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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Toute la lyre, 1893· VI

XVIII. Toute la vie d’un cœur

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 160 vers

1817 Adolescence

J'allais au Luxembourg‖ rêver, ô temps lointain,Dès l'aurore, et j'étais‖ moi-même le matin :Les nids dialoguaient‖ tout bas, et les allées,Désertes, étaient d'ombre‖ et de soleil mêlées ;J'étais pensif, j'étais‖ profond, j'étais niais,Comme je regardais‖ et comme j'épiais !Qui ? La Vénus, l'Hébé,‖ la nymphe chasseresse.Je sentais du printemps‖ l'invisible caresse.Je guettais l'inconnu.‖ J'errais. Quel curieuxQue Chérubin en qui‖ s'éveille Des Grieux !O femme ! mystère ! être‖ ignoré qu'on encense !Parfois j'étais obscène‖ à force d'innocence.Mon regard violait‖ la vague nuditéDes déesses, debout‖ sous les feuilles l'été ;Je contemplais de loin‖ ces rondeurs peu vêtues,Et j'étais amoureux‖ de toutes les statues ;Et j'en ai mis plus d'une‖ en colère, je crois.Les audaces dans l'ombre‖ égalent les effrois,Et, hardi comme un page‖ et tremblant comme un lièvre,Oubliant latin, grec,‖ algèbre, ayant la fièvreQui résiste aux Bezouts‖ et brave les Restauts,Je restais là stupide‖ au bas des piédestaux,Comme si j'attendais‖ que le vent sous quelque arbreSoulevât les jupons‖ d'une Diane en marbre.

1820

Printemps. Mai le décrète,‖ et c'est officiel.L'amour, cet enfer bleu‖ très ressemblant au ciel,Emplit l'azur, les champs,‖ les prés, les fleurs, les herbes ;Dans les hautes forêts‖ lascives et superbesL'innocente nature‖ épanouit son cœurSimple, immense, insulté‖ par le merle moqueur.La volonté d'aimer‖ régné, surnaturelle,Partout. — Comme on s'adore‖ et comme on se querelle !Les papillons, lâchés‖ dans le bois ingénu,Font avec le premier‖ bouton de fleur venuDes infidélités‖ aux roses, leurs amantes ;On entend murmurer‖ les colères charmantes,Et tous les grands courroux‖ des belles s'apaiserDans le chuchotement‖ auguste du baiser.O but profond des cieux,‖ la vie universelle !Comme, afin que tout soit‖ solide, tout chancelle !Comme tout cède afin‖ que tout dure ! ô rayons !L'idylle en souriant‖ dit au gouffre : Essayons !Et le gouffre obéit ;‖ et la mer sombre adore.Le germe éclot, le nid‖ chante, l'azur se dore ;L'éternelle indulgence‖ au fond du firmamentRêve ; et les doux fichus‖ s'envolent vaguement.

1833 À j…

Puisque le gai printemps‖ revient danser et rire,Puisque le doux Horace‖ et que le, doux ZéphyreM'attendent au milieu‖ des prés et des buissons,L'un avec des parfums,‖ l'autre avec des chansons,Puisque la terre en fleurs‖ semble un tapis de Perse,Puisque le vent murmure‖ et dans l'azur disperseLa brume et la nuée en flottants archipels,Il me plaît de répondre‖ à ces profonds appels,Il me plaît de rôder‖ dans les molles prairies,Entraînant avec moi‖ l'essaim des rêveriesEt la strophe qui vole‖ au-dessus de mon front ;Tant que sous le ciel bleu‖ les âmes aimeront,Tant qu'avril, ce brodeur,‖ avec l'herbe et les rosesEt les feuilles, créera‖ toutes sortes de chosesCharmantes, et que Dieu,‖ des monts, des airs, des eaux,Fera de grands palais‖ pour les petits oiseaux,Tant que l'aube éclora‖ dans cette ombre où nous sommes,Les songes tourneront‖ sur la tête des hommes,Et les penseurs seront‖ attendris dans les bois.Les frais halliers sont pleins‖ de pudeurs aux abois,Femmes, oiseaux, tout cède‖ et les baisers se mêlent,Les adorations‖ vaguement se querellent,L'eau soupire, le lys‖ s'ouvre, le firmamentRayonne, et, si tu veux,‖ je serai ton amant.

1835 Promenade

Je t'adore. Soyons‖ deux heureux. Viens t'asseoirDans une ombre qui soit‖ un peu semblable au soir.Marchons bien doucement.‖ Sois pensive. Sois lasse.Profitons du moment‖ où personne ne passe ;Entrons dans le hallier,‖ cachés par les blés mûrs.

Que ne puis-je élever‖ brusquement quatre mursIci, dans ce coin chaste,‖ et d'un coup de baguette !La nature est un œil‖ invisible qui guette ;Glissons-nous ; le silence‖ entend ; défions-nousDu bruit que fait une âme‖ embrassant deux genoux,Car, moi, je ne suis pas‖ autre chose qu'une âme ;Mais une âme peut prendre‖ en sa serre une femme,Et l'emporter, et faire‖ un bruit mystérieuxDe lionne sur terre‖ ou d'aigle dans les cieux.

Tu grondes. — Un baiser !‖ — Jamais ! — Je le dérobe.Tu dis c'est mal ! — Et j'ôte‖ une épingle à ta robe ;L'amour aime les yeux‖ fâchés de la pudeur,Et rien n'est plus charmant‖ qu'un paradis boudeur.C'est vrai, belle, depuis‖ que, les blanches épaulesDé Galatée ont pris‖ la fuite sous les saules,Et que Marot a vu,‖ sans être trop puni,Un doux sourire faire‖ éclore un doux nenni,Une gloire ineffable‖ est à l'amour mêlée.La femme est de son trop‖ de puissance accablée ;Vaincue, elle se sait‖ maîtresse ; elle nous plaît ;Comme c'est ravissant‖ d'avoir ce qu'on voulait,Et de sentir beaucoup‖ de reproches se taire !Comme une rougeur vague‖ après l'heureux mystèreEnivre, et comme on sent‖ le prix d'une faveurQue veut presque, reprendre‖ un silence rêveur !Reprendre ? Non ; pourquoi ? Donner encor ? Peut-être.

Cachons-nous. Une branche‖ a remué. C'est traître.On devinait qu'Eschyle‖ avait, un rendez-vousAvec Mégaryllis,‖ la farouche aux yeux doux,Et qu'elle se laissait‖ dire de tendres choses,Quand les feuilles tremblaient‖ au bois des lauriers-roses.

1840 Mai

Je ne laisserai pas‖ se faner les pervenchesSans aller écouter‖ ce qu'on dit sous les branches,Et sans guetter, parmi‖ les rameaux infinis,La conversation‖ des feuilles et des nids ;Il n'est qu'un dieu, l'amour ;‖ avril est son prophète ;Je me supposerai‖ convive de la fêteQue le pinson chanteur‖ donne au pluvier doré ;Je fuirai de la ville‖ et je m'envolerai,Car l'âme du poëte‖ est une vagabonde,Dans les ravins où mai‖ plein de roses abonde ;Là les papillons blancs‖ et les papillons bleus,Ainsi que le divin‖ se mêle au fabuleux,Vont et viennent, croisant‖ leurs essors, joyeux, lestes,Si bien qu'on les prendrait‖ pour des lueurs célestes ;Là jasent les oiseaux,‖ se cherchant, s'évitant ;Là Margot vient quand c'est‖ Glycère qu'on attend ;L'idéal démasqué‖ montre ses pieds d'argile ;On trouve Rabelais, où l’on cherchait Virgile.O jeunesse ! ô seins nus‖ des femmes dans les bois !Oh ! quelle vaste idylle‖ et que de sombres voix !Comme tout le hallier,‖ plein d'invisibles mondes,Rit dans le clair-obscur‖ des églogues profondes !J'aime la vision‖ de ces réalités ;La vie aux yeux sereins‖ luit de tous les côtés ;La chanson des forêts est d’une douceur telleQue, si Phébus l'entend,‖ quand, rêveur, il dételleSes chevaux las souvent‖ au point de haleter,Il s'arrête, et fait signe‖ aux Muses d'écouter.

1847

Tu vois un homme ayant un projet sous les cieux,Mes vœux n'ont plus de frein,‖ je suis ambitieux,J'ai résolu d'avoir‖ un dimanche superbe,Et mon plan, c'est d'aller‖ nous étendre sur l'herbe.Je couve ce dessein,‖ je fais cet opéra.Et nous serons autant‖ de couples qu'on voudra.Nous chercherons un lieu‖ désert, une chapelle,Un burg ne sachant plus‖ le nom dont il s'appelle,N'ayant plus pour baron‖ que le merle siffleur,Qui soit tout en ruine‖ et qui soit tout en fleur,D'affreux murs, noirs dans l'ombre,‖ absolument farouches ;Là les bouches auront‖ des bontés pour les bouches ;C'est mon programme. Il est‖ un arbuste gourmandDont la feuille est d'un tour‖ si frais et si charmantQu'on en faisait jadis‖ une couronne aux verres ;Il orne les vieux murs‖ d'alcôves peu sévères ;C'est par lui qu'un logis‖ qui s'écroule est complet ;Belle, ce tapissier‖ des masures me plaît.Viens, nous serons heureux,‖ et pour auxiliaires,Ô belle, nous aurons‖ les dieux, les chants, les lierres.Le mois de mai fera‖ son devoir ; Dieu clémentLe veut ; on entendra‖ chuchoter vaguementDes profondeurs d'oiseaux‖ sous des épaisseurs d'arbres ;On se parlera bas ;‖ les seins seront des marbres,Non les cœurs ; on aura‖ quelque ami pour témoin,Sans empêcher pourtant‖ qu'il aille un peu plus loin.

10 septembre 1873. Sur l’impériale d’un omnibus.

10 avril 1875.

4 mai.

12 juillet 1874.

6 mai.

26 mai.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
80((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a lointain / matin masculine, classiqueb allées / mêlées féminine, classiquec niais / j'épiais masculine, classiqued chasseresse / caresse féminine, classiquee curieux / Grieux masculine, classiquef encense / d'innocence féminine, classiqueg nudité / l'été masculine, classiqueh vêtues / statues féminine, classiquei crois / effrois masculine, classiquej lièvre / fièvre féminine, classiquek Restauts / piédestaux masculine, classiquel arbre / marbre féminine, classiquea officiel / ciel masculine, classiqueb herbes / superbes féminine, classiquec cœur / moqueur masculine, classiqued surnaturelle / querelle féminine, classiquee ingénu / venu masculine, classiquef amantes / charmantes féminine, classiqueg s'apaiser / baiser masculine, classiqueh universelle / chancelle féminine, classiquei rayons / Essayons masculine, classiquej adore / dore féminine, classiquek firmament / vaguement masculine, classiquea rire / Zéphyre féminine, classiqueb buissons / chansons masculine, classiquec Perse / disperse féminine, classiqued archipels / appels masculine, classiquee prairies / rêveries féminine, classiquef front / aimeront masculine, classiqueg roses / choses féminine, classiqueh eaux / oiseaux masculine, classiquei sommes / hommes féminine, classiquej bois / abois masculine, classiquek mêlent / querellent féminine, classiquel firmament / amant masculine, classiquea t'asseoir / soir masculine, classiqueb lasse / passe féminine, classiquec mûrs / murs masculine, classiqueb baguette / guette féminine, classiquec défions-nous / genoux masculine, classiqued âme / femme féminine, classiquee mystérieux / cieux masculine, classiquea dérobe / robe féminine, classiqueb pudeur / boudeur masculine, classiquec épaules / saules féminine, classiqued puni / nenni masculine, classiquee mêlée / accablée féminine, classiquef plaît / voulait masculine, classiqueg taire / mystère féminine, classiqueh faveur / rêveur masculine, classiquei être / traître féminine, classiqueb rendez-vous / doux masculine, classiquec choses / lauriers-roses féminine, classiquea pervenches / branches féminine, classiqueb infinis / nids masculine, classiquec prophète / fête féminine, classiqued doré / m'envolerai masculine, classiquee vagabonde / abonde féminine, équivalentef bleus / fabuleux masculine, classiqueg lestes / célestes féminine, classiqueh s'évitant / attend masculine, classiquei d'argile / Virgile féminine, classiquej bois / voix masculine, classiquek mondes / profondes féminine, classiquel réalités / côtés masculine, classiquem telle / dételle féminine, classiquen haleter / d'écouter masculine, classiquea cieux / ambitieux masculine, classiqueb superbe / l'herbe féminine, classiquec opéra / voudra masculine, classiqued chapelle / s'appelle féminine, classiquee siffleur / fleur masculine, classiquef farouches / bouches féminine, classiqueg gourmand / charmant masculine, classiqueh verres / sévères féminine, classiquei complet / plaît masculine, classiquej auxiliaires / lierres féminine, classiquek clément / vaguement masculine, classiquel d'arbres / marbres féminine, classiquem témoin / loin masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

160 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources