Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre deuxième 1667 — 1669
I. Le faiseur d’oreilles et le raccommodeur de moules
CONTE TIRÉ DES CENT NOUVELLES NOUVELLES ET D’UN CONTE DE BOCCACE
Sire Guillaume,‖ allant en marchandise,Laissa sa femme‖ enceinte de six mois,Simple, jeunette,‖ et d’assez bonne guise,Nommée Alix,‖ du pays champenois.Compère André‖ l’alloit voir quelquefois :À quel dessein ?‖ Besoin n’est de le dire,Et Dieu le sait.‖ C’étoit un maître sire ;Il ne tendoit‖ guère en vain ses filets ;Ce n’étoit pas‖ autrement sa coutume :Sage eût été‖ l’oiseau, qui de ses retsSe fût sauvé,‖ sans laisser quelque plume.
Alix étoit‖ fort neuve sur ce point :Le trop d’esprit‖ ne l’incommodoit point.De ce défaut‖ on n’accusoit la belle ;Elle ignorait‖ les malices d’amour ;La pauvre dame‖ alloit tout devant elle,Et n’y savoit‖ ni finesse ni tour.Son mari donc‖ se trouvant en emplette,Elle au logis,‖ en sa chambre seulette,André survient,‖ qui, sans long compliment,La considère,‖ et lui dit froidement :« Je m’ébahis‖ comme au bout du royaumeS’en est allé‖ le compère Guillaume,Sans achever‖ l’enfant que vous portez,Car je vois bien‖ qu’il lui manque une oreille ;Votre couleur‖ me le démontre assez,En ayant vu‖ mainte épreuve pareille.— Bonté de Dieu !‖ reprit-elle aussitôt,Que dites-vous ?‖ Quoi ! d’un enfant monautJ’accoucherois !‖ N’y savez-vous remède ?— Si dà, fit-il ;‖ je vous puis donner aideEn ce besoin,‖ et vous jurerai bienQu’autre que vous‖ ne m’en ferait tant faire,Le mal d’autrui‖ ne me tourmente en rien.Fors excepté‖ ce qui touche au compère ;Quant à ce point,‖ je m’y ferois mourir.Or essayons,‖ sans plus en discourir,Si je suis maître‖ à forger des oreilles.— Souvenez-vous‖ de les rendre pareilles ?Reprit la femme.‖ — Allez, n’ayez souci,Répliqua-t-il ;‖ je prends sur moi ceci. »Puis, le galant‖ montre ce qu’il sait faire.Tant ne fut nice‖ (encor que nice fût)Madame Alix,‖ que le jeu ne lui plût.Philosopher‖ ne faut pour cette affaire.André vaquoit‖ de grande affectionÀ son travail,‖ faisant ore un tendon,Ore un repli,‖ puis quelque cartilage,Et n’y plaignant‖ l’étoile et la façon.« Demain, dit-il,‖ nous polirons l’ouvrage ;Puis le mettrons‖ en sa perfection,Tant et si bien,‖ qu’en ayez bonne issue.— Je vous en suis,‖ dit-elle, bien tenue :Bon fait avoir‖ ici-bas un ami. »
Le lendemain,‖ pareille heure venue,Compère André‖ ne fut pas endormi :Il s’en alla‖ chez la pauvre innocente.« Je viens, dit-il,‖ toute affaire cessante,Pour achever‖ l’oreille que savez.— Et moi, dit-elle,‖ allois par un messageVous avertir‖ de hâter cet ouvrage :Montons en haut.‖ » Dès qu’ils furent montés,On poursuivit‖ la chose en commencée.Tant fut ouvré‖ qu’Alix dans la penséeSur cette affaire‖ un scrupule se mit ;Et l’innocente‖ au bon apôtre dit :« Si cet enfant‖ avoit plusieurs oreilles,Ce ne seroit‖ à vous bien besogné !— Rien, rien, dit-il ;‖ à cela j’ai soigné ;Jamais ne faux‖ en rencontres pareilles, »
Sur le métier‖ l’oreille étoit encor,Quand le mari‖ revient de son voyage ;Caresse Alix,‖ qui du premier abord :« Vous aviez fait,‖ dit-elle, un bel ouvrage !Nous en tenions,‖ sans le compère André,Et notre enfant‖ d’une oreille eût manqué.Souffrir n’ai pu‖ chose tant indécente ;Sire André donc,‖ toute affaire cessante,En a fait une :‖ il ne faut oublierDe l’aller voir,‖ et l’en remercier ;De tels amis‖ on a toujours affaire, »« Sire Guillaume,‖ au discours qu’elle fit,Ne comprenant‖ comme il se pouvoit faireQue son épouse‖ eût eu si peu d’esprit,Par plusieurs fois‖ lui fit faire un récitDe tout le cas ;‖ puis, outré de colère,Il prit une arme‖ à côté de son lit,Voulut tuer‖ la pauvre Champenoise,Qui prétendoit‖ ne l’avoir mérité.Son innocence‖ et sa naïvetéEn quelque sorte‖ apaisèrent la noise.« Hélas ! Monsieur,‖ dit la belle en pleurant,En quoi vous puis-je‖ avoir fait du dommage ?Je n’ai donné‖ vos draps ni votre argent,Le compte y est ;‖ et quant au demeurant,André me dit,‖ quand il parfit l’enfant,Qu’en trouveriez‖ plus que pour votre usage :Vous pouvez voir ;‖ si je mens, tuez-moi ;Je m’en rapporte‖ à votre bonne foi. »L’époux, sortant‖ quelque peu de colère,Lui répondit :‖ « Or bien, n’en parlons plus ;On vous l’a dit,‖ vous avez cru bien faire ;J’en suis d’accord :‖ contester là-dessusNe produiroit‖ que discours superflus.Je n’ai qu’un mot :‖ faites demain en sorteQu’on ce logis‖ j’attrape le galant :Ne parlez point‖ de notre différent ;Soyez secrète,‖ ou bien vous êtes morte !Il vous le faut‖ avoir adroitement ;Me feindre absent‖ en un second voyage,Et lui mander,‖ par lettre ou par message,Que vous avez‖ à lui dire deux mots.André viendra ;‖ puis, de quelque propos,L’amuserez,‖ sans toucher à l’oreille ;Car elle est faite :‖ il n’y manque plus rien. »
Notre innocente‖ exécuta très-bienL’ordre donné.‖ Ce ne fut pas merveille ;La crainte donne‖ aux bêtes de l’esprit.André venu,‖ l’époux guère ne tarde,Monte, et fait bruit.‖ Le compagnon regardeOù se sauver :‖ nul endroit il ne vitQu’une ruelle,‖ en laquelle il se mit.Le mari frappe :‖ Alix ouvre la porte,Et de la main‖ fait signe incontinent,Qu’en la ruelle‖ est caché le galant.Sire Guillaume‖ étoit armé de sorte,Que quatre Andrés‖ n’auroient pu l’étonner.Il sort pourtant,‖ et va querir main-forte,Ne le voulant‖ sans doute assassiner,Mais quelque oreille‖ au pauvre homme couper,Peut-être pis,‖ ce qu’on coupe en Turquie,Pays cruel‖ et plein de barbarie.C’est ce qu’il dit‖ à sa femme tout bas ;Puis l’emmena,‖ sans qu’elle osât rien dire,Ferma très-bien‖ la porte sur le sire.André se crut‖ sorti d’un mauvais pas,Et que l’époux‖ ne savoit nulle chose.Sire Guillaume,‖ en rêvant à son cas,Change d’avis,‖ en soi-même proposeDe se venger‖ avec que moins de bruit,Moins de scandale,‖ et beaucoup plus de fruit.« Alix, dit-il,‖ allez quérir la femmeDe sire André ;‖ contez-lui votre casDe bout en bout ;‖ courez, n’y manquez pas !Pour l’amener,‖ vous direz à la dameQue son mari‖ court un péril très-grand ;Que je vous ai‖ parlé d’un châtimentQui la regarde,‖ et qu’aux faiseurs d’oreillesOn fait souffrir‖ en rencontres pareilles ;Chose terrible,‖ et dont le seul penserVous fait dresser‖ les cheveux à la tête ;Que son époux‖ est tout près d’y passer ;Qu’on n’attend qu’elle,‖ afin d’être à la fête ;Que toutefois,‖ comme elle n’en peut mais,Elle pourra‖ faire changer la peine.Amenez-la,‖ courez ; je vous prometsD’oublier tout,‖ moyennant qu’elle vienne. »Madame Alix,‖ bien joyeuse, s’en futChez sire André,‖ dont la femme accourutEn diligence‖ et quasi hors d’haleine ;Puis, monta seule,‖ et, ne voyant André,Crut qu’il étoit‖ quelque part enfermé.
Comme la dame‖ étoit eu ces alarmes,Sire Guillaume,‖ ayant quitté ses armes,La fait asseoir,‖ et puis commence ainsi :« L’ingratitude‖ est mère de tout vice :André m’a fait‖ un notable service ;Par quoi, devant‖ que vous sortiez d’ici,Je lui rendrai,‖ si je puis, la pareille.En mon absence,‖ il a fait une oreilleAu fruit d’Alix ;‖ je veux d’un si bon tourMe revancher,‖ et je pense une chose :Tous vos enfants‖ ont le nez un peu court ;Le moule en est‖ assurément la cause ;Or je les sais‖ des mieux raccommoder.Mon avis donc‖ est que, sans retarder,Nous pourvoyions‖ de ce pas à l’affaire. »Disant ces mots,‖ il vous prend la commère,Et, près d’André,‖ la jeta sur le lit,Moitié raisin,‖ moitié figue, en jouit.La dame prit‖ le tout en patience ;Bénit le ciel‖ de ce que la vengeanceTomboit sur elle,‖ et non sur sire André,Tant elle avoit‖ pour lui de charité.Sire Guillaume‖ étoit, de son côté,Si fort ému,‖ tellement irrité,Qu’à la pauvrette‖ il ne fit nulle grâceDu talion,‖ rendant à son épouxFèves pour pois,‖ et pain blanc pour fouace.
Qu’on dit bien vrai :‖ que se venger est doux !Très-sage fut‖ d’en user de la sorte :Puisqu’il vouloit‖ son honneur réparer,Il ne pouvoit‖ mieux que par cette porte,D’un tel affront,‖ à mon sens, se tirer.André vit tout,‖ et n’osa murmurer ;Jugea des coups,‖ mais ce fut sans rien dire,Et loua Dieu‖ que le mal n’étoit pire.Pour une oreille‖ il auroit composé ;Sortir à moins,‖ c’étoit pour lui merveilles.Je dis à moins ;‖ car mieux vaut, tout prisé,Cornes gagner,‖ que perdre ses oreilles.
Versification
- Mètre
- Décasyllabes· profil 4+6
- Mots à la rime
- a marchandise / guise féminine, classiqueb mois / champenois / quelquefois masculine, classiquec dire / sire féminine, classiqued filets / rets masculine, classiquee coutume / plume féminine, classiquea point masculine, classiqueb belle / elle féminine, classiquec d’amour / tour masculine, classiqued emplette / seulette féminine, classiquee compliment / froidement masculine, classiquef royaume / Guillaume féminine, classiqueg portez / assez masculine, classiqueh oreille / pareille féminine, classiquei aussitôt / monaut masculine, classiquej remède / aide féminine, classiquek bien / rien masculine, classiquel faire / compère féminine, classiquem mourir / discourir masculine, classiquen oreilles / pareilles féminine, classiqueo souci / ceci masculine, classiquep faire / affaire féminine, classiqueq fût / plût masculine, classiquer affection / tendon masculine, classiques cartilage / l’ouvrage féminine, classiquet façon / perfection masculine, classiqueu issue / tenue / venue féminine, classiquev ami / endormi masculine, classiquec innocente / cessante féminine, classiqued savez / montés masculine, classiquee message / ouvrage féminine, classiquef commencée / pensée féminine, classiqueg mit / dit masculine, classiquei besogné / soigné masculine, classiquea encor / abord masculine, classiqueb voyage / ouvrage féminine, classiquec André / manqué masculine, non classiqued indécente / cessante féminine, classiquee oublier / remercier masculine, classiquef affaire / faire / colère féminine, classiqueg fit / d’esprit masculine, classiqueh récit / lit masculine, classiquei Champenoise / noise féminine, classiquej mérité / naïveté masculine, classiquek pleurant / argent masculine, classiquel dommage / usage féminine, classiquem demeurant / l’enfant masculine, classiquen tuez-moi / foi masculine, classiqueo colère / faire féminine, classiquep plus / là-dessus / superflus masculine, classiqueq sorte / morte féminine, classiquer galant / différent / adroitement masculine, classiques voyage / message féminine, classiquet mots / propos masculine, classiqueu l’oreille / merveille féminine, classiquev rien / très-bien masculine, classiquec l’esprit / vit / mit masculine, classiqued tarde / regarde féminine, classiquee porte / sorte / main-forte féminine, classiquef incontinent / galant masculine, classiqueg l’étonner / assassiner / couper masculine, classiqueh Turquie / barbarie féminine, classiquei bas / pas / cas masculine, classiquek chose / propose féminine, classiquel bruit / fruit masculine, classiquem femme / dame féminine, classiquen cas / pas masculine, classiqueo très-grand / châtiment masculine, classiquep d’oreilles / pareilles féminine, classiqueq penser / passer masculine, classiquer tête / fête féminine, classiques mais / promets masculine, classiquet peine / vienne / d’haleine féminine, classiqueu fut / accourut masculine, classiquev André / enfermé masculine, classiquea alarmes / armes féminine, classiqueb ainsi / d’ici masculine, classiquec vice / service féminine, classiqued pareille / oreille féminine, classiquee tour / court masculine, classiquef chose / cause féminine, classiqueg raccommoder / retarder masculine, classiqueh l’affaire / commère féminine, classiquei lit / jouit masculine, classiquej patience / vengeance féminine, classiquek André / charité masculine, classiquel côté / irrité masculine, classiquem grâce / fouace féminine, classiquen époux / doux masculine, classiqueb sorte / porte féminine, non classiquec réparer / tirer masculine, classiqued murmurer / composé / prisé masculine, classiquee dire / pire féminine, classiquef merveilles / oreilles féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
201 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources