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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Toute la lyre, 1893· IV

XXIX. « Thiers raille Mazzini ; Pitt raille Washington  »

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 126 vers

Thiers raille Mazzini ;‖ Pitt raille Washington ;Juvénal à Nisard‖ semble de mauvais ton,Shakspeare fait hausser‖ à Planche les épaules ;Avant que la vapeur‖ eût conquis les deux pôles,Les savants bafouaient‖ Fulton ; monsieur Pouillet,Qui naguère au zénith‖ de l'Institut brillait,Niait le télégraphe‖ électrique, folie !L'esprit noué déteste‖ un esprit qui délieCelui qui voit de près‖ et bas méprise un peuL'Himalaya ; le ciel,‖ ce précipice bleu,Ce noir puits des éclairs,‖ déplaît à ces bonshommesQui ne savent jamais‖ au juste où nous en sommes,Et qui, fort dédaigneux :‖ d'Euler et de Newton,Ne marchent qu’en tâtant le chemin du bâton ;Essayez donc de faire‖ admirer aux myopesLe regard étoilé‖ des sombres CalliopesAssises sur le Pinde‖ et sondant l'infini !Eschyle ; ce proscrit,‖ et Dante, ce banni,Radotent, et leur — vue‖ est par l'exil faussée ;L'âme de Job paraît‖ à Prudhomme insensée,Car c'est aux envieux‖ et c'est aux impuissantsQu'appartient cette chose‖ auguste, le bon sens ;L'époux que se choisit‖ la foule, c'est l'eunuque ;Le chef incontesté‖ sous qui courbent la nuqueTous les traîneurs de sabre‖ et les porte-rabats,C'est un Midas à qui‖ Zoïle parle bas.Quand il rôde au milieu‖ des villes, IsaïeSent par les noirs vivants‖ sa grande âme haïe,Et marche sans trouver‖ un cœur qui le comprend ;Les blêmes insulteurs‖ suivent Corneille errant ;Derrière Milton gronde une meute livide.Quiconque a le talent‖ d'être lourd étant videEst sûr d'être admiré‖ des fats et des jaloux,Ces chiens qui pour les grands‖ et les forts sont des loups ;Voyez-les se jeter‖ sur les talons d'Homère !Voyez-les vénérer‖ le crétin éphémère,Le zéro solennel‖ qui, pour l'instant, prévaut —Chez la gent soldatesque ou dans le clan dévot !Un idiot étant‖ l'étui d'un personnage,Il suffit qu'un grimaud‖ soit plus vieux que son âgeEt qu’il se taise avec l’air d’un niais profondPour qu'on l'estime ; et ceux‖ qui font et qui défontTous les noms de hasard‖ mêlés à nos orages,L'acclament de leur voix‖ enrouée aux outrages,Sachant qu'on ne peut mieux‖ compléter les assautsAux grands hommes raillés‖ qu'en admirant les sots.Si vous faites le bien‖ on vous fera la guerre,Et, sans savoir pourquoi,‖ le stupide vulgaireEst furieux autour‖ du prophète pensif.

Voir le gouffre de haut,‖ voir de loin le récif,C’est un tort. Être grand, c’est être ridicule.Pygmée est fier, étant‖ pygmée ; il toise Hercule ;Myrmidon ne prend pas‖ Titan au sérieux.Tous ces géants qui sont‖ debout sur les hauts lieuxFont rire Lilliput,‖ fourmilière féroce.

Le nain se sent un poids‖ sur le dos, et sa bosseDont il est satisfait, bien qu’en somme un peu las,Lui fait le même effet‖ qu'à toi le monde, Atlas !

Il te vaut. Qu'a-t-il donc‖ de moins que toi ? Tu portesTon fardeau comme lui le sien.

Barrez vos portesEt fermez vos volets,‖ de peur que la raisonEt que la vérité‖ n'entrent dans la maison,O bourgeois ! Homme docte,‖ homme grave, mollusque,Qui que tu sois, prends garde‖ à l'irruption brusqueDes clartés, des penseurs,‖ des esprits, dans le trouOù la nuit sombre a mis‖ ton cœur sous le verrou.Tu végètes ; — prends garde‖ à ce grand — danger, vivre.L’huître doit se fermer dès que s’ouvre le livreCar il suffit d'un mot‖ dans une âme jetéPour y creuser un gouffre‖ et l'emplir de clarté.De la stupidité‖ l'ignorance est l'asile.Ne lis rien, si tu tiens‖ à rester imbécile.Comme il sied.

L’oison glousse et boite, radieux ;Semblable au paon, l'orgueil,‖ bien qu'il ait beaucoup d'yeux,Ne s'en sert pas pour voir,‖ mais pour être superbe ;Le faux sage a sa queue‖ épanouie en gerbeQui le suit, vit par lui,‖ l'aime, le croit divin,Et le rend plus inepte‖ en le rendant plus vain ;C'est le public des sots‖ qui fait cortège au cuistre ;Le pédant idiot,‖ arrogant et sinistre,Qu'il soit homme d'église‖ ou bien homme d'état,Ignore tout, sait tout,‖ et tient pour attentatLe génie, et Guizot‖ ne veut pas de Voltaire.Silence, Mirabeau !‖ Danton, veux-tu te taire !Ce Galilée est-il‖ assez impertinentAvec son soleil fixe‖ et sa terre tournant !Peut-on se, figurer‖ rien de plus chimériqueQue ce Colomb faisant‖ ce rêve, l'Amérique !Contre ces fiers croyants‖ on prend à témoin Dieu.Les églises, les rois‖ qui sont grands de si peu,Ces lourdes légions‖ tardigrades, s'indignentContre ceux qui vont vite,‖ et qui ne se résignentJamais à ce qui ment,‖ jamais à ce qui nuit.Ces hommes parlent haut et font peur à la nuit.À bas ces amoureux‖ terribles de l'aurore !

Les grands penseurs sacrés‖ qu'une flamme dévore,Les poëtes, les forts‖ esprits, les fiers rêveursSavent que l'infini‖ ne fait pas de faveurs —Mais ne fait pas non plus‖ d'injustices ; ils songent,Méditant les destins‖ d'en bas qui se prolongentDans le profond destin‖ d'en haut, abîme obscur ;C'est pourquoi leur regard‖ ne quitte point l'azur,Et s'emplit, dans l'espace‖ où flotte la science,D'un éblouissement‖ d'où naît la clairvoyance.

Sitôt que, se levant‖ sur notre monde noir,L'astre dieu de l'aurore‖ apparaît, faisant voirÀ l'immense chaos‖ l'énormité de l'âme,Dès que ce monstre d'ombre‖ à crinière de flamme,Dès que cet inconnu‖ splendide, le soleil,Effrayant, rassurant,‖ masqué d'éclairs, vermeil,Surgit, égalisant‖ sous sa lueur superbeLes grands monts, la rondeur‖ de la mer, le brin d'herbe,Et l'horreur des forêts‖ d'où sort un vague chant,Dès que, fertilisant,‖ achevant, ébauchant,Vie et mystère, énigme‖ expliquant les problèmes,Faisant les gouffres clairs, faisant les astres blêmes,Aidant le cœur à croire‖ et l'esprit à prier,Il s'est mis au travail‖ comme un bon ouvrier,Dès qu'il a commencé‖ sa tâche de lumière,Dès que, lié lui-même‖ à la cause première,Il a blanchi les cieux,‖ profonde vision,Et jeté dans la nuit‖ ce plongeur, le rayon,Prompt comme le tonnerre‖ et droit comme la règle,La taupe lui dénonce‖ un aveugle, c'est l'aigle.

28 avril 1876.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
62((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Mots à la rime
a Washington / ton masculine, classiqueb épaules / pôles féminine, classiquec Pouillet / brillait masculine, classiqued folie / délie féminine, classiquee peu / bleu masculine, classiquef bonshommes / sommes féminine, classiqueg Newton / bâton masculine, classiqueh myopes / Calliopes féminine, classiquei l'infini / banni masculine, classiquej faussée / insensée féminine, classiquek impuissants / sens masculine, classiquel l'eunuque / nuque féminine, classiquem porte-rabats / bas masculine, classiquen Isaïe / haïe féminine, classiqueo comprend / errant masculine, classiquep livide / vide féminine, classiqueq jaloux / loups masculine, classiquer d'Homère / éphémère féminine, classiques prévaut / dévot masculine, classiquet personnage / âge féminine, classiqueu profond / défont masculine, classiquev orages / outrages féminine, classiquew assauts / sots masculine, classiquex guerre / vulgaire féminine, classiquey pensif / récif masculine, classiqueb ridicule / Hercule féminine, classiquec sérieux / lieux masculine, classiqued féroce / bosse féminine, classiqueb las / Atlas masculine, classiquea portes / sien féminine, classiqueb raison / maison masculine, classiquec mollusque / brusque féminine, classiqued trou / verrou masculine, classiquee vivre / livre féminine, classiquef jeté / clarté masculine, classiqueg l'asile / imbécile féminine, classiquea sied / radieux / d'yeux masculine, classiqueb superbe / gerbe féminine, classiquec divin / vain masculine, classiqued cuistre / sinistre féminine, classiquee d'état / attentat masculine, classiquef Voltaire / taire féminine, classiqueg impertinent / tournant masculine, classiqueh chimérique / l'Amérique féminine, classiquei Dieu / peu masculine, classiquej s'indignent / résignent féminine, classiquek nuit masculine, classiquel l'aurore / dévore féminine, classiqueb rêveurs / faveurs masculine, classiquec songent / prolongent féminine, classiqued obscur / l'azur masculine, classiquee science / clairvoyance féminine, classiquea noir / voir masculine, classiqueb l'âme / flamme féminine, classiquec soleil / vermeil masculine, classiqued superbe / d'herbe féminine, classiquee chant / ébauchant masculine, classiquef problèmes / blêmes féminine, classiqueg prier / ouvrier masculine, classiqueh lumière / première féminine, classiquei vision / rayon masculine, classiquej règle / l'aigle féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

126 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources