Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Contes et nouvelles, 1668‑1694· Contes et nouvelles attribués a la fontaine

XVII. Les deux testaments

Jean de La Fontaine· strophe unique, alexandrins et octosyllabes, 80 vers

Une femme aimoit son mari :Telles femmes ne vivent guères.Celle-ci, qui n’avoit‖ enfants, ni sœurs, ni frères,Sur le point de mourir,‖ fait venir un notaire :Elle veut tout donner‖ à son époux chéri,Mais le moyen, la loi,‖ la coutume est contraire.On songe : il faut, dit-on,‖ quelque ami généreuxDont on fasse un dépositaire,Sous le titre de légataire.Moi, dit le mari, j’en ai deux :L’un, d’une sagesse exemplaire,D’une exemplaire piété ;L’autre, moins dévot, moins sévère,Mais fort homme de probité.Le choix fait la difficulté.— Faites mieux, dit quelqu’un ;‖ pour plus de sûreté(On n’en saurait trop prendre‖ en une telle affaire),Faites deux testaments‖ en fidéicommis :Tous deux chargés‖ du nom de vos amis ;L’un fait dans la forme ordinaire ;L’autre fait pour le révoquer,En cas qu'on vînt à manquer ;Car que sait-on ? Tout se peut faire. »Ainsi dit, ainsi fait :‖ Le mal, rendu plus fort,Réduit en peu de temps‖ la malade à la mort.On scelle ; les parents,‖ ardents à l’héritage,Déjà par souche entre eux‖ en régloient le partage.Mais l’un des testaments,‖ bien en forme produit,De leur partage vain‖ l’ait perdre tout le fruit.On avoit déclaré‖ pour légataire uniqueUn homme de vertu,‖ de sagesse authentique,Un, grave magistrat,‖ qui, nouvel héritier,Bientôt d’habits de deuil‖ noircit tout le quartier.Le mari, cependant,‖ après quelques journées,À la cérémonie,‖ à sa douleur données,Va trouver son ami,‖ pour tâcher à peu prèsDe savoir quel usage‖ il veut faire du legs.Dès qu’il en touche un mot,‖ le magistrat, en garde :« Dieu, dit-il, par sa grâce,‖ en pitié me regarde.J’étois chargé d’enfants,‖ dans sa crainte élevés ;Mais vous voyez, par moi,‖ jusqu’où ses soins atteignent,Et comme il est prodigue‖ envers ceux qui le craignent ?Il a, par sa bonté,‖ prévenu mes besoins,Et cela, du côté‖ que j’espérois le moins.C’est qu’il veille sur nous‖ avec des yeux de père,Et qu’il veut qu’en effet‖ en lui seul on espère.Attachons-nous à lui ;‖ c’est l’unique moyenD’être riche : avec Dieu,‖ l’on ne manque de rien. »Le sermon achevé,‖ le mari, sans mot dire,Mal content du prêcheur,‖ se lève, se retire.Puis, chez lui de retour,‖ il cherche à profiterDes leçons qu’on lui donne‖ et qu’il vient d’écouter.D’un second testament,‖ il voit alors l’usage,Et combien le conseil‖ en fut prudent et sage.Sous de fidèles clefs,‖ il l’avoit enfermé.Il l’en tire et le donne‖ à l’héritier nommé,Qui, sans avoir besoin‖ d’une plus ample glose,Entend à demi-mot‖ et voit où va la chose ;Qui, muni de la pièce,‖ actif et diligent,En charge à l’heure même‖ un habile sergent.Dans l’antique réduit‖ d’un cabinet tranquille,Dont souvent aux plaideurs‖ l’accès est difficile,Le jeton à la main,‖ le grave magistrat,Des biens de la défunte,‖ examinoit l’état ;Il a dessus sa table‖ un ample et long mémoire,Qu’il lit avec plaisir‖ et qu’il a peine à croire :Tant de biens différents,‖ qu’il y voit contenus,L’étonnent par le fonds‖ et par les revenus :Il en fait plusieurs parts‖ en père de famille ;Il en destinoit une‖ à marier sa fille,Il achète de l’autre‖ une charge à son fils,Et déjà, par avance,‖ il se débat du prix.De cent autres projets‖ il flattoit sa pensée,Et calculoit la somme‖ à ses besoins laissée,Lorsque, par un papier,‖ sur la table apporté,Les projets, le calcul,‖ tout est déconcerté.Il y voit, au moyen‖ d’un dernier codicille,Tout autre testament‖ devenu inutile.Le mal est sans remède :‖ il cède à sa douleur,Et le deuil désormais‖ n’est plus que dans le cœur.

Versification

Forme
Strophe unique
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (65 de 12, 13 de 8, 1 de 7, 1 de 10)· profil 8, 4+6, 6+6
Mots à la rime
a mari / chéri masculine, classiqueb guères / frères féminine, classiquec notaire / contraire féminine, classiqued généreux / deux masculine, classiquee dépositaire / légataire féminine, classiquef exemplaire / sévère féminine, classiqueg piété / probité masculine, classiqueh difficulté / sûreté masculine, classiquei affaire / ordinaire / faire féminine, classiquej fidéicommis / amis masculine, classiquek révoquer / manquer masculine, classiquel fort / mort masculine, classiquem l’héritage / partage féminine, classiquen produit / fruit masculine, classiqueo unique / authentique féminine, classiquep héritier / quartier masculine, classiqueq journées / données féminine, classiquer près / legs / élevés masculine, classiques garde / regarde féminine, classiquet atteignent / craignent féminine, classiqueu besoins / moins masculine, équivalentev père / espère féminine, classiquew moyen / rien masculine, classiquex dire / retire féminine, classiquey profiter / d’écouter masculine, classiquez l’usage / sage féminine, classiquea enfermé / nommé masculine, classiqueb glose / chose féminine, classiquec diligent / sergent masculine, classiqued tranquille / difficile féminine, classiquee magistrat / l’état masculine, classiquef mémoire / croire féminine, classiqueg contenus / revenus masculine, classiqueh famille / fille féminine, classiquei fils / prix masculine, classiquej pensée / laissée féminine, classiquek apporté / déconcerté masculine, classiquel codicille / inutile féminine, classiquem douleur / cœur masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources