté préfèreAvec celle que l'âme‖ a choisie ? O forêts !Tu chuchotes encor :‖ Sois sage ! Tu voudrais,Mais tu n'oses. Vivons !‖ Sois Bacchante ! Sois Grâce !Tu t'appelles Barine‖ et je m'appelle Horace.Quand Catulle avait bu‖ son petit vin sabinIl ne se gênait pas‖ pour voir Glycère au bain.Je suis classique. Il faut‖ suivre les doux exemples.Faire de tous les lieux‖ où tu passes des temples,C’est ta puissance, amour ! je suis transfiguré.Ajouter un baiser,‖ c'est monter un degré ;Le ciel, en même temps‖ que la bouche, s'approche.L'attendrissement gagne‖ et pénètre la roche,Le granit, l'azur noir‖ des chastes lacs dormants,Les nuages, les champs,‖ les monts, quand deux amantsSont là, mêlés, perdus,‖ comme en avril les roses,Dans le céleste oubli‖ des hommes et des choses.
Nous voici retombésEn pleine rêverie,‖ et là-bas, deux abbésQui passent, livre en main,‖ marmottant des prières,Ont cru que nous lisions‖ aussi nos bréviaires,Tant tu sembles un ange‖ et tant j'ai l'air d'un sot.On prend de deux façons‖ le paradis d'assaut ;Un des côtés, c'est Dieu‖ l'autre côté, c'est Ève ;C'est pourquoi le serpent‖ se glisse dans mon rêve ;Or jamais les baisers‖ ne sont bien assoupis ;S'éveiller est leur droit.‖ Tu te fâches. Tant pis !Tant mieux ! ne crains donc pas ces branches qui tressaillent.Quoi ! pour que Lycoris‖ et Virgile s'en aillent,Quoi ! pour chasser d'auprès‖ d'Horace Lalagé,Il suffit qu'un vieil arbre‖ imbécile ait bougé !Non, non. Je brave tout.‖ Je me livre au pillage,Sans me troubler d'un souffle‖ errant dans le feuillage,Et sans m'inquiéter‖ si l'écart du fichuFait dans l'ombre loucher‖ le faune au pied fourchu.
28 juillet.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 49((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a bois / voix masculine, classiqueb passage / sage féminine, classiquec hallier / familier masculine, classiqued trouve / prouve féminine, classiquee vertu / tu masculine, classiquef Madame / souris / épithalame féminine, classiqueb soupir / tapir masculine, classiquec villes / viles féminine, classiqued fleurs / siffleurs masculine, classiquee solitudes / attitudes féminine, classiquef d'ébats / bas masculine, classiqueg fasse / s'efface féminine, classiqueh façon / frisson masculine, classiquei farouches / bouches féminine, classiquej prés / rencontrés masculine, classiquek d'âmes / flammes féminine, classiquel bois / choix masculine, classiquea faim / règnes / châtaignes féminine, classiqueb posés / baisers masculine, classiquec regarde / garde féminine, classiqued curieux / sérieux masculine, classiquee l'Olympe / guimpe féminine, classiquef peu / dieu masculine, classiqueg chantes / méchantes féminine, classiqueh mets / sommets masculine, classiquei sonore / ignore féminine, classiquej ravin / divin masculine, classiquek chaumière / lumière féminine, classiquel chansons / Finissons masculine, classiquea J’obéis / même / t'aime féminine, classiquea femmes / loi / emploi masculine, classiqueb affaire / préfère féminine, classiquec forêts / voudrais masculine, classiqued Grâce / Horace féminine, classiquee sabin / bain masculine, classiquef exemples / temples féminine, classiqueg transfiguré / degré masculine, classiqueh s'approche / roche féminine, classiquei dormants / amants masculine, classiquej roses / choses féminine, classiquea Arrêt / retombés / abbés masculine, classiqueb prières / bréviaires féminine, classiquec sot / d'assaut masculine, classiqued Ève / rêve féminine, classiquee assoupis / pis masculine, classiquef tressaillent / aillent féminine, classiqueg Lalagé / bougé masculine, classiqueh pillage / feuillage féminine, classiquei fichu / fourchu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
103 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources