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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Toute la lyre, 1893· III

XXV. « Un homme est innocent ; son voisin le dénonce »

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 95 vers

Un homme est innocent ;‖ son voisin le dénonce.Gisquet dont le sourcil‖ facilement se fronce,Ou n'importe quel autre‖ Anglès ou Valentin,Fait saisir l'homme au saut‖ du lit un beau matin ;L'homme résiste et veut‖ s'enfuir ; mauvaises notes ;On l'insulte, il réplique ;‖ on lui met les menottes ;Il dit : Je n'ai rien fait !‖ C'est vrai ; mais il a tortDe crier le plus haut‖ n'étant pas le plus fort ;On le lui fait sentir‖ en serrant les poucettes.Coupable, vous cédez ;‖ mais innocent, vous êtesIdiot ; vous luttez,‖ vous ruez, vous avezLa rage, quand le sang‖ coule entre les pavés,De croire que le juge‖ examine et diffère,Et que, n'ayant rien fait,‖ on ne doit rien vous faire.Le juge, examiner !‖ différer ! à quoi bon ?On entre jeune au bagne‖ et l'on en sort barbon,Prenez garde, c'est là‖ le sort du réfractaire.

Vous avez ce devoir,‖ souffrir, ce droit, vous taire ;Être rebelle est grave,‖ être innocent est vain ;Sachez que la justice‖ est la justice, enfin,Et vous êtes un gueux,‖ puisqu'on vous brutalise !La police ressemble‖ au sable où l'on s'enlise ;Plus on se débat, plus‖ on enfonce. JamaisLes grands et les heureux‖ qui sont sur les sommetsNe se penchent vers ceux‖ qu'engloutit la justice.Tombez dans l'eau, soyez‖ pris sous une bâtisseQui s'effondre, ou plongé‖ dans quelque horrible puits,De partout il vous vient‖ des amis, des appuis,Jeune, vieux, riche, pauvre,‖ et tout sexe et tout âge,Chacun va s'employer‖ pour votre sauvetage,Vous êtes secouru,‖ servi, plaint, assisté ;Mais ne naufragez pas‖ sous la société !L'état saigne pourtant‖ s'il perd un membre utile,Et dans un homme, c'est‖ le peuple qu'on mutile ;Ce misérable était‖ honnête, bon et doux ;Savez-vous qu'il avait‖ une famille, vous ?Bah ! Qu'importe ! On le jette‖ en une casemate.D'un mécanisme horrible‖ il devient l'automate ;La chiourme le manie‖ en ses rudes ressorts.Debout ! réveille-toi !‖ Travaille ! Rentre ! Sors !Tout à coup on l'embarque,‖ on l'envoie à Cayenne.Cette bête aux regards‖ de sphinx, aux cris d'hyène,La mer, le prend, rugit,‖ hurle, et va le cacherDerrière l'horizon ;‖ là-bas, sur un rocher,Dans une ombre où le bruit‖ de l'homme arrive à peine.Là, tout est brume, oubli,‖ gouffre ; un souffle de haineVient du ciel, et les flots‖ semblent des ennemis.Là, l'espèce de crime‖ inconscient commisPar nous tous sur ce pauvre‖ inconnu, se consomme.La nuit spectre enchaîné,‖ le jour bête de somme,Il est un chiffre ; il n'a‖ pas droit même à son nom ;Il vit dans un carcan,‖ il dort sous le canon ;Ses froids bourreaux sont là‖ dès l'aube, et leur complice,L'aurore, en se levant‖ travaille à son supplice,Et les captifs s'en vont‖ labourer deux à deuxQuelque affreux champ brûlé‖ sous le soleil hideux ;En faisant des forçats‖ la loi fait des fantômes ;Les nuages, l'azur,‖ les cieux, tous ces grands dômes,Leur semblent le plafond‖ d'airain de leur malheur.

Lui, qui n'est pas faussaire ;‖ assassin ni voleur,Sous l'écrasant fardeau‖ qu'il traîne, triste atome,Vaincu, stupide, il bâille ;‖ et l'on verse pour baumeGoutte à goutte l'affront‖ sur son tragique ennui ;Une plaie effroyable‖ et sinistre est en lui,On la lui lave avec‖ de l'acide nitrique.Le Code, cette hache,‖ a pour manche une trique,Et ce glaive hautain‖ s'achève en vil bâton ;Si parfois s'accoudant,‖ le poing sous le menton,Fiévreux, malade, il rêve,‖ un gourdin le réveille ;Il a toujours un bruit‖ de chaînes dans l'oreille,Il est on ne sait quoi‖ d'abject et de battu,Un chien le flaire et gronde,‖ un mouchard lui dit tu,Quel sort ! labeur sans fin,‖ pain noir, paille pourrie !…

Un jour, un bruit profond‖ se fait dans la patrie,La Marseillaise ailée‖ arrive dans le vent,Et l'on dit à ce mort :‖ Lève-toi ! Sois vivant.La mer courbe ses flots,‖ la France ouvre sa porte,Il revient. Il avait‖ une femme, elle est morte ;Un fils, on ne sait pas‖ ce qu'il est devenu ;Une petite fille,‖ ange à l'œil ingénu,Était sa joie ; il voit‖ dans la rue une femmeQui rit, bras nus, seins nus,‖ fleurs au front, gaie, infâme ;C’est elle.Et maintenant la ville est en rumeur ;La Révolution,‖ formidable semeur,Disperse aux quatre coins‖ des cieux l'âpre colère ;Alors dans ce cœur sombre‖ et funeste, il éclaire,Il tonne dans cette âme,‖ et cet homme n'est plusQu’une sorte de gouffre en proie aux noirs reflux ;Dans cet infortuné‖ le deuil immense écume.Où donc est la mitraille ?‖ Où donc est le bitume ?C'est son tour d'être horrible,‖ il l'est. Il grince, il mord ;Pas de pitié ! Ce juge,‖ à bas ! ce prêtre, à mort !Il tue, il pille, il brûle,‖ il massacre, il égorge.

Un innocent qu'on frappe‖ est un bandit qu'on forge.

Paris, 28. novembre.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
47((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a dénonce / fronce féminine, classiqueb Valentin / matin masculine, classiquec notes / menottes féminine, classiqued tort / fort masculine, classiquee poucettes / êtes féminine, classiquef avez / pavés masculine, classiqueg diffère / faire féminine, classiqueh bon / barbon masculine, classiquei réfractaire / taire féminine, classiqueb vain / enfin masculine, classiquec brutalise / s'enlise féminine, classiqued Jamais / sommets masculine, classiquee justice / bâtisse féminine, classiquef puits / appuis masculine, classiqueg âge / sauvetage féminine, classiqueh assisté / société masculine, classiquei utile / mutile féminine, classiquej doux / vous masculine, classiquek casemate / l'automate féminine, classiquel ressorts / Sors masculine, classiquem Cayenne / d'hyène féminine, classiquen cacher / rocher masculine, classiqueo peine / haine féminine, classiquep ennemis / commis masculine, classiqueq consomme / somme féminine, classiquer nom / canon masculine, classiques complice / supplice féminine, classiquet deux / hideux masculine, classiqueu fantômes / dômes féminine, classiquev malheur / voleur masculine, classiqueb atome / baume féminine, classiquec ennui / lui masculine, classiqued nitrique / trique féminine, classiquee bâton / menton masculine, classiquef réveille / l'oreille féminine, classiqueg battu / tu masculine, classiqueh pourrie / patrie féminine, classiqueb vent / vivant masculine, classiquec porte / morte féminine, classiqued devenu / ingénu masculine, classiquee femme / infâme féminine, classiquef elle / rumeur / semeur masculine, classiqueg colère / éclaire féminine, classiqueh plus / reflux masculine, classiquei écume / bitume féminine, classiquej mord / mort masculine, classiquek égorge / forge féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

95 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources