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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Toute la lyre, 1893· III

XXXVII. « Une nuit je rêvais, et je vis dans mon rêve »

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 52 vers

Une nuit je rêvais,‖ et je vis dans mon rêveUne plaine sans bords‖ pareille aux flots sans grève,Ouverte à tous les vents‖ comme les vastes mers.C'était un de ces lieux‖ inquiets et désertsOù flotte encor le bruit‖ confus des multitudes,Où l'on sent à travers‖ les mornes solitudes,Aux palpitations‖ dont frémit l'air troublé,Quelque peuple inconnu,‖ comme une onde écoulé.Cette plaine était rousse,‖ immense, triste et nue,Sans une goutte d'eau‖ pour refléter la nue.Pas un champ labouré,‖ pas un toit. Nul témoin,Nul passant. Seulement‖ on y voyait au loinDe grands lions de pierre,‖ étranges et superbes,De distance en distance‖ isolés dans les herbes.Immobiles, debout‖ sur des granits sculptésQu'étreignaient les buissons‖ par le vent agités,Tous ayant quelque fière‖ et terrible posture,Ils semblaient, au milieu‖ de la sombre natureQui rayonnait dans l'ombre‖ à mon œil ébloui,Écouter la rumeur‖ d'un monde évanoui.

Qu'est-ce que ces lions‖ faisaient dans cette plaine ?Peut-être y gardaient-ils‖ quelque mémoire vaine,Quelque grand souvenir‖ dans l'ombre descendu,Comme des chiens pensifs‖ dont le maître est perdu ?Étaient-ce des rochers ?‖ Étaient-ce des fantômes ?Peut-être avaient-ils vu‖ tomber bien des royaumes.Qui sait ? avant ces temps‖ obscurs, profonds, lointains,Où l'histoire à tâtons‖ perd ses flambeaux éteints,Où la tradition‖ indistincte s'émousse,Peut-être étaient-ils là,‖ déjà rongés de mousse ?Peut-être l'ouvrier‖ n'avait-il rien d'humainQui les avait sculptés de sa puissante main ?Qui donc les avait mis‖ seuls dans ce vaste espacePour entendre à jamais‖ pleurer le vent qui passe,Siffler l'herbe et glisser‖ le lézard dans les grès ?Sans oser faire un pas,‖ je les considéraisAvec l'effroi qu'on a‖ devant les choses sombres.Nul vestige autour d'eux,‖ ni sentiers, ni décombres ;Rien que la ronce obscure‖ et le buisson noirci.

Or, tout à coup, pendant‖ que je rêvais ainsi,Il apparut, — c'était‖ l'heure où le jour recule, —Dans le ciel sépulcral‖ et froid du crépuscule,L'aile ouverte et planant‖ sur cet horizon noir,Un oiseau monstrueux,‖ vaste, effroyable à voir,D'une forme inconnue‖ à la nature entière,Si fauve et si hideux‖ que les lions de pierreS'enfuirent en poussant‖ de longs rugissements.

Ô Dieu, vous qui penché‖ sur les esprits dormants,Leur envoyez la nuit‖ le Moloch ou l'Archange,Que vouliez-vous me dire‖ avec ce songe étrange ?Serait-ce, après nos jours‖ sans joie et sans honneur,La figure des temps‖ où nous entrons, Seigneur ?

Versification

Forme
Distiques
Rimes
26((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a rêve / grève féminine, classiqueb mers / déserts masculine, classiquec multitudes / solitudes féminine, classiqued troublé / écoulé masculine, classiquee nue féminine, classiquef témoin / loin masculine, classiqueg superbes / herbes féminine, classiqueh sculptés / agités masculine, classiquei posture / nature féminine, classiquej ébloui / évanoui masculine, classiquea plaine / vaine féminine, classiqueb descendu / perdu masculine, classiquec fantômes / royaumes féminine, classiqued lointains / éteints masculine, classiquee s'émousse / mousse féminine, classiquef d'humain / main masculine, classiqueg espace / passe féminine, classiqueh grès / considérais masculine, classiquei sombres / décombres féminine, classiquej noirci / ainsi masculine, classiqueb recule / crépuscule féminine, classiquec noir / voir masculine, classiqued entière / pierre féminine, classiquee rugissements / dormants masculine, classiqueb l'Archange / étrange féminine, classiquec honneur / Seigneur masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources