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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Toute la lyre, 1893· III

XLVIII. « Tu veux comprendre Dieu, mais d'abord comprends l'homme  »

Victor Hugo· 8 distiquess, alexandrins, 137 vers

Tu veux comprendre Dieu,‖ mais d'abord comprends l'homme ;Je t’en défie.Allons ! définis, classe, nomme,Sonde, explique, suivant‖ n'importe quelle loi ;L'être mystérieux‖ que tu portes en toi.Scrute avec ton regard,‖ flaire avec ta narine ;Fouille-toi ; tire-toi‖ l'homme de la poitrine,Et mets-le sur ta table,‖ et penche-toi pour voirCe que c'est que ce monstre,‖ éblouissant et noir !Qu'en dis-tu ? Te plaît-il‖ que nous parlions de l'homme ?Es-tu flamme et génie ?‖ es-tu bête de somme ?Dis, parle. Oh ! quel spectacle‖ étrange que ceci :Un dieu monstre, un esprit‖ par la chair obscurci,Vivant, comme debout‖ sur le tranchant d'un glaive,Entre l'ombre qui monte‖ et l'aube qui se lève,Du ciel dans le fumier‖ toujours précipité,Et d'une extrémité‖ dans l'autre extrémité,Et ramené sans cesse‖ au point dont il déviePar l'oscillation‖ lugubre de la vie !

Songes-tu quelquefois‖ à ce mystère affreux,La chair ? Ce corps abject,‖ douloureux, ténébreux,Cette vie où l'enfer‖ dans l'azur se reflète,Mariage effrayant‖ d'une âme et d'un squelette,Cette aile intérieure‖ et qu'un cachot meurtrit,Cette cage des os‖ qui renferme un esprit,En sondes-tu la nuit‖ et le prodige, ô sage ?En comprends-tu l'horreur ?‖ Sens-tu sous ton visageCette tête de mort‖ sur laquelle tu ris ?Entends-tu de ton âme‖ en toi les sombres cris ?Parle. As-tu peur de l'homme ?‖ As-tu peur de cet angeQue tu sens remuer‖ vaguement dans ta fange ?Dis, le jour où tu vins‖ au monde, as-tu compris ?O ver de terre aveugle,‖ ombre entre les esprits ;Espèce de fantôme‖ en suspens sur deux mondes,Sortant des lumineux‖ pour aller aux immondes,Tantôt Trimalcion,‖ tantôt Ithuriel,O zénith ; ô nadir,‖ souffle immatérielQui te fais par la chair‖ rendre d'impurs services,Et dans le sac du corps‖ vas portant tous les vices,De toi-même ébloui,‖ de toi-même effrayé,Plus souillé que le bât‖ d'un onagre rayé,Et que le vert-de-gris‖ des plus viles monnaies,Ce qui n'empêche point,‖ par instants, que tu n'aies ;Dans tes heures d'orgueil‖ et de rébellion,Des couchers de soleil,‖ des réveils de lion,Rôdeur qui veux quitter‖ ta sphère pour les nôtres,Trouve donc ton énigme‖ avant d'en chercher d'autres !

N'as-tu donc point assez‖ de ton gouffre ? réponds.Comment rejoindras-tu‖ l'homme à l'homme ? quels pontsPourront jamais unir,‖ à travers la nuit noire,Un de ses bords à l'autre,‖ et sa honte à sa gloire ?

Sois un pasteur d'esprits,‖ un guide des vivants,Un fier tribun du peuple‖ aux, discours émouvants,Dont la mort est plus tard‖ pour la terre un désastre ;Sois grand et fort avec‖ une lumière d'astre ;Sois Colomb, et découvre‖ un monde ; sois Schiller,L'aigle du cœur plus grand‖ que les aigles de l'air ;Sois Mirabeau, Shakspeare‖ et Platon tout ensemble ;Si profond, si puissant,‖ si sublime qu'il sembleQu'on ne va plus te voir‖ que derrière le ciel,Avec une figure :‖ au delà du réel ;Sois Christ, le fils aîné‖ de la clarté divine,En qui l'homme s'efface,‖ en qui Dieu se devine,Le grand Christ arrachant,‖ calme et le bras tendu,Aux faits épouvantés‖ le miracle éperdu ;Passe ton jour entier,‖ être à haute stature,À modeler en toi‖ l'humanité future,Du matin jusqu'au soir‖ roule dans ton cerveauLe système insondable‖ et l'univers nouveau,Où tout aura ta forme,‖ arts, lois, dogmes, doctrines ;Et, maintenant, forçat,‖ c'est ton heure. Aux latrines !

Ô génie accablé‖ d'un viscère ! destinTraversé par l'abject‖ et lugubre intestin !Oh ! quelle ombre après tant‖ de clarté ! tout à l'heure,Tu semblais l'ange, roi‖ de l'éther qu'il effleure ;Socrate sur le Pnyx‖ ou Moïse au Galgal,Tu planais ; tu parlais‖ à Dieu comme un égal ;Tu semblais de l'énigme‖ être le grand ministre ;À présent te voilà‖ nu, frissonnant, sinistre,Misérable au niveau‖ du bourbier, et réduitAux accroupissements‖ des bêtes dans la nuit !Et tu fais tous les jours‖ cette chute, prophète,Roi, mage, osant revoir‖ l'azur quand tu l'as faite !Tous les jours, l'homme allant‖ aux astres ses pareils,Vole avec les esprits‖ au-dessus des soleils,Luit, resplendit, flamboie,‖ et tous les jours retombeDe plus haut que le ciel‖ dans plus bas que la tombe !

L'homme a beau sous son front‖ sentir les cieux frémir,Être un génie ; il faut‖ manger, il faut dormir !Il se heurte aux besoins.‖ Les besoins sont les bornes.C'est le rappel brutal‖ aux réalités mornes ;L'éternelle cuisson‖ du stigmate de feu ;C'est le coup de bâton‖ de la matière au dieu.

Oui, médite. C'est là‖ ton sort. Nuit, crépuscule,Maladie et famine,‖ hiver et canicule,Ton âme endure tout ;‖ elle est esclave enfin.Ton esprit, à travers‖ ta chair, a soif, a faim,A la fièvre, maigrit,‖ engraisse, brûle, gèle.Chacun de tes besoins‖ en, passant te flagelle.Et ces besoins sont vils !‖ Si hideux, si honteuxQue tu te sens coupable‖ et puni devant eux,Et que, sentant peser‖ sur ta tête infécondeLe poids antérieur‖ d'un mystérieux monde,Tu dis : qu'ai-je donc fait‖ ailleurs pour être ici ?Mais tu reprends ton vol,‖ le jour s'est éclairci,La science t'appelle,‖ homme, l'art te relève,Tu fuis dans la clarté‖ bleue et vague du rêve,Tu t'évades aux cieux ;‖ te voilà libre ! … — Non.Redescends dans ton corps,‖ rentre en ton cabanon ;Avec ton sombre esprit‖ la fange est familière ;Ton sang est ton bourreau,‖ ta chair est ta geôlière ;De l'infâme prison‖ tes sens sont les habits ;Tu ne peux les quitter,‖ et, courbé ; tu subis,Toujours, toujours, le jour,‖ la nuit, et sans relâche,La fustigation‖ inexplicable et lâche.Au moment où l'azur‖ t'ouvre son pur chemin,Où tu te vois auguste,‖ et splendide, une main,Qui que tu sois, beau, juste,‖ illustre, innocent, vierge,Te prend, et, frémissant,‖ tu sens le coup de verge.L'horreur crie : es-tu là ?‖ Ta fange répond : oui.Et rien ne te soustrait‖ à ce joug inouï.

Il est une heure sainte,‖ inexprimable, altière,Où tout ce qui n'est pas‖ joie, orgueil et lumière,Semble s'évanouir‖ dans ton cœur transporté ;C'est quand tu vois la femme,‖ aube, blancheur, beauté,Qui met sous son pied nu‖ tes résistances vaines,Et qui fait ruisseler‖ du soleil dans tes veines.Telle que dans l'Éden‖ jadis elle brilla,Elle apparaît, charmante ;‖ homme, en ce moment-là,Tu méprises la bête,‖ infecte créature,Fier, superbe, oubliant‖ ta propre pourriture ;Bien ! prends ton Ève blonde ;‖ Emporte-la. Le jourLa donne à ta nuit… — Ah !‖ tu frissonnes d'amour,La volupté t'enivre !‖ Ah ! l'extase te gagne !Tu ne te souviens plus‖ de la chaîne du bagne,Tu te crois ange… — Allons !‖ réveille-toi, fouettéJusque dans ton plaisir,‖ par ta fétidité !

Versification

Forme
8 distiquess (distiques)
Rimes
68((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
8 distiquess
Mots à la rime
a l'homme / défie / nomme féminine, classiqueb loi / toi masculine, classiquec narine / poitrine féminine, classiqued voir / noir masculine, classiquee l'homme / somme féminine, classiquef ceci / obscurci masculine, classiqueg glaive / lève féminine, classiqueh précipité / extrémité masculine, classiquei dévie / vie féminine, classiquea affreux / ténébreux masculine, classiqueb reflète / squelette féminine, classiquec meurtrit / esprit masculine, classiqued sage / visage féminine, classiquee ris / cris masculine, classiquef ange / fange féminine, classiqueg compris / esprits masculine, classiqueh mondes / immondes féminine, classiquei Ithuriel / immatériel masculine, classiquej services / vices féminine, classiquek effrayé / rayé masculine, classiquel monnaies / n'aies féminine, classiquem rébellion / lion masculine, classiquen nôtres / d'autres féminine, classiquea réponds / ponts masculine, classiqueb noire / gloire féminine, classiquea vivants / émouvants masculine, classiqueb désastre / d'astre féminine, classiquec Schiller / l'air masculine, classiqued ensemble / semble féminine, équivalentee ciel / réel masculine, classiquef divine / devine féminine, classiqueg tendu / éperdu masculine, classiqueh stature / future féminine, classiquei cerveau / nouveau masculine, classiquej doctrines / latrines féminine, classiquea destin / intestin masculine, classiqueb l'heure / effleure féminine, classiquec Galgal / égal masculine, classiqued ministre / sinistre féminine, classiquee réduit / nuit masculine, classiquef prophète / faite féminine, classiqueg pareils / soleils masculine, classiqueh retombe / tombe féminine, classiquea frémir / dormir masculine, classiqueb bornes / mornes féminine, classiquec feu / dieu masculine, classiquea crépuscule / canicule féminine, classiqueb enfin / faim masculine, classiquec gèle / flagelle féminine, classiqued honteux / eux masculine, classiquee inféconde / monde féminine, classiquef ici / éclairci masculine, classiqueg relève / rêve féminine, classiqueh Non / cabanon masculine, classiquei familière / geôlière féminine, classiquej habits / subis masculine, classiquek relâche / lâche féminine, classiquel chemin / main masculine, classiquem vierge / verge féminine, classiquen oui / inouï masculine, classiquea altière / lumière féminine, classiqueb transporté / beauté masculine, classiquec vaines / veines féminine, classiqued brilla / moment-là masculine, classiquee créature / pourriture féminine, classiquef jour / d'amour masculine, classiqueg gagne / bagne féminine, classiqueh fouetté / fétidité masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

137 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources