Toute la lyre, 1893· II
XV. « Nature ! âme, ombre, vie ! ô figure voilée »
Nature ! âme, ombre, vie !‖ ô figure voilée !O sphère toujours noire‖ et toujours étoilée !O mystère aux feuillets d'airain !Texte écrit dans la nue‖ ainsi que dans les marbres !Bible faite de flots,‖ de montagnes et d'arbres,De nuit sombre et d'azur serein !
Souvent, quand minuit sonne‖ aux clochers de la côte,Tandis que sur la mer,‖ au loin sinistre et haute,Fuit le navire, ce coursier,Et qu'au-dessus des mâts‖ penchant au poids des toiles,Le nuage en passant‖ se déchire aux étoilesComme un voile à des clous d'acier ;
À cette heure où l'Atlas‖ s'ouvre au tigre qui rentre,Où le lion rugit‖ dans la fraîcheur de l'antre,Tandis que l'eau des sources luit,Et que sur les débris‖ des bas-reliefs de ThèbeLa vieille ombre Ténare‖ et le vieux spectre ÉrèbeEntr'ouvrent leurs yeux pleins de nuit ;
Pendant qu'Ormuz endort‖ les parsis et les guèbres,Et que les sphinx camus,‖ laissant dans les ténèbresHurler l'hyène et le chacal,Lisent, dans le désert‖ allongeant leurs deux griffes,Les constellations,‖ sombres hiéroglyphesDu noir fronton zodiacal ;
Pendant que le penseur,‖ scrutant la nuit sublime,Et cherchant à savoir‖ ce que lui veut l'abîme,Ombre d'où nul n'est revenu,Questionne le bruit,‖ le souffle, l'apparence,Et sonde tour à tour‖ la crainte et l'espérance,Ces deux faces de l'inconnu ;
À cet instant profond‖ où l'âme erre éperdue,Où je ne sais quelle hydre‖ au fond de l'étendueSemble ramper et se tapir,Moment religieux‖ où la nature penche,Phase obscure où le ciel‖ dans un souffle s'épancheEt la terre dans un soupir ;
À cette heure sacrée‖ et trouble, où l'âme humaine,Jalouse, avare, impure,‖ avide, lâche, vaine,Menteuse comme l'histrion,Étale, abject semeur‖ de ses propres désastres,Ses sept vices hideux,‖ et le ciel les sept astresDe l'éternel septentrion ;
Quand la profonde nuit‖ fait du monde une geôle,Quand la vague, roulant‖ d'un pôle à l'autre pôle,Se creuse en ténébreux vallons,Quand la mer monstrueuse‖ et pleine de huéesRegarde en frissonnant‖ voler dans les nuéesLes sombres aigles aquilons ;
Ou plus tard, quand le jour,‖ vague ébauche, commence.O plaine qui frémit !‖ bruit du matin immense !Tout est morne et lugubre encor.L'horizon noir paraît‖ plein des douleurs divines ;Le cercle des monts fait‖ la couronne d'épines,L'aube fait l'auréole d'or !
Moi, pendant que tout rêve‖ à ces spectacles sombres,Soit que la nuit, pareille‖ aux temples en décombres,Obscurcisse l'azur bruni,Soit que l'aube, apparue‖ au fond des cieux sincères,Farouche et tout en pleurs,‖ semble sur nos misèresL'œil effaré de l'infini ;
Je songe au bord des eaux,‖ triste ; — alors les penséesQui sortent de la mer,‖ d'un vent confus poussées,Filles de l'onde, essaim fuyant,Que l'âpre écume apporte‖ à travers ses fumées,M'entourent en silence,‖ et de leurs mains palméesM'entr'ouvrent le livre effrayant.
Versification
- Forme
- 11 sizains (sizains)
- Rimes
- 10(aabccb) 1(aabaab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (44 de 12, 22 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 11 sizains
- Mots à la rime
- a voilée / étoilée féminine, classiqueb d'airain / serein masculine, classiquec marbres / d'arbres féminine, classiquea côte / haute féminine, classiqueb coursier / d'acier masculine, classiquec toiles / étoiles féminine, classiquea rentre / l'antre féminine, classiqueb luit / nuit masculine, classiquec Thèbe / Érèbe féminine, classiquea guèbres / ténèbres féminine, classiqueb chacal / zodiacal masculine, classiquec griffes / hiéroglyphes féminine, classiquea sublime / l'abîme féminine, classiqueb revenu / l'inconnu masculine, classiquec l'apparence / l'espérance féminine, classiquea éperdue / l'étendue féminine, classiqueb tapir / soupir masculine, classiquec penche / s'épanche féminine, classiquea humaine / vaine féminine, classiqueb l'histrion / septentrion masculine, classiquec désastres / astres féminine, classiquea geôle / pôle féminine, classiqueb vallons / aquilons masculine, classiquec huées / nuées féminine, classiquea commence / immense féminine, classiqueb encor / d'or masculine, classiquec divines / d'épines féminine, classiquea sombres / décombres féminine, classiqueb bruni / l'infini masculine, classiquec sincères / misères féminine, classiquea pensées / poussées féminine, classiqueb fuyant / effrayant masculine, classiquec fumées / palmées féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
66 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources