Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre premier — 1665
III. Le cocu battu et content
NOUVELLE TIRÉE DE BOCCACE
N’a pas longtemps,‖ de Rome revenoitCertain cadet,‖ qui n’y profita guère,Et volontiers‖ en chemin séjournoit,Quand par hasard‖ le galant rencontroitBon vin, bon gîte,‖ et belle chambrière.Avint qu’un jour,‖ en un bourg arrêté,Il vit passer‖ une dame jolie,Leste, pimpante,‖ et d’un page suivie ;Et la voyant,‖ il en fut enchanté,La convoita,‖ comme bien savoit faire.Prou de pardons‖ il avoit rapporté ;De vertu peu :‖ chose assez ordinaire.La dame étoit‖ de gracieux maintien,De doux regard,‖ jeune, fringante, et belle,Somme, qu’enfin‖ il ne lui manquent rien,Fors que d’avoir‖ un ami digne d’elle.Tant se la mit‖ le drôle en la cervelle,Que dans sa peau‖ peu ni point ne duroit :Et, s’informant‖ comment on l’appeloit :« C’est, lui dit-on,‖ la dame du village ;Messire Bon‖ l’a prise en mariage,Quoiqu’il n’ait plus‖ que quatre cheveux gris :Mais, comme il est‖ des premiers du pays,Son bien supplée‖ au défaut de son âge. »
Notre cadet‖ tout ce détail apprit,Dont il conçut‖ espérance certaine.Voici comment‖ le pèlerin s’y prit.Il renvoya‖ dans la ville prochaineTous ses valets,‖ puis s’en fut au château ;Dit qu’il étoit‖ un jeune jouvenceauQui cherchoit maître,‖ et qui savoit tout faire.Messire Bon,‖ fort content de l’affaire,Pour fauconnier‖ le loua bien et beau,Non toutefois‖ sans l’avis de sa femme.Le fauconnier‖ plut très-fort à la dame ;Et, n’étant homme‖ en tel pourchas nouveau,Guère ne mit‖ à déclarer sa flamme.Ce fut beaucoup ;‖ car le vieillard étoitFou de sa femme’,‖ et fort peu la quittait,Sinon les jours‖ qu’il alloit à la chasse.Son fauconnier,‖ qui pour lors le suivoit.Eût demeuré‖ volontiers en sa place ;La jeune dame‖ en était bien d’accord ;Ils n’attendoient‖ que le temps de mieux faireQuand je dirois‖ qu’il leur en tardoit fort,Nul n’osera‖ soutenir le contraire.
Amour enfin,‖ qui prit cœur à l’affaire,Leur inspira‖ la ruse que voici.La dame dit‖ un soir à son mari :« Qui croyez-vous‖ le plus rempli de zèleDe tous vos gens ?‖ » Ce propos entendu,Messire Bon‖ lui dit : « J’ai toujours cruLe fauconnier‖ garçon sage et fidèle ;Et c’est à lui‖ que plus je me fierois.— Vous auriez tort,‖ répartit cette belle ;C’est un méchant :‖ il me tint l’autre foisPropos d’amour,‖ dont je fus si surprise,Que je pensai‖ tomber tout de mon haut ;Car qui croiroit‖ une telle entreprise ?Dedans l’esprit‖ il me vint aussitôtDe l’étrangler,‖ de lui manger la vue :Il tint à peu ;‖ je n’en fus retenue,Que pour n’oser‖ un tel cas publier ;Même, à dessein‖ qu’il ne le pût nier,Je fis semblant‖ d’y vouloir condescendre ;Et, cette nuit,‖ sous un certain poirier,Dans le jardin‖ je lui dis de m’attendre.Mon mari, dis-je,‖ est toujours avec moi,« Plus par amour,‖ que doutant de ma foi ;Je ne me puis‖ dépêtrer de cet homme,Sinon la nuit,‖ pendant son premier somme :D’auprès de lui‖ tâchant de me lever,Dans le jardin‖ je vous irai trouver,Voilà l’état‖ où j’ai laissé l’affaire,
Messire Bon‖ se mit fort en colère.Sa femme dit :‖ « Mon mari, mon époux,Jusqu’à tantôt‖ cachez votre courroux ;Dans le jardin,‖ attrapez-le vous-même :Vous le pourrez‖ trouver fort aisément ;Le poirier est‖ à main gauche, en entrant.Mais il vous faut‖ user de stratagème :Prenez ma jupe,‖ et contrefaites-vous ;Vous entendrez‖ son insolence extrême :Lors, d’un bâton‖ donnez-lui tant de coups,Que le galant‖ demeure sur la place.Je suis d’avis‖ que le friponneau fasseTel compliment‖ à des femmes d’honneur ! »L’époux retint‖ cette leçon par cœur.Onc il ne fut‖ une plus forte dupeQue ce vieillard,‖ bonhomme au demeurant.Le temps venu‖ d’attraper le galant,Messire Bon‖ se couvrit d’une jupe,S’encornetta,‖ courut incontinentDans le jardin,‖ où ne trouva personne :Garde n’avoit ;‖ car, tandis qu’il frissonne,Claque des dents,‖ et meurt quasi de froid,Le pèlerin,‖ qui le tout observoit,Va voir la dame,‖ avec elle se donneTout le bon temps‖ qu’on a, comme je croi,Lorsque, amour seul‖ étant de la partie,Entre deux draps‖ on tient femme jolie,Femme jolie,‖ et qui n’est point à soi.Quand le galant,‖ un assez bon espace,Avec la dame‖ eut été dans ce lieu,Force lui fut‖ d’abandonner la place ;Ce ne fut pas‖ sans le vin de l’adieu.Dans le jardin,‖ il court en diligence.Messire Bon,‖ rempli d’impatience,À tous moments‖ sa paresse maudit.Le pèlerin,‖ d’aussi loin qu’il le vit,Feignit de croire‖ apercevoir la dame,Et lui cria :‖ « Quoi donc ! méchante femme,À ton mari‖ tu brassois un tel tour ?Est-ce le fruit‖ de son parfait amour ?Dieu soit témoin‖ que pour toi j’en ai honte,Et de venir‖ ne tenois quasi compte,Ne te croyant‖ le cœur si perverti,Que de vouloir‖ tromper un tel mari.Or bien, je vois‖ qu’il te faut un ami ;Trouvé ne l’as‖ en moi, je t’en assure.Si j’ai tiré‖ ce rendez-vous de toi,C’est seulement‖ pour éprouver ta foi.Et ne t’attends‖ de m’induire à luxure :Grand pécheur suis ;‖ mais j’ai là, Dieu merci,De ton honneur‖ encor quelque souci.À monseigneur‖ ferois-je un tel outrage ?Pour toi, tu viens‖ avec un front de page !Mais, foi de Dieu !‖ ce bras te châtiera ;Et monseigneur‖ puis après le saura.« Pendant ces mots,‖ l’époux pleuroit de joie,Et, tout ravi,‖ disoit entre ses dents :Loué soit Dieu,‖ dont la bonté m’envoieFemme et valet‖ si chastes, si prudents ! »Ce ne fut tout,‖ car à grands coups de gauleLe pèlerin‖ vous lui froisse une épaule ;De horions‖ laidement l’accoutra ;Jusqu’au logis‖ ainsi le convoya.
Messire Bon‖ eût voulu que le zèleDe son valet‖ n’eût été jusque-là ;Mais, le voyant‖ si sage et si fidèle,Le bonhommeau‖ des coups se consola.Dedans le lit‖ sa femme il retrouva ;Lui conta tout,‖ en lui disant : « M’amie,Quand nous pourrions‖ vivre cent ans encor,Ni vous ni moi‖ n’aurions de notre vieUn tel valet ;‖ c’est sans doute un trésor.Dans notre bourg‖ je veux qu’il prenne femme ;À l’avenir,‖ traitez-le ainsi que moi.— Pas n’y faudrai,‖ lui repartit la dame,Et de ceci‖ je vous donne ma foi. »
Versification
- Mètre
- Décasyllabes· profil 4+6
- Mots à la rime
- a revenoit / séjournoit / rencontroit masculine, classiqueb guère / chambrière féminine, classiquec arrêté / enchanté / rapporté / quittait masculine, classiqued jolie / suivie féminine, classiquee faire / ordinaire féminine, classiquef maintien / rien masculine, classiqueg belle / d’elle / cervelle féminine, classiqueh duroit / l’appeloit masculine, classiquei village / mariage / âge féminine, classiquej gris / pays masculine, classiquea apprit / prit masculine, classiqueb certaine / prochaine féminine, classiquec château / jouvenceau masculine, classiqued faire / l’affaire féminine, classiquee beau / nouveau masculine, classiquef femme / dame / flamme féminine, classiqueg étoit / suivoit masculine, classiquei chasse / place féminine, classiquej d’accord / fort masculine, classiquek faire / contraire / l’affaire féminine, classiqueb voici / mari masculine, classiquec zèle / fidèle / belle féminine, classiqued entendu / cru masculine, équivalentee fierois / fois masculine, classiquef surprise / entreprise féminine, classiqueg haut / aussitôt masculine, classiqueh vue / retenue féminine, classiquei publier / nier / poirier masculine, classiquej condescendre / m’attendre féminine, classiquek moi / foi masculine, classiquel homme / somme féminine, classiquem lever / trouver masculine, classiquen l’affaire / colère féminine, classiqueb époux / courroux masculine, classiquec vous-même / stratagème / extrême féminine, classiqued aisément / entrant masculine, classiquee contrefaites-vous / coups masculine, classiquef place / fasse féminine, classiqueg d’honneur / cœur masculine, classiqueh dupe / jupe féminine, classiquei demeurant / galant / incontinent masculine, classiquej personne / frissonne / donne féminine, classiquek froid / observoit masculine, classiquel croi / soi masculine, classiquem partie / jolie féminine, classiquen espace / place féminine, classiqueo lieu / l’adieu masculine, classiquep diligence / d’impatience féminine, classiqueq maudit / vit masculine, classiquer dame / femme féminine, classiques tour / amour masculine, classiquet honte / compte féminine, classiqueu perverti / mari / ami masculine, classiquev assure / luxure féminine, classiquew toi / foi masculine, classiquex merci / souci masculine, classiquey outrage / page féminine, classiquez châtiera / saura masculine, classiquea joie / m’envoie féminine, classiqueb dents / prudents masculine, classiquec gaule / épaule féminine, classiqued l’accoutra / convoya masculine, classiquea zèle / fidèle féminine, classiqueb jusque-là / consola / retrouva masculine, classiquec M’amie / vie féminine, classiqued encor / trésor masculine, classiquee femme / dame féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.4· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
150 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources