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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre premier — 1665

I. Joconde

NOUVELLE TIRÉE DE L’ARIOSTE

Jean de La Fontaine· vers de 8, 12 et 10 syllabes, 526 vers

Jadis régnoit en Lombardie,Un prince aussi beau que le jour,Et tel, que des beautés‖ qui régnoient à sa courLa moitié lui portoit envie,L’autre moitié‖ brûloit pour lui d’amour.Un jour, en se mirant :‖ « Je fais, dit-il, gageureQu’il n’est mortel dans la natureQui me soit égal en appas,Et gage, si l’on veut,‖ la meilleure provinceDe mes États ;Et, s’il s’en rencontre un,‖ je promets, foi de prince,De le traiter si bien,‖ qu’il ne s’en plaindra pas. »

À ce propos, s’avance‖ un certain gentilhommeD’auprès de Rome.« Sire, dit-il,‖ si Votre MajestéEst curieuse de beauté,Qu’elle fasse venir mon frère :Aux plus charmants il n’en doit guère ;Je m’y connois un peu,‖ soit dit sans vanité.Toutefois, en cela‖ pouvant m’être flatté,Que je n’en sois pas cru,‖ mais les cœurs de l’os dames !Du soin de guérir leurs flammesIl vous soulagera,‖ si vous le trouvez bon :Car, de pourvoir vous seul‖ au tourment de chacune,Outre que tant d’amour‖ vous seroit importune,Vous n’auriez jamais fait ;‖ il vous faut un second, »Là-dessus, Astolphe répond(C’est ainsi qu’on nommoit‖ ce roi de Lombardie) ;« Votre discours me donne‖ une terrible envieDe connoître ce frère :‖ amenez-le-nous donc.Voyons si nos beautés‖ en seront amoureuses,Si ses appas‖ le mettront en crédit ;Nous en croirons les connoisseuses,Comme très-bien vous avez dit. »

Le gentilhomme part,‖ et va querir Joconde(C’est le nom que ce frère avoit) :À la campagne il vivoit,Loin du commerce et du monde :Marié depuis peu ;‖ content, je n’en sais rien.Sa femme avoit de la jeunesse,De la beauté,‖ de la délicatesse ;Il ne tenoit qu’à lui‖ qu’il ne s’en trouvât bien.Son frère arrive,‖ et lui fait l’ambassade ;Enfin il le persuade.Joconde, d’une part,‖ regardoit l’amitiéD’un roi puissant,‖ et d’ailleurs fort aimable ;Et, d’autre part aussi,‖ sa charmante moitiéTriomphoit d’être inconsolable,Et de lui faire des adieuxÀ tirer les larmes des yeux.

Quoi ! tu me quittes ! disoit-elle ;As-tu bien l’âme assez cruellePour préférer‖ à ma constante amourLes faveurs de la cour ?Tu sais qu’à peine‖ elles durent un jour ;Qu’on les conserve‖ avec inquiétude,Pour les perdre avec désespoir.Si tu te lasses de me voir,Songe au moins qu’en la solitudeLe repos règne jour et nuit ;Que les ruisseaux n’y font du bruit,Qu’afin de t’inviter‖ à fermer la paupière.Crois-moi, ne quitte point‖ les hôtes de tes bois,Ces fertiles vallons,‖ ces ombrages si cois,Enfin, moi, qui devrais‖ me nommer la première :Mais ce n’est plus le temps ;‖ tu ris de mon amour :Va, cruel, va montrer‖ ta beauté singulière ;Je mourrai, je l’espère,‖ avant la fin du jour ! »

L’histoire ne dit point,‖ ni de quelle manièreJoconde put partir,‖ ni ce qu’il répondit,Ni ce qu’il fit, ni ce qu’il dit ;Je m’en tais donc aussi,‖ de crainte de pis faire.Disons que la douleur‖ l’empêcha de parler ;C’est un fort bon moyen‖ de se tirer d’affaire.Sa femme, le voyant‖ tout près de s’en aller,L’accable de baisers,‖ et, pour comble, lui donneUn bracelet‖ de façon fort mignonne,En lui disant :Ne le perds pas,Et qu’il soit toujours à ton bras,Pour te ressouvenir‖ de mon amour extrême ;Il est de mes cheveux,‖ je l’ai tissu moi-même :Et voilà, de plus, mon portraitQue j’attache à ce bracelet. »

Vous autres bonnes gens,‖ eussiez cru que la dameUne heure après eût rendu l’âme ?Moi, qui sais ce que c’est‖ que l’esprit d’une femme,Je m’en serois‖ à bon droit défié.Joconde partit donc ;‖ mais, ayant oubliéLe bracelet et la peinture,Par je ne sais quelle aventure,Le matin même il s’en souvient :Au grand galop‖ sur ses pas il revient,Ne sachant quelle excuse‖ il feroit à sa femme.Sans rencontrer personne,‖ et sans être entendu,Il monte dans sa chambre,‖ et voit près de la dameUn lourdaud de valet,‖ sur son sein étendu.Tous deux dormoient.‖ Dans cet abord, JocondeVoulut les envoyer‖ dormir en l’autre monde ;Mais cependant il n’en fit rien ;Et mon avis est qu’il fit bien.Le moins de bruit que l’on peut faireEn telle affaire,Est le plus sûr de la moitié.Soit par prudence ou par pitié,Le Romain ne tua personne.D’éveiller ces amants,‖ il ne le falloit pas ;Car son honneur‖ l’obligeoit en ce casDe leur donner le trépas.« Vis, méchante, dit-il tout bas ;À ton remords je t’abandonne ! »

Joconde, là-dessus,‖ se remet en chemin,Rêvant à son malheur‖ tout le long du voyage.Bien souvent il s’écrie,‖ au fort de son chagrin :« Encor, si c’était un blondin,Je me consolerois‖ d’un si sensible outrage ;Mais un gros lourdaud de valet !C’est à quoi j’ai plus de regret :Plus j’y pense, et plus j’en enrage.Ou l’Amour est aveugle,‖ ou bien il n’est pas sageD’avoir assemblé ces amants.Ce sont, hélas !‖ ses divertissements ;Et possible est-ce par gageure,Qu’il a causé cette aventure. »

Le souvenir fâcheux‖ d’un si perfide tourAltéroit fort‖ la beauté de Joconde.Ce n’étoit plus‖ ce miracle d’amourQui devoit charmer tout le monde.Les dames, le voyant‖ arriver à la cour,Dirent d’abord :‖ « Est-ce là ce NarcisseQui prétendoit‖ tous nos cœurs enchaîner ?Quoi ! le pauvre homme a la jaunisse !Ce n’est pas pour nous la donner.À quel propos nous amenerUn galant qui vient de jeûnerLa quarantaine ?On se fût bien passé‖ de prendre tant de peine. »

Astolphe étoit ravi ;‖ le frère étoit confus,Et ne savoit‖ que penser là-dessus ;Car Joconde cachoit‖ avec un soin extrêmeLa cause de son ennui.On remarquoit pourtant en lui,Malgré ses yeux cavés‖ et son visage blême,De fort beaux traits,‖ mais qui ne plaisoient point,Faute d’éclat et d’embonpoint.

Amour en eut pitié :‖ d’ailleurs, cette tristesseFaisoit perdre à ce dieu‖ trop d’encens et de vœux ;L’un des plus grands suppôts‖ de l’empire amoureuxConsumoit en regrets‖ la fleur de sa jeunesse.Le Romain se vit donc‖ à la fin soulagéPar le même pouvoir‖ qui l’avoit affligé.Car, un jour, étant seul‖ en une galerie,Lieu solitaire‖ et tenu fort secret,Il entendit,‖ en certain cabinet,Dont la cloison n’était‖ que de menuiserie,Le propre discours que voici :« Mon cher Curtade, mon souci,J’ai beau t’aimer,‖ tu n’es pour moi que glace !Je ne vois pourtant, Dieu merci,Pas une beauté qui m’efface :Cent conquérants‖ voudraient avoir ta place.Et tu sembles la mépriser,Aimant beaucoup mieux t’amuserÀ jouer avec quelque pageAu lansquenet,Que me venir trouver‖ seule en ce cabinet.Dorimène tantôt‖ t’en a fait le message ;Tu t’es mis contre elle à jurer,À la maudire, à murmurer,Et n’as quitté le jeu‖ que ta main étant faite,Sans te mettre en souci‖ de ce que je souhaite ! »Qui fut bien étonné ?‖ Ce fut notre Romain.Je donnerais jusqu’à demainPour deviner‖ qui tenoit ce langage,Et quel étoit le personnageQui gardoit tant son quant à moi.Ce bel Adon‖ étoit le nain du roi,Et son amante étoit la reine.Le Romain, sans beaucoup de peine,Les vit, en approchant les yeuxDes fentes que le bois‖ laissoit en divers lieux.Ces amants se fioient‖ au soin de Dorimène ;Seule elle avoit toujours‖ la clef de ce lieu-là :Mais la laissant tomber,‖ Joconde la trouva,Puis s’en servit, puis en tiraConsolation non petite ;Car voici comme il raisonna :« Je ne suis pas le seul ;‖ et, puisque même on quitteUn prince si charmant‖ pour un nain contrefait,Il ne faut pas que je m’irriteD’être quitté pour un valet, »

Ce penser le console ;‖ il reprend tous ses charmes ;Il devient plus beau que jamais :Telle pour lui verse des larmes,Qui se moquoit de ses attraits.C’est à qui l’aimera ;‖ la plus prude s’en pique :Astolphe y perd mainte pratique.Cela n’en fut que mieux ;‖ il en avoit assez.Retournons aux amants‖ que nous avons laissés.

Après avoir tout vu,‖ le Romain se retire,Bien empêché de ce secret.Il ne faut à la cour‖ ni trop voir ni trop dire ;Et peu se sont vantés‖ du don qu’on leur a faitPour une semblable nouvelle.Mais quoi ! Joconde aimoit‖ avec que trop de zèleUn prince libéral,‖ qui le favorisoit,Pour ne pas l’avertir‖ du tort qu’on lui faisoit.Or, comme avec les rois‖ il faut plus de mystère,Qu’avec que d’autres gens‖ sans doute il n’en faudroit,Et que de but en blanc‖ leur parler d’une affaireDont le discours leur doit déplaire,Ce seroit être maladroit ;Pour adoucir la chose,‖ il fallut que Joconde,Depuis l’origine du monde,Fît un dénombrement‖ des rois et des Césars,Qui, sujets comme nous‖ à ces communs hasards,Malgré les soins‖ dont leur grandeur se pique,Avoient vu leurs femmes tomberEn telle ou semblable pratique,Et l’avoient vu, sans succomberÀ la douleur,‖ sans se mettre en colère,Et sans en faire pire chère.

Moi qui vous parle, sire,‖ ajouta le Romain,Le jour que pour vous voir‖ je me mis en chemin,Je fus forcé par mon destinDe reconnoître CocuagePour un des dieux du mariage,Et, comme tel,‖ de lui sacrifier, »Là-dessus, il conta,‖ sans en rien oublier,Toute sa déconvenue ;Puis vint à celle du roi.

« Je vous tiens, dit Astolphe,‖ homme digne de foi ;Mais la chose, pour être crue,Mérite bien d’être vue :Menez-moi donc sur les lieux ? »Cela fut fait ;‖ et, de ses propres yeux,Astolphe vit des merveilles,Comme il en entendit‖ de ses propres oreilles.L’énormité du fait‖ le rendit si confus,Que d’abord tous ses sens‖ demeurèrent perclus :Il fut comme accablé‖ de ce cruel outrage ;Mais bientôt il le prit‖ en homme de courage,En galant homme,‖ et, pour le faire court,En véritable homme de cour.

« Nos femmes, ce dit-il,‖ nous en ont donné d’une ;Nous voici lâchement trahis :Vengeons-nous-en,‖ et courons le pays ;Cherchons partout notre fortune.Pour réussir dans ce dessein,Nous changerons nos noms ;‖ je laisserai mon train ;Je me dirai votre cousin,Et vous ne me rendrez‖ aucune déférence :Nous en ferons l’amour‖ avec plus d’assurance,Plus de plaisir,‖ plus de commodité,Que si j’étois suivi‖ suivant ma qualité, »Joconde approuva fort‖ le dessein du voyage.Il nous faut, dans notre équipage,Continua le prince,‖ avoir un livre blanc,Pour mettre les noms de cellesQui ne seront pas rebelles,Chacune selon son rang.Je consens de perdre la vie,Si, devant que sortir‖ des confins d’Italie,Tout notre livre ne s’emplit,Et si la plus sévère‖ à nos vœux ne se range.Nous sommes beaux,‖ nous avons de l’esprit,Avec cela,‖ bonnes lettres de change :Il faudrait être bien étrangePour résister à tant d’appas,Et ne pas tomber dans les lacsDe gens qui sèmeront‖ l’argent et la fleurette,Et dont la personne est bien faite, »

Leur bagage étant prêt‖ et le livre surtout,Nos galants se mettent en voie.Je ne viendrois jamais à boutDe nombrer les faveurs‖ que l’Amour leur envoieNouveaux objets, nouvelle proie ;Heureuses les beautés‖ qui s’offrent à leurs yeux !Et plus heureuse encor‖ celle qui peut leur plaire !Il n’est, en la plupart des lieux,Femme d’échevin, ni de maire,De podestat, de gouverneur,Qui ne tienne à fort grand honneurD’avoir en leur registre place.Les cœurs que l’on croyoit de glaceSe fondent tous à leur abord.J’entends déjà maint esprit fortM’objecter que la vraisemblanceN’est pas en ceci tout à fait.Car, dira-t-on, quelque parfaitQue puisse être un galant‖ dedans cette science,Encor faut-il du temps‖ pour mettre un cœur à bien !S’il en faut, je n’en sais rien ;Ce n’est pas mon métier‖ de cajoler personne :Je le rends comme on me le donne ;Et l’Arioste ne ment pas.Si l’on vouloit à chaque pasArrêter un conteur d’histoire,Il n’auroit jamais fait :‖ suffit qu’en pareil cas,Je promets à ces gens‖ quelque jour de les croire.

Quand nos aventuriers‖ eurent goûté de tout(De tout un peu,‖ c’est comme il faut l’entendre) :Nous mettrons, dit Astolphe,‖ autant de cœurs à boutQue nous voudrons en entreprendre ;Mais je tiens qu’il vaut mieux attendre.Arrêtons-nous‖ pour un temps quelque part,Et cela plus tôt que plus tard ;Car, en amour, comme à la table,Si l’on en croit la Faculté,Diversité de mets‖ peut nuire à la santé.Le trop d’affaires nous accable.Ayons quelque objet en commun ;Pour tous les deux, c’est assez d’un.— J’y consens, dit Joconde,‖ et je sais une damePrès de qui nous aurons‖ toute commodité.Elle a beaucoup d’esprit,‖ elle est belle, elle est femmeD’un des premiers de la cité.— Rien moins, reprit le roi ;‖ laissons la qualité :Sous les cotillons des grisettesPeut loger autant de beautéQue sous les jupes des coquettes.D’ailleurs, il n’y faut point‖ faire tant de façon.Être en continuel soupçon,Dépendre d’une humeur‖ fière, brusque ou volage,Chez les dames de haut parageCes choses sont à craindre,‖ et bien d’autres encor :Une grisette est un trésor ;Car, sans se donner de la peine,Et sans qu’aux bals on la promène,On en vient aisément à bout ;On lui dit ce qu’on veut,‖ bien souvent rien du tout.Le point est d’en trouver‖ une qui soit fidèle.Choisissons-la toute nouvelle,Qui ne connoisse encor‖ ni le mal ni le bien ?— Prenons, dit le Romain,‖ la fille de notre hôte,Je la tiens pucelle sans faute,Et si pucelle, qu’il n’est rienDe plus puceau que celle belle :Sa poupée en, sait autant qu’elle.— J’y songeois, dit le roi ;‖ parlons-lui dès ce soir.Il ne s’agit que de savoirQui de nous doit donner‖ à cette jouvencelle,Si son cœur se rend à nos vœux,La première leçon‖ du plaisir amoureux.Je sais que cet honneur‖ est pure fantaisie ;Toutefois, étant roi,‖ l’on me le doit céder :Du reste, il est aisé‖ de s’en accommoder.— Si c’étoit, dit Joconde,‖ une cérémonie,Vous auriez droit‖ de prétendre le pas ;Mais il s’agit d’un autre cas :Tirons au sort, c’est la justice ;Deux pailles en feront l’office, »

De la chape à l’évêque,‖ hélas ! ils se battoient,Les bonnes gens qu’ils étoient !Quoi qu’il en soit,‖ Joconde eut l’avantageDu prétendu pucelage.La belle étant venue‖ en leur chambre le soirPour quelque petite affaire,Nos deux aventuriers‖ près d’eux la firent seoir,Louèrent sa beauté,‖ tâchèrent de lui plaire,Firent briller‖ une bague à ses yeux.À cet objet si précieuxSon cœur fît peu de résistance :Le marché se conclut ;‖ et, dès la même nuit,Toute l’hôtellerie‖ étant dans le silence,Elle les vient trouver sans bruit.Au milieu d’eux‖ ils lui font prendre place,Tant qu’enfin la chose se passeAu grand plaisir des trois‖ et surtout du Romain,Qui crut avoir rompu la glace.Je lui pardonne, et c’est en vainQue de ce point on s’embarrasse.Car il n’est si sotte, après tout,Qui ne puisse venir à boutDe tromper à ce jeu‖ le plus sage du monde :

Salomon, qui grand clerc étoit,Le reconnoît en quelque endroit,Dont il ne souvint pas‖ au bonhomme Joconde,Il se tint content pour le coup,Crut qu’Astolphe y perdoit beaucoup.Tout alla bien,‖ et maître pucelageJoua des mieux son personnage.Un jeune gars pourtant‖ en avoit essayé.Le temps, à cela près,‖ fut fort bien employé,Et si bien, que la fille‖ en demeura contente.Le lendemain‖ elle le fut encor,Et même encor la nuit suivante.Le jeune gars s’étonna fortDu refroidissement‖ qu’il remarquoit en elle :Il se douta du fait,‖ la guetta, la surprit,Et lui fit fort grosse querelle.Afin de l’apaiser,‖ la belle lui promit,Foi de fille de bien,‖ que, sans aucune faute,Leurs hôtes délogés,‖ elle lui donneroitAutant de rendez-vous‖ qu’il en demanderoit :« Je n’ai souci, dit-il,‖ ni d’hôtesse ni d’hôte ;Je veux cette nuit même,‖ ou bien je dirai tout.— Comment en viendrons-nous à bout ?Dit la fille fort affligée :De les aller trouver,‖ je me suis engagée ;Si j’y manque, adieu l’anneauQue j’ai gagné bien et beau !— Faisons que l’anneau vous demeure,Reprit le garçon tout à l’heure.Dites-moi seulement,‖ dorment-ils fort tous deux ?— Oui, reprit-elle, mais, entre eux,Il faut que toute nuit‖ je demeure couchée ;Et, tandis que je suis‖ avec l’un empêchée,L’autre attend sans mot dire,‖ et s’endort bien souvent,Tant que le siège soit vacant ;C’est là leur mot.‖ Le gars dit à l’instant :« Je vous irai trouver‖ pendant leur premier somme. »Elle reprit :‖ « Ah ! gardez-vous-en bien !Vous seriez un mauvais homme.— Non, non, dit-il, ne craignez rien,Et laissez ouverte la porte. »

La porte ouverte elle laissa :Le galant vint, et s’approchaDes pieds du lit, puis fit en sorteQu’entre les draps il se glissa,Et Dieu sait comme il se plaça,Et comme enfin tout se passa.Et de ceci ni de celaNe se douta le moins du mondeNi le roi lombard, ni Joconde.Chacun d’eux pourtant s’éveilla,Bien étonné de telle aubade.Le roi lombard dit à part soi :« Qu’a donc mangé mon camarade ?Il en prend trop ; et, sur ma foi,C’est bien fait, s’il devient malade, »Autant en dit,‖ de sa part, le Romain.Et le garçon,‖ ayant repris haleine,S’en donna pour le jour,‖ et pour le lendemain,Enfin pour toute la semaine :Puis, les voyant tous deux‖ rendormis à la fin,Il s’en alla, de grand matin,Toujours par le même chemin,Et fut suivi de la donzelle,Qui craignoit fatigue nouvelle.Eux éveillés,‖ le roi dit au Romain :« Frère, dormez jusqu’à demain ;Vous en devez avoir envie,Et n’avez à présent‖ besoin que de repos.— Comment ? dit le Romain ;‖ mais, vous-même, à propos,Vous avez fait tantôt‖ une terrible vie ?— Moi ! dit le roi ;‖ j’ai toujours attendu ;Et puis, voyant‖ que c’étoit temps perdu,Que sans pitié ni conscienceVous vouliez jusqu’au bout‖ tourmenter ce tendron,Sans en avoir d’autre raisonQue d’éprouver ma patience,Je me suis, malgré moi,‖ jusqu’au jour, rendormi.Que s’il vous eût plu, notre ami,J’aurois couru‖ volontiers quelque poste ;C’eût été tout :‖ n’ayant pas la riposteAinsi que vous, qu’y feroit-on ?— Pour Dieu ! reprit son compagnon,Cessez de vous railler,‖ et changeons de matière.Je suis votre vassal ;‖ vous l’avez bien fait voir,C’est assez que tantôt‖ il vous ait plu d’avoirLa fillette tout entière :Disposez-en‖ ainsi qu’il vous plaira,Nous verrons si ce feu‖ toujours vous durera !— Il pourra, dit le roi,‖ durer toute ma vie,Si j’ai beaucoup de nuits‖ telles que celle-ci.— Sire, dit le Romain,‖ trêve de raillerie ;Donnez-moi mon congé,‖ puisqu’il vous plaît ainsi, »Astolphe se piqua‖ de cette repartie ;Et leurs propos s’alloient‖ de plus en plus aigrir,Si le roi n’eût fait venirTout incontinent la belle.Ils lui dirent : « Jugez-nous !En lui contant leur querelle.Elle rougit‖ et se mit à genoux ;Leur confessa tout le mystère.Loin de lui faire pire chère,Ils en rirent tous deux :‖ l’anneau lui fut donné,Et maint bel écu couronné,Dont peu de temps après‖ on la vit mariée,Et pour pucelle employée.

Ce fut par là‖ que nos aventuriersMirent fin à leurs aventures,Se voyant chargés de lauriersQui les rendront fameux‖ chez les races futures ;Lauriers d’autant plus beaux,‖ qu’il ne leur en coûtaQu’un peu d’adresse‖ et quelques feintes larmes,Et que, loin des dangers‖ et du bruit des alarmes,L’un et l’autre les remporta,Tout fiers d’avoir conquis‖ les cœurs de tant de belles,Et leur livre étant plus que plein,Le roi lombard dit au Romain :« Retournons au logis‖ par le plus court chemin.Si nos femmes sont infidèles,Consolons-nous :‖ bien d’autres le sont, qu’elles ;La constellation‖ changera quelque jour ;Un temps viendra‖ que le flambeau d’AmourNe brûlera les cœurs‖ que de pudiques flammes :À présent on diroit‖ que quelque astre malinPrend plaisir aux bons tours‖ des maris et des femmes ;D’ailleurs, tout l’univers est pleinDe maudits enchanteurs,‖ qui des corps et des âmesFont tout ce qu’il leur plaît :‖ savons-nous si ces gens,Comme ils sont traîtres et méchants,Et toujours ennemis,‖ soit de l’un, soit de l’autre,N’ont point ensorcelé‖ mon épouse et la vôtre ;Et si, par quelque étrange cas,Nous n’avons point cru voir‖ chose qui n’étoit pas ?Ainsi que bons bourgeois‖ achevons notre vie,Chacun près de sa femme,‖ et demeurons-en là.Peut-être que l’absence,‖ ou bien la jalousie,Nous ont rendu leurs cœurs‖ que l’hymen nous ôta. »Astolphe rencontra‖ dans cette prophétie.

Nos deux aventuriers,‖ au logis retournés,Furent très-bien reçus,‖ pourtant un peu grondés,Mais seulement par bienséance.L’un et l’autre se vit‖ de baisers régalé ;On se récompensa‖ des pertes de l’absence.Il fut dansé, sauté, ballé,Et du nain nullement parlé,Ni du valet, comme je pense.Chaque époux, s’attachant‖ auprès de sa moitié,Vécut en grand soulas,‖ en paix, en amitié,Le plus heureux,‖ le plus content du monde.La reine à son devoir‖ ne manqua d’un seul point ;Autant en fit‖ la femme de Joconde ;Autant en font‖ d’autres qu’on ne sait point.

Versification

Mètre
Vers de 8, 12 et 10 syllabes (217 de 8, 213 de 12, 62 de 10, 28 de 7, 5 de 4, 1 de 6)· profil 4, 7, 8, 4+6, 6+6
Mots à la rime
a Lombardie / envie féminine, classiqueb jour / cour / d’amour masculine, classiquec gageure / nature féminine, classiqued appas / États / pas masculine, classiquee province / prince féminine, classiquea gentilhomme / Rome féminine, classiqueb Majesté / beauté masculine, classiquec frère / guère féminine, classiqued vanité / flatté masculine, classiquee dames / flammes féminine, classiquef bon / second masculine, classiqueg chacune / importune féminine, classiqueh répond / donc masculine, non classiquej amoureuses / connoisseuses féminine, non classiquek crédit / dit masculine, classiquea Joconde / monde féminine, classiqueb avoit / vivoit masculine, classiquec rien / bien masculine, classiqued jeunesse / délicatesse féminine, classiquee l’ambassade / persuade féminine, classiquef l’amitié / moitié masculine, classiqueg aimable / inconsolable féminine, classiqueh adieux / yeux masculine, classiquea disoit-elle / cruelle féminine, classiqueb amour / cour / jour masculine, classiquec inquiétude / solitude féminine, classiqued désespoir / voir masculine, classiquee nuit / bruit masculine, classiquef paupière / première féminine, classiqueg bois / cois masculine, classiqueh amour / jour masculine, classiquei singulière / manière féminine, classiqueb répondit / dit masculine, classiquec faire / d’affaire féminine, classiqued parler / aller masculine, classiquee donne / mignonne féminine, classiquef pas / bras masculine, classiqueg extrême / moi-même féminine, classiqueh portrait / bracelet masculine, classiquea dame / l’âme / femme féminine, classiqueb défié / oublié masculine, classiquec peinture / aventure féminine, classiqued souvient / revient masculine, classiquee femme / dame féminine, classiquef entendu / étendu masculine, classiquei faire / affaire féminine, classiquej moitié / pitié masculine, classiquek personne / t’abandonne féminine, classiquel pas / cas masculine, classiquem trépas / bas masculine, classiquea chemin / chagrin / blondin masculine, classiqueb voyage / outrage féminine, classiquec valet / regret masculine, classiqued enrage / sage féminine, classiquee amants / divertissements masculine, classiquef gageure / aventure féminine, classiquea tour / d’amour / cour masculine, classiquec Narcisse / jaunisse féminine, classiqued enchaîner / donner masculine, classiquee amener / jeûner masculine, classiquef quarantaine / peine féminine, classiquea confus / là-dessus masculine, classiqueb extrême / blême féminine, classiquec ennui / lui masculine, classiqued point / d’embonpoint masculine, classiquea tristesse / jeunesse féminine, classiqueb vœux / amoureux masculine, classiquec soulagé / affligé masculine, classiqued galerie / menuiserie féminine, classiquee secret / cabinet masculine, classiquef voici / souci / merci masculine, classiqueg glace / m’efface / place féminine, classiqueh mépriser / t’amuser masculine, classiquei page / message féminine, classiquej lansquenet / cabinet masculine, classiquek jurer / murmurer masculine, classiquel faite / souhaite féminine, classiquem Romain / demain masculine, classiquen langage / personnage féminine, classiqueo moi / roi masculine, classiquep reine / peine / Dorimène féminine, classiqueq yeux / lieux masculine, classiquer lieu-là / trouva masculine, classiques tira / raisonna masculine, classiquet petite / quitte / m’irrite féminine, classiqueu contrefait / valet masculine, classiquea charmes / larmes féminine, classiqueb jamais / attraits masculine, classiquec pique / pratique féminine, classiqued assez / laissés masculine, classiquea retire / dire féminine, classiqueb secret / fait masculine, classiquec nouvelle / zèle féminine, classiqued favorisoit / faisoit masculine, classiquee mystère / affaire / déplaire féminine, classiquef faudroit / maladroit masculine, classiqueh Césars / hasards masculine, classiquej tomber / succomber masculine, classiquek colère / chère féminine, classiquea Romain / chemin / destin masculine, classiqueb Cocuage / mariage féminine, classiquec sacrifier / oublier masculine, classiqued déconvenue / crue / vue féminine, classiquee roi / foi masculine, classiquec lieux / yeux masculine, classiqued merveilles / oreilles féminine, classiquee confus / perclus masculine, classiquef outrage / courage féminine, classiqueg court / cour masculine, classiquea d’une / fortune féminine, classiqueb trahis / pays masculine, classiquec dessein / train / cousin masculine, classiqued déférence / d’assurance féminine, classiquee commodité / qualité masculine, classiquef voyage / équipage féminine, classiqueg blanc / rang masculine, classiqueh celles / rebelles féminine, classiquei vie / d’Italie féminine, classiquej s’emplit / l’esprit masculine, classiquek range / change / étrange féminine, classiquel d’appas / lacs masculine, classiquem fleurette / faite féminine, non classiquea surtout / bout masculine, classiqueb voie / envoie / proie féminine, classiqued plaire / maire féminine, classiquee gouverneur / honneur masculine, classiquef place / glace féminine, classiqueg abord / fort masculine, classiqueh vraisemblance / science féminine, classiquei fait / parfait masculine, classiquej bien / rien masculine, classiquek personne / donne féminine, classiquem d’histoire / croire féminine, classiquea tout / bout masculine, classiqueb l’entendre / entreprendre / attendre féminine, classiquec part / tard masculine, classiqued table / accable féminine, classiquee Faculté / santé masculine, classiquef commun / d’un masculine, classiqueg dame / femme féminine, classiqueh commodité / cité masculine, classiquei qualité / beauté masculine, classiquej grisettes / coquettes féminine, classiquek façon / soupçon masculine, classiquel volage / parage féminine, classiquem encor / trésor masculine, classiquen peine / promène féminine, classiqueo bout / tout masculine, classiquep fidèle / nouvelle féminine, classiquer hôte / faute féminine, classiques belle / qu’elle / jouvencelle féminine, classiquet soir / savoir masculine, classiquev fantaisie / cérémonie féminine, classiquew céder / accommoder masculine, classiquey justice / l’office féminine, classiquea battoient / étoient masculine, classiqueb l’avantage / pucelage féminine, classiquec soir / seoir masculine, classiqued affaire / plaire féminine, classiquee yeux / précieux masculine, classiquef résistance / silence féminine, classiqueh place / passe féminine, classiquei Romain / vain masculine, classiquej glace / s’embarrasse féminine, classiquel monde / Joconde féminine, classiquea étoit / endroit masculine, classiquec coup / beaucoup masculine, classiqued pucelage / personnage féminine, classiquee essayé / employé masculine, classiquef contente / suivante féminine, classiqueg encor / fort masculine, classiqueh elle / querelle féminine, classiquei surprit / promit masculine, classiquej faute / d’hôte féminine, classiquek donneroit / demanderoit masculine, classiquem affligée / engagée féminine, classiquen l’anneau / beau masculine, classiqueo demeure / l’heure féminine, classiquep deux / eux masculine, classiqueq couchée / empêchée féminine, classiquer souvent / vacant / l’instant masculine, classiques somme / homme féminine, classiqueu porte / sorte féminine, classiquea laissa / s’approcha masculine, classiquec glissa / plaça masculine, classiqued passa / cela masculine, classiquef s’éveilla / soi / foi masculine, non classiqueg aubade / camarade / malade féminine, classiqueh Romain / lendemain masculine, classiquei haleine / semaine féminine, classiquej fin / matin masculine, classiquek chemin / Romain / demain masculine, classiquel donzelle / nouvelle féminine, classiquem envie / vie féminine, classiquen repos / propos masculine, classiqueo attendu / perdu masculine, classiquep conscience / patience féminine, classiqueq tendron / raison masculine, classiquer rendormi / ami masculine, classiques poste / riposte féminine, classiquet feroit-on / compagnon masculine, classiqueu matière / entière féminine, classiquev voir / d’avoir masculine, classiquew plaira / durera masculine, classiquex vie / raillerie / repartie féminine, classiquey celle-ci / ainsi masculine, classiquez aigrir / venir masculine, classiquea belle / querelle féminine, classiqueb Jugez-nous / genoux masculine, classiquec mystère / chère féminine, classiqued donné / couronné masculine, classiquee mariée / employée féminine, classiquea aventuriers / lauriers masculine, classiqueb aventures / futures féminine, classiquec coûta / remporta masculine, classiqued larmes / alarmes féminine, classiquee belles / infidèles / qu’elles féminine, classiquef plein / Romain / chemin masculine, classiqueg jour / d’Amour masculine, classiqueh flammes / femmes / âmes féminine, classiquei malin / plein masculine, classiquej gens / méchants masculine, classiquek l’autre / vôtre féminine, classiquel cas / pas masculine, classiquem vie / jalousie / prophétie féminine, classiquen là / ôta masculine, classiquea retournés / grondés masculine, classiqueb bienséance / l’absence / pense féminine, classiquec régalé / ballé masculine, classiqued parlé / moitié / amitié masculine, classiquef point masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

526 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources